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suppléments
Il était une fois
Briser les chaînes de l'esclavage
Les femmes jouèrent un rôle clé dans l'affranchissement des esclaves noirs. L'article ci-après est tiré de la publication du département d'État américain parue sous le titre « Des femmes influentes »
Harriet Tubman (1820-1913) a exercé des activités de "passeuse" d’esclaves. Elle effectua
environ 19 voyages au cours desquels elle fera évader plus de 300
esclaves.
Paradoxalement, au milieu du XIXe siècle, l'Amérique était une société à la fois éprise de liberté et esclavagiste. Dans les régions situées le long du littoral atlantique, l'escalavage perdurait depuis plus de deux cents ans et faisait partie intégrante de l'économie du Sud. Mais à mesure que le siècle s'écoulait, un mouvement abolitionniste de plus en plus affirmé attira l'attention sur le fossé existant entre les idéaux de la nation et la pratique de l'esclavage dans la moitié sud du pays. Les tensions s'accrurent et, en 1861, tournèrent à la guerre civile. Il fallut quatre ans de conflit sanglant avant que le Nord, sous la direction d'Abraham Lincoln, l'emporte - une issue qui scellait la fin de l'esclavage aux États-Unis. Les femmes jouèrent un rôle essentiel dans l'affranchissement des esclaves noirs, et plusieurs d'entre elles s'imposèrent à la tête du mouvement.
Les anciennes esclaves Harriet Tubman et Sojourner Truth (...) donnèrent des témoignages personnels des maux de l'esclavage. Une troisième femme, blanche, Harriet Beecher Stowe, écrivit en 1852 un livre célèbre, La Case de l'Oncle Tom. Ce roman suscita un enthousiasme considérable pour la cause antiesclavagiste, notamment pour la nouvelle génération d'électeurs du Nord. Il assura à Harriet Stowe une place dans l'histoire en tant qu'ardente abolitionniste. Et, tout comme Harriet Tubman et Sojourner Truth, elle devint une célébrité, s'exprimant contre l'esclavage lors de nombreux rassemblements. L'affranchissement de la population noire et l'octroi du droit de vote aux Afro-Américains de sexe masculin firent prendre conscience à de nombreusesfemmes de leur propre condition d'inégalité dans la société. Des adeptes de l'émancipation, telles qu'Elizabeth Cady Stanton, Harriet Tubman et Sojourner Truth, allaient devenir les avocates du mouvement naissant en faveur des droits des femmes.
Sojourner Truth (v.1797-1883)née esclave. Une femme engagée : abolitionniste et féministe. En 1851, elle prononça un discours intitulé : "Ain't I a Woman?" (Ne suis-je pas une femme?".
Les temps évoluaient et les femmes saisirent l'occasion de prendre de plus en plus leur vie en main. Grâce à leur persévérance et à de grands sacrifices personnels, des femmes telles qu'Harriet Tubman et Sojourner Truth consacrèrent leur vie à de nobles objectifs : l'affranchissement de la tyrannie de l'esclavage et les droits de la personne pour tous.
Dossier
La place de l'Antillais dans l'ensemble français
La question antillaise a été fort débattue tout au long de notre histoire et j'ai le sentiment d'aborder un lieu commun en traitant de la place de l'Antillais dans l'ensemble national. Peut-être ne vous apporterai-je rien de nouveau et en tout cas je ne prétends pas faire le tour de la question de façon exhaustive. J'aimerais simplement synthétiser l'essentiel et avec votre concours dégager quelques pistes afin de nous permettre de mieux comprendre pour mieux agir en respectant nos principes démocratiques.
par Ernest Pépin
parade antillais
Les Antilles, vous le savez, ont cette particularité d'appartenir à un ensemble national: la France, tout en étant dans une situation extraterritoriale. Ce sont des départements lointains, situés dans l'espace caribéen et américain, qui ont connu des statuts fort différents au cours de leur évolution historique et politique. Tour à tour colonies, départements, puis départements-régions décentralisés, les Antilles poursuivent par mutations successives leur longue marche vers l'émancipation. Là vit une population à la fois pluri-ethnique et multi-culturelle dont les apports ont enrichi le fonds humain d'une grande diversité.
Entre "variante" et "identité"
Le brassage, le métissage, ont contribué à dessiner les contours spécifiques de cette population au point qu'aujourd'hui, à côté de la francité culturelle et juridique, l'on parle avec raison d'antillanité, voire de créolité. Et ces trois mots, francité, antillanité, créolité sont comme les trois coups qui doivent être obligatoirement frappés avant le lever de rideau sur quelconque destin antillais. On peut donc, à bon escient, se demander pourquoi, aujourd'hui encore, nous nous posons la question de savoir quelle est la place des Antillais dans l'ensemble national ? N'est-ce pas une fausse question, une de celles qui restent sans réponse valable parce qu'elle est mal posée ? Non ! Au contraire, il s'agit d'une interrogation pertinente qui a le mérite de nous faire comprendre que le problème des Antilles est un problème de positionnement sur l'échiquier de l'Histoire et de la Géographie. Toujours, les Antilles ont oscillé entre deux tentations contradictoires. D'une part la recherche du maximum d'intégration à la France (c'était le voeu de la loi d'assimilation) et d'autre part le souci de préserver leurs particularités en refusant d'adopter le modèle "européen". Et toujours a plané le rêve d'une autonomie voire d'une indépendance. C'est la grille de lecture qu'il faut utiliser pour comprendre les sauts et les soubresauts de l'histoire d'une identité qui connaît sa raison d'être, même si elle balbutie encore au niveau de sa forme d'expression. C'est cette dualité qui fait que l'Antillais, en fait, projette dans son imaginaire collectif deux visions antinomiques de la France. Il y a, pour lui la France colonialiste, rebelle à consentir à son émancipation, prête à l'étouffer et la France généreuse, abolitionniste, patrie des droits de l'homme et du citoyen, lui assurant les moyens d'une condition enviable dans la panoplie des situations dans la Caraïbe. Et selon les positions que prend la France, c'est l'une ou l'autre image qui prédomine.
Et souvent l'Antillais ne sait pas à quelle France se vouer. Celle qui vole à son secours après le terrible cyclone Hugo, ou celle qui veut lui arracher ses 40 %, véritable mamelle de son économie. Alors, il doute et arrive même à vivre l'angoisse de son devenir. C'est que si, pour la France, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane ne sont que des départements lointains, pour le Guadeloupéen, le Martiniquais, le Guyanais il s'agit de sa terre natale et de son pays. Il y a là toute la distance qui sépare un territoire d'une terre, une population d'un peuple et une entité administrative et juridique d'une nation. Et c'est cela qui fait toute la difficulté du "positionnement". De surcroît, il ne faut pas oublier que, la Guyane exceptée, nous avons affaire à des îles de dimensions réduites et que cette micro-insularité rend forcément inégales les relations entre les deux parties. La France, l'Etat français, le Gouvernement français, doit administrer plus de soixante millions d'habitants répartis sur un vaste territoire faisant partie intégrante de l'Europe et pose par conséquent les problèmes à son échelle tandis que les petites Antilles, en plein coeur de la Caraïbe, vivent des réalités qui sont d'une autre espèce et pourrais-je dire d'un autre monde. Je ne veux pas, ce disant, nier l'effort qui a été accompli pour tenir compte des particularités et des spécificités, entraînant souvent des dérogations au droit commun. Je veux simplement dire que lorsque l'Etat pense "variante" ou "régionalisation" l'Antilais, lui, pense "identité". Je veux dire qu'il a un espace bien défini, une histoire propre, une mentalité particulière, une langue, des coutumes, bref, une culture dans laquelle il se reconnaît et à laquelle il s'identifie.
Ce que Paris doit aux Antilles
Dès lors les problèmes ne peuvent être ni pensés, ni résolus de la même manière. Prenons par exemple le problème des villes.Il est évident qu'il ne peut se poser dans les mêmes termes que pour des villes métropolitaines, vu la modeste taille de notre milieu urbain, alors qu'on risque de voir appliquer les mêmes solutions. C'est souvent cela qui fait que certaines mesures généreuses dans leurs principes (allocations femme-seule par exemple) engendrent une fois arrivées aux Antilles de graves distorsions et des effets pervers. Mais, il y a pire. A l'époque coloniale, les Antilles avaient une fonction dans l'économie de la Nation. Elles servaient à cultiver et à exporter des denrées tropicales génératrices de plus-values qu'on ne pouvait trouver dans l'Hexagone. Elles contribuaient de ce fait, à l'enrichissement de toute la Nation, et l'on a assez répété ce que des villes comme Bordeaux, Nantes et Paris doivent à l'économie antillaise d'autrefois. Aujourd'hui les productions traditionnelles (canne, banane, rhum) sont devenues, selon l'heureuse formule d'Edouard Glissant, des productions prétextesqui n'ont plus un grand intérêt commercial, qui ne sont plus compétitives et qui doivent être artificiellement soutenues pour être viables. Cela veut dire que, d'une part, la "dépendance" s'est accrue et que la nécessité des "transferts" est devenue vitale, mais, surtout, que nous n'avons plus de réelle fonction dans l'ensemble national. Il ne faut pas se voiler la face, il faut comprendre qu'en dépit de leurs outrances, certaines critiques qui nous qualifient de "danseuses" ont un fond de vérité. Elles sont caricaturales, exagérées mais elles ne sont pas dénuées de fondement. La preuve c'est que la France ne peut justifier son effort qu'en invoquant la sacro-sainte "solidarité". Mais, qu'est-ce qu'une solidarité à sens unique ? Je crois, pour ma part, que nous touchons là à un point fondamental de la question. Ni l'intégration diluante, ni l'exclusion séparatiste, ne résoudront rien tant que nous n'aurons clairement et solidairement (je veux dire la France et les Antilles) défini non pas la nature de nos liens mais la fonction de nos rapports. Un organe sans fonction s'atrophie et disparaît, une relation sans fonction meurt. Il faut donc y réfléchir sérieusement et de toute urgence. Notre émigration est économiquement trop faible, socialement trop nécessiteuse, politiquement trop peu ancrée et culturellement trop minoritaire pour être d'une quelconque secours.
Y a-t-il évasion des capitaux ?
On ne peut toujours invoquer l'histoire ou les sentiments de profonde "francité" des Antillais, rien n'y fera si on ne crée pas les conditions d'une relation "signifiante" c'est-à-dire un partenariat d'ordre économique. Une des tares de la situation actuelle est que les capitaux envoyés par les transferts ne se réinvestissent pas sur place. Le schéma classique est celui d'une multinationale ou d'une entreprise nationale qui se fixe sur place en utilisant des capitaux publics et des avantages fiscaux et qui réexportent leurs profits en métropole. De même, une partie importante des salaires des fonctionnaires (gendarmerie, armée, cadres de l'Etat,etc...) repart et enfin la consommation dans un pays sans production crée une évasion des capitaux. Ceci veut dire que l'état investit beaucoup mais que beaucoup échappe au circuit local ce qui ne permet pas l'effet d'accumulation nécessaire à un développement bien compris. Trop souvent nous ne faisons que transformer de l'argent public en bénéfices privés, mais en bénéfices privés qui ne sont pas "captifs" ! La situation est d'autant plus grave que nos investisseurs locaux, eux, ne peuvent prétendre investir dans le marché national, lequel est disproportionné par rapport à leurs capacités... A ce jour aucune société antillaise n'a "percé" sur le marché national. C'est là aussi un point sur lequel il faudra réfléchir. Il ne s'agit pas pour moi de vouloir que la grenouille se fasse aussi grosse que le boeuf mais de faire comprendre qu'on ne peut pas à la fois dire à l'Antillais qu'il est Français et l'exclure de fait (et non "de jure") du jeu économique de la Nation. C'est le confiner à n'être qu'un appendice désuet et médiocre. Et puis il y a toute la compléxité qui vient du fait d'être un département français confronté à la concurrence des pays A.C.P. Les conventions de Lomé ne nous prennent pas en compte et de surcroît notre statut nous écarte d'un rôle possible au sein des organismes caribéens. Nous n'avons aucun moyen d'empêcher Trinidad, par exemple, de fermer sa porte à nos produits.
La question d'intégration
Tout cela atteste de réelles difficultés et d'inconvénients certains. Mais on ne peut traiter d'une pareille question sans penser que dans l'Hexagone vit une population antillaise d'importance numérique considérable. Un auteur, Alain Ancelin écrivant à propos de l'émigration antillaise parle de la troisième île. Je ne vais pas ici entrer dans tous les détails de la question. Mais une fois admis, comme Alain Ancelin l'écrit que "l'émigration de travail des années soixante est devenue une émigration de peuplement" qui d'ailleurs commence à refluer lorsqu'elle le peut, je suis obligé de faire trois tristes constats. Le premier c'est que dans l'ensemble, ni l'intégration, ni la promotion n'ont été réussies. Les exemples de succès sont proportionnellement à la masse, trop rares pour être significatifs. Le second, c'est que cette troisième île ne profite en rien aux deux premières, à quelques détails près. On peut espérer que les Haïtiens du 10ème arrondissement pourront jouer un rôle important dans le redressement de leur pays. Force est de constater que notre émigration est économiquement trop faible, socialement trop nécessiteuse, politiquement trop peu ancrée et culturellement trop minoritaire pour être d'une quelconque secours. Au contraire, souvent, depuis la décentralisation, elle s'adresse à nous pour nous demander de l'aide. Le troisième, c'est que trop souvent, toujours à quelques détails près, notre émigration n'apporte rien de fondamental à l'Hexagone pour les mêmes raisons précédemment évoquées. On sait que, toutes proportions gardées, elle est importante dans les prisons, les hôpitaux psychiatriques et dans toutes les instances qui servent de dépotoir à une Nation. Il ne s'agit pas d'accuser la France, il s'agit de constater les faits. Je sais que beaucoup d'Antillais sont d'honnêtes travailleurs mais je sais que beaucoup d'entre eux ont des problèmes d'emploi, de formation, de logement; des problèmes familiaux qui en font des laissés-pour-compte, sans autre idéal que la survie. Il faut reconnaître aussi que nous n'avons pas ce qu'il est convenu d'appeler une culture d'entreprise et que notre histoire nous a motivés pour rechercher la sécurité du fonctionnaire au lieu de prendre de risques de l'entrepreneur.
Faut-il désespérer ?
Faut-il renoncer ? Je crois que non. Je crois que l'heure a sonné, non pas de la démission collective mais de l'analyse rigoureuse de la situation et de la mise en application des solutions qui s'imposent. Elles ne sont ni exclusivement politiques, ni exclusivement économiques, ni exclusivement culturelles. Elles forment un tout, un ensemble auquel il faut donner une cohérence et une pertinence... Il faut redéfinir notre "positionnement" dans l'ensemble national et dans l'ensemble caribéen. Ce n'est pas une question d'indépendance ou d'intégration, c'est une question d'interdépendance. Cela veut dire qu'il faut renforcer les pouvoirs des exécutifs locaux qui ont démontré qu'ils savent être responsables. D'ailleurs la population se comporte vis-à-vis d'eux comme s'ils détenaient tous les pouvoirs. C'est une question de partenariat et de fonctionnalité. Il faut créer des conditions d'un développement économique puissant car si nous devenons des entités fortes, c'est la France qui gagne, et nous aussi bien sûr ! Et pour cela il faut bien étudier le circuit de l'argent en veillant à ce que les bénéfices soient réinvestis sur place. Un exemple: les cotisations versées aux mutuelles sont très peu ou pas du tout réinvesties en Guadeloupe et en Martinique et c'est tout un pan de l'économie sociale qui nous échappe. Il faut que notre émigration trouve sa vocation sur le sol métropolitain. Qu'elle ait de l'ambition, de la solidarité, de la volonté et qu'elle participe, là où elle est, au jeu de la Nation. Comment admettre qu'après 40 ans d'émigration continue, il ne se soit pas dégagé une "force antillaise" politique, économique et culturelle ? Pour cela il faut qu'elle soit aidée. Je dis "aidée" et non assistée. Après tout, on prend des mesures pour la défense et la promotion de la femme parce qu'elle était défavorisée ? Il faut, je crois, prendre des mesures pour les Antillais parce qu'ils sont défavorisés. Les aider à se former, à entreprendre, à investir. On ne peut pas faire comme si les chances sont égales, même si c'est le crédo républicain. Elles ne le sont pas ! Il faut enfin que l'Etat change de "regard" sur la question antillaise. Trop souvent celui-ci se veut "neutre" (la même règle pour tous) ou au contraire tellement soucieux des particularités qu'il nous enferme dans un ghetto. Le véritable objectif doit être l'émancipation des collectivités antillaises et le moyen, une négociation équitable tenant compte des intérêts de tous. Et puis les Antillais doivent changer de regard sur eux-mêmes et sur l'Etat. Il y a un savoir-être antillais-français à trouver sans vaines crispations, sans fausses aigreurs, sans rebellions stériles, amis, en jouant le jeu avec détermination et avec des objectifs clairs. Si la sérénité préside aux débats, alors nous pourrons approfondir quelques idées et, ensemble, ouvrir la voie de la réussite.
Ernest Pépin
Né en 1950 au Lamentin (Guadeloupe), Ernest Pépin est l’auteur d’une œuvre poétique et romanesque qui sonde avec bonheur la complexité de la réalité de la Caraïbe: L’Homme-au-Bâton (Gallimard, 1992, prix des Caraïbes), Tambour-Babel (Gallimard, 1996, prix RFO du livre), Le Tango de la haine (Gallimard, 1999, prix du Livre insulaire). Avec Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, il est l’une des figures majeures de la littérature caribéenne.
L'Afrique d'aujourd'hui
L’homme moderne aurait émigré d’Afrique plus tôt qu’on ne le pensait
Des archéologues affirment que « Homo sapiens » a quitté le continent africain plus tôt qu’on ne le croyait et qu’il aurait gagné la péninsule arabique en franchissant la mer Rouge alors quasiment à sec.
Si l’on est sûr que l’Afrique est bien le berceau de l’homme moderne, reste à savoir par où il a pu quitter ce continent pour conquérir le monde. Une équipe internationale d’archéologues, menée par Hans-Peter et Margarethe Uerpmann de l’université de Tübingen, vient de jeter un pavé dans la mare. Ou plutôt dans la mer Rouge ! Selon leur publication, parue dans la revue Science , l’homme moderne a émigré d’Afrique il y a au moins 100 000 ans au vu des outils de pierre découverts, de l’autre côté de la mer Rouge, dans la péninsule arabique. Jusqu’à maintenant, on considérait que Homo sapiens, apparu en Afrique il y a environ 200 000 ans, avait migré le long des côtes de la Méditerranée et d’Arabie, il y a environ 60 000 ans.
Mais en 2003, les chercheurs allemands ont eu la chance de mettre la main sur des outils du paléolithique moyen (–300 000 à –30 000 ans) sur le site du djebel Faya aux Émirats arabes unis, à l’extrémité Est de la péninsule arabique, face à l’Iran. « Les silex bifaces, taillés sur les deux faces pour couper, creuser et racler, des haches sans manche et des grattoirs ont été analysés selon la technique de luminescence, qui permet de mesurer depuis quand des matériaux n’ont pas été exposés à la lumière », a expliqué Simon Armitage, géographe à l’université Holloway de Londres.
«On manque de restes fossiles humains»
Résultat : ces outils de pierre remontent à une période allant de 100 000 à 125 000 ans. Mais surtout, ils montrent que les techniques utilisées pour les fabriquer ressemblent à celles auxquelles recouraient les premiers hommes modernes d’Afrique de l’Est, berceau de l’humanité, estime-t-il. Les chercheurs ont aussi déterminé que cette migration s’est faite juste après la fin d’un refroidissement climatique, une période glaciaire (de – 200 000 jusqu’à – 130 000 ans), à un moment où le niveau de la mer Rouge avait baissé de 100 mètres par rapport à ce qu’il est aujourd’hui, rendant le détroit de Bab-El-Mandeb, entre Djibouti et le Yémen, suffisamment étroit pour être franchi à pied. Tous les archéologues ne sont pas pour autant convaincus par ces conclusions. Paul Mellars, de l’université de Cambridge (Grande-Bretagne), souligne que les auteurs n’ont pas totalement exclu que les outils auraient pu être fabriqués par des hommes de Neandertal, voire des Homo erectus. Selon Vincent Charpentier, archéologue Inrap-CNRS, qui fouille lui-même aux Émirats arabes unis et collabore avec les chercheurs allemands, « on manque de restes fossiles humains pour pouvoir affirmer que l’on a affaire à l’homme moderne ».
Denis SERGENT
Les causes secrètes du néocolonialisme en Afrique noire
Après les guerres de décolonisation qui ont ensanglanté l’Afrique, du Maghreb jusqu’au Sud du Sahara, et fait des millions de morts, le continent noir n’a jamais été aussi dominé qu’il l’est aujourd’hui. Alors que la colonisation antérieure aux indépendances usait des méthodes sauvages et directes, celle de la françafrique qui lui a succédé s’avère plus pernicieuse parce que obscure et dissimulée derrière de beaux discours qui sont autant d’ornements fallacieux que de duperie.
Si de très nombreux pays africains, anciennes colonies anglaises, espagnoles et portugaises semblent mieux se porter, il en est autrement des anciennes colonies françaises qui portent encore en eux des stigmates d’un impérialisme mesquin et toujours présent. De nombreuses structures mises en place sciemment pour maintenir l’homme noir dans la sujétion essaiment en terre africaine et font même la fierté des Africains. Pour exemple, je n’en citerai que deux seulement : les confréries secrètes et la Francophonie.
Les sociétés secrètes d’abord.
Depuis l’introduction des religions occidentales en Afrique noire, les Africains ont assimilé l’idée que les religions traditionnelles africaines étaient des pratiques barbares, ridicules et relèvent du satanisme. Ceux qui les célébraient ne croyaient pas en Dieu et se prédestinaient, à leur mort, à l’enfer. Allant plus loin que le discours, les Occidentaux et, singulièrement les missionnaires, remplacèrent nos religions et croyances traditionnelles par le christianisme en particulier présenté comme seule voie du Salut. Ce qui ouvrit la voie, en terre africaine, au culte des sociétés secrètes dont la franc-maçonnerie, la Rose-croix et j’en passe. Présentées comme des mouvements philosophiques fondés sur la recherche du sens de l’existence, la culture de la fraternité et la maîtrise de soi, ces sociétés secrètes ont envahi le continent recrutant jusqu’aux enfants encore en gestation. Or, dans la pratique, les chefs qui tirent les ficelles et maîtrisent ces obscures organisations se trouvent en Occident. Les Vénérables, grands maîtres et autres Impérators sont Occidentaux, tout comme d’ailleurs les papes à la Cité du Vatican sont choisis exclusivement parmi les plus hauts dignitaires occidentaux. Les Africains ne jouent dans l’affaire que les moyens pour ne pas dire les derniers rôles. Bien entendu. Ils cotisent pour la prospérité de l’Occident. Ils obéissent aux ordres des supérieurs occidentaux. Même les chefs d’Etat ne se sentent véritablement investis qu’au terme d’une cérémonie occulte où de grands maîtres blancs viennent leur poser les mains sur la tête. Les mains qui investissent sont toujours supérieures à celles de celui qui est investi. L’Africain est-il vraiment libre ? Sera-t-il mûr un jour ? A quand l’indépendance ? Quand on se rend compte du nombre d’Africains francs-maçons aux affaires qui font de la guerre un fonds de commerce, on est bien en droit de se poser des questions : De la RDC en Côte d’Ivoire en passant par le Tchad, la Centrafrique, le Burkina. Il n’y a d’hostilités qu’entre « frères ». Que se passe-t-il alors?
Ensuite la Francophonie.
Autre coquille vide montée de toutes pièces des mains des Africains avides de plaire à l’ancien maître. Sans trop savoir si elle concourt à valoriser les cultures africaines, la francophonie érigée en structure économique pourvoyeur de fonds piétine les langues et cultures africaines avec la participation active des Africains eux-mêmes comme s’ils pouvaient être plus français que les Français en chair comme en esprit. Où sommes-nous dans tout cela ? Quelle est la part d’héritage que nous tenons de nos ascendants ? Qu’allons-nous léguer à la postérité? Il semble urgent de revaloriser les traditions authentiquement africaines qui regorgent d’autant d’enseignements sinon davantage que les sociétés secrètes occidentales. Les Mourides du Sénégal, les Dogons du Mali, les rites initiatiques des Mossis du Burkina, le culte Vaudou du Bénin et de la Côte d’Ivoire, le Byéri des Fang et le Buiti des Tsogo du gabon etc., ne sont-ils pas autant de trésor à revaloriser pour libérer l’Africain du joug éternel de la dépendance ?
Les intellectuels africains devraient plus que réfléchir. Ils doivent agir pour reconquérir cette indépendance toujours en devenir, jamais véritablement acquise beaucoup moins par la faute du Blanc que par la faute des Africains eux-mêmes. Quand on examine au fond les conflits qui embrasent l’Afrique, on se rend bien compte que ni la fraternité maçonnique et encore moins francophone ne sont d’aucun secours dans la résolution des crises. Ruiné matériellement parce que dépossédé de ses matières premières, l’Africain l’est encore intellectuellement parce que fourvoyé dans des pratiques occultes qui échappent à son contrôle et le maintiennent dans l’illusion d’un bien-être ou d’une puissance qui ne sont, à la fin, qu’un leurre. Le mal de l’Afrique et des Africain est là, dans cette racine des croyances étrangères à nos systèmes sociologiques et psychologiques de pensées. Peut-être, l’indépendance passe-t-elle par-là, par le renoncement à ces rites au profit de ceux légués par nos ancêtres. Il n’est pas sage de renoncer à soi-même pour n’être que celui que l’autre voudrait que l’on soit !
Avec Le Post
Deux marques sur le ventre et une douzaine de coquillages
Dialogue à la façon de Socrate pour comprendre l'ethnopsychiatrie
Par Tobie Nathan
La Psychothérapie "scientifique" se fonde sur une prémisse unique: l'être humain est seul, seul dans l'univers, seul face à la science, seul face à l'État. Pour la psychothérapie "scientifique", la folie est une "maladie" qui, comme toutes les maladies, réside dans le sujet - que ce soit, pour la psychanalyse et ses innombrables dérivés, dans la "psyché" du sujet; pour la psychopharmacologie, dans la biologie du sujet; pour la "bioénergie", la "gestalt-thérapie" et autres analyses transactionnelles enfin, dans l'éducation du sujet. J'imagine le dialogue que je pourrais avoir, à ce propos, avec un critique averti, un humaniste s'intéressant à la psychopathologie, mais aussi aux différences culturelles, à l'histoire des religions et à la philosophie.
- Je ne comprends rien à ce que vous dites, me lancerait-il assurément. Ne sommes-nous pas seuls, tous tant que nous sommes, seuls face à nous-mêmes et face à notre destin? De quelle solitude parlez-vous donc? Expliquez-vous!
- Supposez, lui répondrais-je, que là, tout à coup, une femme s'évanouisse. Les sociétés à univers unique, celles dans lesquelles nous vivons en Occident, auraient une explication immédiate à proposer: "Cette femme est hystérique", c'est-à-dire investie par des pulsions sexuelles qu'elle (et elle seule, apparemment) ne perçoit pas. On ferait alors appel à un maître du savoir rationnel, le "savant", qui, après avoir démasqué les stratégies inconscientes de la malheureuse, l'aiderait à en prendre conscience et à élaborer à leur propos une politique plus mature. Cette femme, ayant été ainsi simplifiée ("régressée"), pourra alors être plainte ("mon Dieu! comme elle souffre!"), sermonnée ("vous êtes infantile!"), secourue au nom d'un sentiment chrétien, ou guidée au nom d'une exigence de morale, ou d' "humanité". N'empêche qu'elle restera toujours seule, seule face au "savant", face à la Médecine, l'État. Si cette même femme s'était évanouie dans une société à univers multiples, comme les sociétés traditionnelles africaines, l'explication proposée eût été: "Un esprit s'est emparé d'elle." On eût alors fait appel en toute logique, au "connaisseur d'esprit", au "maître du secret", (le balawo, en langue yoruba), au tenant du savoir initiatique. Si le maître officie selon son art, la femme en viendra nécessairement à l'informer depuis un monde invisible, bon à connaître. Ce statut d'informatrice fera d'elle un personnage ambigu, potentiellement multiple, que l'on pourra railler (elle est "folle" tout de même), craindre (elle est aussi une sorte de sorcière), envier (une élue) et interroger, puisque, participant des deux mondes, elle est capable d'interpréter ce qui est caché. La maladie de cette femme n'est donc plus une affaire personnelle exclusive, mais l'affaire du groupe tout entier, qui va s'en servir pour complexifier son monde et interroger ses invisibles.
- Vous êtes partial, me rétorquerait peut-être mon interlocuteur. Votre sympathie pour les croyances africaines vous égare. Que me racontez-vous en effet avec vos sociétés à univers multiples? N'est-il pas plus raisonnable de penser qu'il y a bel et bien une maladie "hystérique", qui peut affecter n'importe quel être humain, mais que certains pays, dont la science ne s'est pas encore suffisamment développée, interprètent comme l'attaque d'êtres imaginaires?
- Dieu que vous êtes naïf. Vous parlez comme s'il existait des peuples irrationnels, à la "pensée prélogique" pour parler comme Lévy-Bruhl, baignant en permanence dans une confusion telle, que, incapables de conceptualiser les mouvements de la nature, ils ne peuvent que les subir. Moi qui reçois tous les jours des personnes issues de ces cultures, je puis vous assurer qu'elles sont aussi logiques que nous! Je crois plutôt que les prétendues "découvertes scientifiques" des Charcot et des Freud, condamnant sorcières, sibylles et pythonisses à la misère hystérique, ne sont que les actes de décès officiels de la multiplicité des univers, un constat de faillite en quelque sorte... D'ailleurs, a-t-on assez remarqué que depuis qu'existe l'acte thérapeutique, les guérisseurs peuplent le monde et interrogent non pas le "malade", mais des objets qu'ils estiment reliés à l'univers caché: sable, coquillages, chapelet de noix de palmes, Coran... Parfois, il leur suffit tout simplement d'avoir le "don de voir".
- Vous ne croyez tout de même pas aux tireuses de cartes et autres voyantes?
- Pas si vite! Laissez-moi développer mon idée... Si le "malade" accepte ce type d'investigation que vous semblez mépriser, la maladie change en effet de nature, elle devient le signe visible de la richesse du monde, de la multiplicité des êtres qui le peuplent. A-t-on vraiment affaire, là, à des systèmes naïfs, fondés sur la crédulité "infantile" de peuples ignorants? Il s'agit bien plutôt d'une machinerie étonnamment complexe destinée à créer des liens, d'un art consommé visant à multiplier les univers. Une telle investigation, portant essentiellement sur ce qui est caché, déplace en effet l'intérêt: du malade vers l'invisible, de l'individuel vers le collectif, du fatal vers le réparable. Un tel déplacement n'est cependant possible que s'il existe un monde caché, connaissable seulement des "maîtres du secret". Dans la psychothérapie scientifique, en revanche, le savant se contente d'interroger les symptômes, et le malade lui-même. Aucune maladie ne peut échapper au seul univers réel, celui décrit par la psychopathologie universitaire, pour laquelle un désordre, même s'il n'est pas connu, reste toujours potentiellement connaissable. C'est pour cette raison que les cultures à univers multiples recourent à la divination, et les cultures à univers unique au diagnostic.
- Ce constat est intéressant... Pouvez-vous en dire davantage?
- Je puis ajouter que les guérisseurs ont toujours pour objectif implicite de découvrir aux malades des appartenances insoupçonnées, afin de les situer, in fine, dans un groupe. Tel "enfant sorcier" d'origine congolaise, suivi par moi, serait, par exemple, un être exceptionnel, capable de "manger" ses propres parents. Sans que personne ne l'ait su naguère, il se trouvait dans le ventre de sa mère avec un jumeau qu'il a dévoré encore foetus. Il appartient donc à la grande famille des jumeaux, êtres obscurs qu'il convient de protéger, de respecter et d'honorer si l'on ne veut pas s'attirer des ennuis. A la sortie de ce parcours thérapeutique, l'enfant se sera donc découvert une nouvelle appartenance, se sentira en communion avec les jumeaux, se soumettra aux rituels de protection de ce groupe, respectera des interdits alimentaires spécifiques, etc.
A l'opposé, le but du psychothérapeute savant est toujours de couper le patient de son univers, des affiliations possibles; de le soumettre comme tout le monde, et comme individu solitaire, à l'implacable et aveugle "loi de la nature" et peut-être d'ailleurs est-ce ce processus de soumission que certains psychanalystes appellent la "castration" - et cela exclusivement pour accroître sa clientèle... Car on a beau dire, partout où la médecine envoie ses soldats (les médecins), l'intendance (les laboratoires pharmaceutiques) et ses juges (les psy, qui décident du vrai et du faux, de ce qui existe et de ce qui est imaginaire), elle démantèle les appartenances. Installez un dispensaire à Bamako, et vous ne verrez plus aucun Bambara, plus aucun Dogon, plus aucun Peul - juste des "sujets" qui deviendront vite des enveloppes vides, des assujettis, des "accros" de l'ordonnance, des toxicos du Largactyl-Nozinan-Anafranyl-Prozac. [On lira, à ce propos, "Prozac, le médicament qui embellit la personnalité", par Peter Kramer, dans Le Temps stratégique No 59, de septembre 1994]
- Vous m'agacez, à la fin, avec votre discours militant et tiers-mondiste! Jusque-là, votre raisonnement était subtil, mais vous le gâchez en y mêlant contre l'ordre médical des critiques que l'on pourrait supposer d'origine personnelle...
- J'essaie seulement d'énoncer mes idées clairement. C'est pour cela, sans doute, qu'elles paraissent polémiques. Considérez pourtant un fait d'évidence: les catégories pathologiques que les psychiatres utilisent pour classer leurs patients ne correspondent jamais à des groupes réels; nul n'imaginerait de réunir dans un même lieu les "obsessionnels" ou les "paranoïaques", afin de les soumettre au même rituel thérapeutique. Les catégories psychopathologiques regroupent les individus statistiquement, mais en fait les disjoignent. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, en psychopathologie, les diagnostics restent toujours secrets.
- Répondez-moi franchement! Vous qui êtes un intellectuel "institué", vous ne croyez tout de même pas aux "esprit" invoqués par les guérisseurs, vous savez bien qu'ils n'existent pas...
- Cher ami, votre critique est irrecevable. Vous voulez des diagnostics de nature, des constats d'existence, des preuves, mais moi qui suis un technicien du lien, un praticien, ce qui m'intéresse, c'est l'efficacité. Or je sais aujourd'hui, d'expérience, que les systèmes à univers multiples déclenchent d'extraordinaires processus créatifs, c'est-à-dire créateurs de vie... Au premier abord, un malade est comme un galet: monolithique, entier, parfaitement lisse. Il suffit cependant que vous déclenchiez l'investigation sur le caché, et vous le verrez se fracturer devant vous suivant les lignes de ses failles. S'il est nécessaire de faire appel aux esprits pour déclencher un tel système, alors les esprits existent bien, au moins en tant qu'âmes invisibles du dispositif.
- Soit. Je devine la souffrance de celui qui fait métier de guérir, et veux bien admettre qu'un professionnel préfère un système non prouvé mais efficace à un système béni par les Universités et par l'Église, mais inefficace. Dites-moi quand même une chose: les êtres "surnaturels" sont spécifiques à chaque groupe humain, les uns se situent dans l'eau des rivières, les autres encore dans les canalisations souterraines ou dans les demeures abandonnées... Vous devez donc vous informer de chaque groupe, de chaque modalité spécifique d'interaction avec les invisibles; comme j'imagine que les noms et les caractéristiques des esprits ne sont guère traduisibles, vous devez travailler dans la langue maternelle des patients... Un psychopathologiste doit-il donc connaître toutes les langues, toutes les cultures, toutes les manières d'entrer en relation avec les esprits? Le propos est intellectuellement séduisant, mais irréaliste!
- Je m'étonne de votre étonnement! On ne peut évidemment modifier en profondeur l'être d'une personne que de l'intérieur de sa langue, en compagnie de ses référents et de ses divinités. C'est là que résident, je crois, la difficulté et la grandeur de notre profession. Avant d'établir des "lois générales" sur la nature des affections, la psychopathologie doit d'abord décrire systématiquement les activités des personnes chargées par leur groupe culturel de modifier le fonctionnement intérieur de tiers. Ces personnes, que nous affublons du titre de "guérisseurs", alors que nous nous réservons celui, plus noble, de "docteur", sont en fait des confrères qui ont en dépôt des connaissances qu'il nous faut acquérir, avant d'arriver à un peu de scientificité.
- Je vous reconnais bien là! Vous avez l'art de tout inverser. Si je vous comprends bien, les psychopathologistes se débattraient avec de la pensée idéologique, alors que les guérisseurs détiendraient les vraies connaissances?
- Vraies connaissances, oui, puisqu'il s'agit de connaissances techniques.
- Alors parlons technique. Dites-moi comment vous vous y prenez pour faire fonctionner des systèmes aussi étrangers à votre formation, et cela au sein même de l'Université...
Université de Paris VIII, Centre Georges Devereux. Un mardi matin, 11 heures. Une salle très grande, au plafond élevé. Il y a là Lucien, mon ami, mon frère yoruba, dont le peuple - c'est du moins ce que j'aime à penser - a quitté le pays d'Égypte quelques millénaires avant moi. Lucien est psychologue, psychanalyste, diplômé de l'Université française, mais nul mieux que lui ne sait manier la subtilité des langues yoruba, fon, goun, adja, mina et éwé, parlées au Bénin et au Togo. Ciel, qu'il nous impressionne, lorsqu'en cours de séance, il plonge dans ses profondeurs pour retrouver les formules que son grand-père "a déposées en lui", selon l'expression, et que ses yeux deviennent rouges comme des charbons ardents! Hamid, psychologue d'origine kabyle, spirituel, pondéré, profond, passionné plus que tout par les nuances subtiles des langues kabyle, berbère et arabe, parlées dans les pays du Maghreb. Marième, Peule du Sénégal, qui ne peut entendre un patient sans, en son for intérieur, traduire ses propos en langue wolof, parlée majoritairement au Sénégal. Alhassane, Peul de Guinée, si fin qu'il semble une ombre projetée sur le sol. Il entend le malinké, le soussou, le bambara, le manding, le kassonkhé et le peul.
Geneviève, joyeuse Lari du Congo, qui donnerait, j'en suis certain, plusieurs années de sa vie pour ne pas rater la manifestation d'un esprit de la forêt. Elle parle le kikongo, le lari, le lingala, un peu de kiswahili, langues parlées aux deux Congos, et le sango, parlé en République centrafricaine. Sans doute pense-t-elle aujourd'hui, comme chaque fois que nous évoquons l'exil, aux temps perdus, et au coassement des crapauds, la nuit, après l'orage, à Brazzaville, où l'on prend plaisir à la richesse d'un monde complexe et multiple.
- Bien, venons-en au fait. Combien êtes-vous donc à recevoir votre patient?
- Au moins une dizaine, tous médecins ou psychologues, diplômés de l'Université française. Aujourd'hui, mardi, c'est moi qui dirige la consultation d'ethnopsychanalyse. Avec nous, Bintou, magnifique jeune fille malienne, d'ethnie bambara, âgée de 19 ans. Elle est habillée comme une jeune Française, en jeans et polo à la mode - superbe! Elle nous a été adressée à cause des plaintes continuelles qu'elle adresse aux médecins et aux services sociaux: elle se sent devenir aveugle, demande à consulter un ophtalmologiste, souffre de très violents maux de tête, s'évanouit sans raison, erre comme une âme en peine du domicile d'une tante à celui d'une soeur aînée, d'un foyer de jeunes à un squat insalubre. Bintou, enceinte à l'âge de 14 ans, avait caché sa grossesse à son entourage, accouché seule dans les W-C et déposé le nouveau-né sur le rebord de la fenêtre, au deuxième étage. L'enfant est tombé, mais a survécu, définitivement handicapé, aveugle, sourd et muet; placé dans une institution spécialisée, sans doute est-il devenu autiste. Nous posons quelques questions aux éducatrices qui accompagnent Bintou. Nous apprenons qu'elle a perdu son père à l'âge d'un an. Sa mère, comme la coutume l'exige, s'est remariée avec le frère cadet de son époux défunt. Lorsque Bintou atteignit l'âge de 11 ans, sa mère la confia à un commerçant aisé, d'origine malienne, vivant en France. Les travailleurs sociaux s'occupant de Bintou n'arrivent ni à la stabiliser, ni à lui faire surmonter un compréhensible sentiment de culpabilité qui, jusqu'à présent l'a empêchée de s'occuper de sa fille. Bintou est assise à côté de moi. Elle n'ose pas regarder l'assemblée. Je lui présente les personnes présentes, déclinant l'origine culturelle et les titres universitaires de chacun. Nous prenons notre temps...
Marième, qui a déjà eu l'occasion de rencontrer individuellement Bintou, commente: "Nous essayons de faire en sorte qu'un parent s'occupe d'elle, car elle n'arrête pas d'aller de famille en famille. Il faut arrêter cette instabilité." Une infirmière qui a eu l'occasion de la soigner ajoute: "Elle s'évanouit à tout bout de champ. On lui a fait un électroencéphalogramme, elle a consulté en parasitologie, en gynécologie... D'après les médecins, tout est normal."
L'éducatrice explique que Bintou a d'abord été inculpée pour tentative d'infanticide, puis désignée par le juge des enfants comme victime d'un attentat à la pudeur contre mineure.
Voilà donc une situation prise sur le vif. Nous pourrions penser que Bintou est aux prises avec des fantasmes de destruction, qu'elle est dévorée de culpabilité. Nous pourrions lui proposer une psychothérapie, une psychanalyse. Mais qui réparerait les dommages causés à son enfant? Et comment attribuer un sens à ses actes? Un sens, j'y insiste, conforme à son origine culturelle bambara? Je me met donc à énoncer des vérités sur son enfance, comme un voyant [le dialogue est retranscrit sans changement; un thérapeute au moins prend le mot à mot en notes; les sessions sont parfois vidéoscopées]: Tobie Nathan: - Lorsqu'elle était petite, Bintou jouait avec des grands. Elle regardait même les grandes personnes dans les yeux. (A Bintou): C'est pour cette raison, n'est-ce pas, que votre maman vous a envoyée ici?
Bintou: - Je ne sais pas. Un jour, je l'ai entendu parler avec quelqu'un de mon départ, c'est tout...
Tobie Nathan (au groupe): - A un an, à la mort de son père, elle est tombée malade. (Se tournant vers Bintou): Vous êtes tombée malade à ce moment-là?
Bintou: - Je ne sais pas, j'avais un an...
Tobie Nathan: - Votre maman ne vous a pas raconté?
Bintou: - Non. Elle m'envoie seulement "des choses pour me laver" [des médicaments traditionnels: écorces d'arbres en poudre, feuilles pour préparer des infusions ou des bains, talismans, etc.].
Tobie Nathan: - Vous avez même des marques sur le corps, des traits de chaque côté du ventre, j'en suis sûr...
Bintou (les yeux brillants d'étonnement, le sourire aux lèvres): - Oui, j'ai des traits, là (elle montre des scarifications sur les côtés de son ventre).
Tobie Nathan (s'adressant au groupe):- A la mort de son père, elle est restée malade au moins pendant trois mois...
Hamid: - Elle a même failli mourir.
Tobie Nathan (à Bintou): - Vous ressemblez beaucoup à votre père, n'est-ce pas? Je veux dire physiquement...
Bintou: - Je ne sais pas.
Tobie Nathan: - Comment? Vous n'avez pas de photos de votre père?
Bintou: - Ma mère ne veut pas que je les regarde...
Tobie Nathan (au groupe): - Elle pense beaucoup à son père, Bintou...
Bintou: - Oui, je pense beaucoup à mon père, et ça me fait peur...
Tobie Nathan: - Et puis, lorsque vous étiez petite, vous vous blessiez souvent. Vous rentriez à la maison les genoux en sang.
Bintou: - Oui. Ma mère m'a dit que je l'ai beaucoup fatiguée.
Tobie Nathan: - Qu'en penses-tu, Lucien?
Lucien: - Je crois que tout est dit. Tu as tout signifié, surtout les traces sur le corps; ça, c'est très important...
Tobie Nathan (à Lucien): - Toi, tu sais de quoi est mort le papa?
Bintou: - Ma mère dit que c'est moi qui ai "mangé" mon père.
Lucien: - Il est mort d'une mort terrible, en tout cas!
Marième: - Bintou est arrivée après des jumeaux.
Alhassane: - Chez les Bambaras, les personnes qui naissent après les jumeaux, on les appelle "sadjo".
Bintou: - C'est mon deuxième prénom...
Bintou sourit, fixant le sol. On sent que son esprit travaille à toute vitesse, à fabriquer des pensées, à élaborer des significations... Lorsque Bintou entend son histoire racontée devant elle par d'autres, elle écoute, mais semble en même temps absente, comme suspendue, caparaçonnée par la souffrance. Elle sait, bien sûr, que tout le monde pense qu'elle a jeté son enfant par la fenêtre. Puisque cet acte n'a pas de signification pour elle, elle ne peut penser qu'une seule chose: il s'est produit à son insu. C'est la raison pour laquelle elle dit avec insistance aux travailleurs sociaux qu'elle ne savait même pas qu'elle était enceinte.
Afin que cesse ce regard oscillant porté sur elle, tantôt comme coupable, tantôt comme victime, j'interroge le caché. J'énonce à la patiente ce que je "vois". Ce faisant, j'arrache la souffrance à son explication ordinaire, profane, et l'inscris, par une sorte de coup de force sémantique, dans l'univers du caché (du sacré?). C'est seulement lorsque j'évoque les scarifications inscrites sur son ventre que Bintou s'anime, sourit, se met à penser... C'est donc par l'appel à des matrices d'interprétation relevant du domaine occulte - et cela conformément aux manières de faire bambara - que j'obtiens le déclenchement du processus thérapeutique.
Dès cet instant, le sens s'impose à tous, quoique implicite. Si la mère de Bintou a évité de lui montrer les photos de son père, c'est que Bintou, "liée" à lui, cherchait à le rejoindre dans la mort. Raison pour laquelle, après le décès du père, elle est tombée gravement malade et des scarifications sont venues la protéger - la fixer - dans le monde des vivants. Tout cela est arrivé parce que Bintou n'était pas une enfant comme les autres. Née après des jumeaux, elle possédait un pouvoir étrange, d'où l'accusation qui lui est faite d'avoir "mangé son père" (en sorcellerie).
Bintou a probablement été envoyée à l'étranger par mesure de protection, pour lui éviter des accusations de sorcellerie... et la mettre à l'abri du regard des jaloux et des envieux. Sa mère a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que Bintou reste en France, malgré les épreuves matérielles et psychologiques que sa fille devait y endurer; attentive néanmoins, elle consulte des marabouts pour Bintou, et lui expédie "des choses" pour "se laver" (se purifier, se soigner).
Mais voici que resurgit mon critique averti:
- Très démonstratif, bravo! Je comprends maintenant l'utilité des univers multiples en psychothérapie. J'en viens même à les trouver indispensables. Je comprend aussi comment, en équipe, vous parvenez à restituer l'ambiance des palabres villageois. Je trouve intéressante aussi la mise en commun des connaissances linguistiques et culturelles de plusieurs thérapeutes. Une question me taraude toutefois l'esprit: comment avez-vous deviné que votre malade avait des scarifications sur le ventre? Vous n'allez tout de même pas me dire que vous êtes réellement voyant?
- Vous êtes incroyablement collé à vos modèles de pensée, vous... L'important n'est pas ce que j'ai vu, mais que j'aie énoncé mes propositions thérapeutiques sous cette forme. Prenez plutôt connaissance de la fin de cette consultation. Sortant de ma poche un petit sachet de toile noire, j'en retire une douzaine de cauris [des petits coquillages de la famille des porcelaines qui, autrefois, servaient de monnaie en Afrique]. Je demande à Marième de s'approcher et de "lancer les cauris".
Se drapant dans son pagne, elle étend un tapis sur le sol, devant Bintou, et s'y accroupit. Elle demande alors à la patiente une pièce de monnaie, la mélange à quatre coquillages, et jette le tout à plusieurs reprises, puis retire un élément, un second, un troisième, un dernier. Elle demande maintenant à Bintou de jeter elle-même les coquillages. Après quoi, elle ramasse tous les cauris, leur chuchote des mots en wolof, puis les jette tous d'un coup, à plusieurs reprises. Elle énonce alors ce qu'elle "voit".
Marième: - Je vois un mariage, je vois beaucoup de femmes parler, il y a aussi un homme important. Je vois beaucoup de disputes à propos d'un mariage. Je vois beaucoup de richesses, aussi...
Tobie Nathan: - J'ai vu aussi qu'elle rapportera beaucoup d'argent à un homme, un jour...
Marième: - Il y a une femme qui est malade.
Bintou: Oui! Ma mère est malade. Mon frère dit qu'elle a mal aux genoux, mais je sais que ce n'est pas vrai. Elle a autre chose qu'on ne veut pas me dire.
Marième: - Il y a un voyage. Je vois aussi qu'il faudra sortir deux choses semblables, faire un sarakh [une offrande] de deux choses qui se ressemblent.
Tobie Nathan: - De deux choses qui se ressemblent... Par exemple, une vache et un veau, une brebis et un agneau... (Un temps.) La maman est comme un homme...
Marième: - Je vois une histoire de couple qui ne marche pas, et une femme qui pense beaucoup... qui a beaucoup de soucis...
Tobie Nathan: - Eh bien, c'est sa maman. (A Bintou): Vous êtes tombée, un jour. (A l'assemblée): Elle tournait, tournait, puis elle est tombée.
Bintou: - Vous voulez dire... en dansant...
Tobie Nathan: - Oui, un jour, en dansant...
Bintou: - Oui, je tournais sans pouvoir m'arrêter et je suis tombée.
Lucien: - Les choses commencent à se mettre en place, il faut maintenant les consolider. A partir d'elle, il y a eu des choses qui ont été posées: des interdits et des prescriptions pour toute la famille. Je me demande si Bintou respecte les prescriptions qui lui ont été faites.
Tobie Nathan: - Elle est étonnante, elle sait tout. Pour les choses superficielles concernant la vie de tous les jours, elle peut continuer à parler avec Marième. Mais pour les choses profondes, celles qu'on a vues chez elle dès l'enfance, il faut qu'elle retourne chez elle, là-bas, à Bamako. (A Bintou): Lorsque vous parlerez à votre mère, au téléphone, dites-lui que vous m'avez vu. Dites-lui aussi que j'ai vu dans les cauris qu'il fallait enterrer vivants dans la cour, je dis bien vivants, un gros animal et son petit - une vache et un veau... peut-être seulement une brebis et son agneau. Elle, elle comprendra.
La séance se termine sur cette prescription. Bintou semble radieuse. Elle ne veut pas partir, et entreprend de discuter avec l'une ou l'autre femme du groupe... D'évidence, Bintou a commencé à se détendre dès que j'ai entrepris de l'introduire au monde invisible. Quant aux cauris, nous les avons "lancés" dans le but de formuler une proposition thérapeutique, sous forme de prescription. Une prescription ouvre en effet une nouvelle matrice de signification, qu'elle inscrit en même temps dans le monde réel, le monde des choses... Cette prescription, qui renvoie Bintou au pays, seul endroit où elle pourra se réaliser, la contraint aussi à s'adresser à sa mère. Ainsi avons-nous établi, d'un seul coup, des relations entre la souffrance de Bintou et le monde invisible, entre Bintou et la pensée bambara, entre Bintou et sa mère enfin, seule capable de lui expliquer pourquoi nous avons proposé une telle prescription. La mère apprendra qu'elle a été "vue" à plusieurs reprises par les cauris ("Je vois une histoire de couple qui ne marche pas, et une femme qui pense beaucoup... qui a beaucoup de soucis... Eh bien, c'est maman...") De tels systèmes thérapeutiques possèdent en effet la caractéristique curieuse d'être "contagieux", c'est-à-dire de transmettre leurs effets par contact. Bintou parlera à sa mère, qui consultera un marabout, qui interprétera ma prescription, laquelle reviendra sous une autre forme à Bintou. Par leur simple déclenchement, ces systèmes installent un réseau de relais et de supports autour du malade. Bintou, naguère solitaire, se verra, du fait de cette consultation, entourée par sa mère, des oncles et des tantes, un marabout...
C.Q.F.D.
- Encore une curiosité... Comment "fabriquez"-vous vos prescriptions?
- N'en ai-je pas assez dit pour aujourd'hui? Une autre fois, peut-être.
Tobie Nathan, Français né en Égypte, est professeur de psychologie à l'université de Paris-VIII, directeur du Centre universitaire Georges-Devereux d'aide psychologique aux familles migrantes, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie, et psychanalyste. Il a écrit de nombreux ouvrages, parmi lesquels L'influence qui guérit (Une théorie générale de l'influence), Paris, Odile Jacob, 1994, Fier de n'avoir ni pays ni amis, quelle sottise c'était... Principes d'ethnopsychanalyse, Grenoble, éditions de la Pensée Sauvage, 1993, et Le sperme du Diable. Éléments d'ethnopsychothérapie, Paris, PUF, 1988.
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