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Les fonctionnaires noirs victimes de discrimination
à la Banque Mondiale



Ça ressemble d’emblée à un conte de fée, pourtant, le traitement inhumain que connaissent les fonctionnaires noirs de la Banque Mondiale (BM) depuis 1944, date de la création de cette institution financière, est une réalité. Un type de racisme primaire qu’on croyait révolu et propre à une époque bien lointaine y a bien élu domicile. En effet, une étude de la BM faite depuis 1978 et les rapports successifs internes datant de 1992, 2003 et 2005 ont montré que les employés noirs sont les plus discriminés de toutes les minorités qui travaillent dans cette institution. Cette discrimination, qui semble presque institutionnalisée dans la durée au sein de cet organisme financier, se manifeste de plusieurs manières.


D’abord, par la représentativité. En 1978, trente ans après la mise sur pied de cette institution, le Washington Post, un journal de référence aux Usa, annonce dans un article que parmi les 619 américains professionnels qui travaillent à la BM, trois sont noirs. En 2009, soixante ans après le lancement et 30ans après la révélation de ce célèbre journal, quatre noirs américains sur 1000 avaient des postes professionnels. Une situation continue qui n’a connu aucune évolution réelle de nos jours pour cette minorité. L’annotation des diversités au sein du département du Développement Economique (Dec) de l’année 2010 venant ainsi nous conforter dans nos affirmations. Dans ce service où se conçoivent les politiques économiques et d’évaluation de la pauvreté dans le monde, la présence d’un noir est presque inexistante. Loin en deçà de 10% du quota officiellement prévu, depuis 1998, par la règlementation. En 2008, le Dec comptait 3,4% des noirs, en 2010 il y en avait 2,7% et aujourd’hui nous sommes à 2,1%. Des chiffres qui vont décroissants au fil des ans, faisant croire aux dires de quelques employés africains selon lesquels le noir n’est pas le bienvenu dans ce département.


Faible représentativité

L’autre manifestation du racisme anti-noir à la BM est la promotion. Plusieurs cadres noirs de cette institution, malgré leur haute qualification, sont disqualifiés d’avance pour toute sollicitation à une promotion aux postes manageriels. L’argument utilisé par la hiérarchie de cette organisation est que beaucoup d’européens ne sont pas habitués à voir un noir dans une position de pouvoir. En plus, que les clients n’étaient pas à l’aise à traiter avec les noirs. Des propos purement discriminatoires doublés d’une haine raciale qu’on entendait plus du temps de l’holocauste. Tous les moyens sont mis en œuvre pour exclure et dissuader tout cadre noir aspirant au poste de Global Manger. De la falsification de certains volets importants de la carrière aux annotations reçues dans l’exercice de sa fonction ; tous les éléments susceptibles de donner du crédit au Cv sont retirés subrepticement du dossier de l’aspirant pour le disqualifier. Une expérience malheureuse, qu’a vécue le Dr Yonas Biru, cadre d’origine ethiopienne, adjoint au Global Manager et responsable de l’International Comparison Program (Icp) lors de sa sollicitation au poste de Global Manager. L’infortuné se verra même remercié pour son entêtement à persister dans son idée. Le troisième aspect de cette ségrégation se situe au niveau du traitement salarial. En 2010, selon les mêmes rapports internes, les experts noirs touchent moins de salaire pour le même travail fait par un collègue blanc ou d’autres minorités. En plus, en cas de réduction des effectifs au sein de cette institution, les noirs sont les premiers à être sacrifiés. Au cours d’une réduction d’effectifs récente connue en interne, 80% de noirs ont été licenciés (4/5), 22% d’asiatiques (4/18) et 0% pour les blancs. Pour justifier cette mise à l’écart croissant et la faible représentativité des fonctionnaires à la peau, on évoque une absence de qualification de ces derniers. Un argument difficilement convaincant quand on sait le cursus des fonctionnaires noirs en fonction à la BM qui, pour la plupart, ont d’abord fait leur preuve dans leur pays respectifs. Dans le bâtiment principal de la BM où siègent les cadres supérieurs, il n’y est perçu aucune trace d’un noir. Excepté ceux faisant office d’agent d’entretien et de sécurité. Dans cet espace, le noir est considéré, pour paraphraser certains cadres noirs, comme une espèce en voie de disparition. D’ailleurs une des artères, le 18th Street, donnant accès à ce bâtiment et qui le sépare de l’édifice qu’occupe le vice-président responsable de la région Afrique, est même qualifiée d’Apartheid Avenue. Ce, pour démontrer le degré du racisme qui existe au sein de cette institution.


Plus d’un demi-siècle de discrimination raciale

C’est depuis 65 ans que cette discrimination raciale est présente au sein de cet établissement financier mondial. Et malgré les protestations émanant des victimes, rien n’est fait pour y remédier. En 13 ans, 26 plaintes raciales ont été annulées, cinq les deux dix dernières années. Plusieurs plaintes raciales ont été enregistrées au cours de ses dix dernières années et transmises au conseil d’administration de la banque pour un appel au traitement équitable et à une justice impartiale. D’autres employés victime de racisme, ont même saisi le Congrès et le Département du Trésor américain pour les aider à la restauration de leur dignité et leurs droits humains. Sans suite. La BM, avec la bénédiction de ses fondateurs, s’étant entourée de gardes fous en s’arrogeant une immunité qui la dispense des poursuites judiciaires devant les tribunaux externes. La seule possibilité de donner aux agents de porter plainte est de s’adresser au tribunal interne de la Banque. Une instance judiciaire au service, qui bien que ayant reconnu les statistiques de discrimination qui lui ont été présentés, a conclu n’avoir constaté aucun préjudice contre les noirs. Une injustice grave à l’endroit des plaignants qui sont déterminés à multiplier les actions pour persuader les dirigeants de la Banque à entreprendre les réformes nécessaires afin de les restaurer dans leur dignité et de réparer les injustices commises à leur endroit. Entres autres, supprimer l’Apartheid Avenue, établir une commission indépendante externe pour revoir les 26 cas de discrimination que la Banque a rejeté pendant 13 ans, donner aux fonctionnaires et consultants l’option de résoudre les problèmes présents et futurs de discriminations par un arbitrage externe. Ce, en vue de rectifier les erreurs du passé et assurer un futur d’opportunité égale, en recrutement, rémunération, et promotion. Dommage, les dirigeants de la Banque semblent plutôt avoir opté pour l’entérinement de la discrimination, en promouvant les noirs dans les régions d’Afrique. Un choix réducteur, pour ce personnel dont la qualification est égale, parfois plus élevée que celle d’autres minorités présentes dans cette institution.


Fondée en juillet 1944 à Bretton Woods, La Banque mondiale (BM) en même temps que le Fonds monétaire international (FMI), est l’une des plus importantes institutions dans la lutte contre la pauvreté. Son mandat initial était d’appuyer la reconstruction de l’Europe. Il a été fortement élargi depuis lors. La mission centrale du groupe de la Banque mondiale est la lutte contre la pauvreté en encourageant le progrès économique et social des États membres moins développés. L’une des institutions la plus antidémocratique qui soit à travers son système de vote « un dollar, une voix », elle reproduit le système électoral censitaire où les riches ont plus de voix. Les Usa possèdent, à eux seuls, 17% des voix (avec droit de blocage) tandis que 24 pays d’Afrique n’en possède que 2%. Est-ce qui explique la faible représentativité des africains et le traitement qui leur est réservé ? Aujourd’hui encore, c’est le président des Usa qui désigne souverainement le président de la Banque Mondiale.

Le calvaire des professionnelles de sexe de la ville de Kinshasa
par Lilie Mbala


Ces professionnelles du sexe, qui le sont devenues bien malgré elles, doivent être non seulement aidées ou orientées vers d'autres métiers mais aussi sécurisées afin de réduire leurs risques d'être exposées à de multiples dangers.


A Matonge, dans la commune de Kalamu, un quartier situé à quelques dizaines de kilomètres du centre ville de Kinshasa, Nanouche Mbenga, 23 ans, travaille depuis près de cinq ans comme professionnelle du sexe. Son ‘terrain de chasse' préféré est situé non loin du quartier chaud de la ville, à côté d'une école privée. Elle n'est pas la seule à arpenter le coin. Aux alentours de 19h, on aperçoit des filles installées de parts et d'autres sur l'avenue Badjoko.


Elles attendent dans l'obscurité. Ces filles pourtant élégamment habillées sont des professionnelles de sexe. Si elles s'exposent aux différents aléas liés à ce métier aussi vieux que le monde - l'exploitation par des hommes en uniforme ou la violence aux mains de bandits et autres détrousseurs -, c'est pour trouver de quoi mettre sous la dent. Nanouche Mbenga a vécu une telle mésaventure. «J'ai eu la malchance d'avoir comme partenaires sexuels deux militaires. Ils m'ont promis chacun une somme de 4.500 FC, l'équivalent de cinq dollars américains. Une fois dans la chambre, ils ont refusé de porter le préservatif et m'ont abusée comme si que j'étais un animal. Je suis sortie de la maison de passe épuisée et abattue au point où je n'ai pu continuer mon service. Généralement, je peux me faire cinq partenaires par nuit mais ce jour-là, comme ils étaient mes premiers clients, ils m'ont faussé l'affaire Après s'être soulagées, ces militaires ont refusé de me payer.»

Elle a tenté d'alerter les passants pour solliciter leur intervention mais malheureusement, personne ne lui a porté secours afin qu'elle obtienne gain de cause. «Je suis capable d'aller porter plainte mais les autorités répondent alors qu'aucune loi ne protège les professionnels du sexe en RDC et c'est pour cela que les militaires se croient tout permis ». Elle a vécu une situation quasi-similaire dans le passé avec un civil mais cette fois-là, une solution a été trouvée grâce à l'intervention des agents. Nanouche Mbenga dit faire ce métier malgré elle pour subvenir aux besoins de ses jeunes frères. Leur mère est restée au village et s'occupe d'eux car leur père les a quittés. «Nous vivons chez un oncle mais lui non plus n'a pas les moyens de nous prendre en charge. Ce métier nous procure seulement à manger mais c'est déjà bien ainsi».


Malgré les coups durs encaissés et les mauvaises expériences, elle poursuit ce métier, tout en espérant rencontrer un jour quelqu'un qui pourrait l'aider à gagner sa vie autrement ou encore qui l'emmènerait en Europe «parce que je n'attends rien des pouvoirs publics, d'autant plus qu'ils ont beaucoup de dossiers à traiter. Je ne pense pas que les autorités vont répondre dans les plus brefs délais aux revendications des professionnelles du sexe quand il y a d'autres urgences».


Ces filles contraintes à faire ce métier en raison de l'extrême pauvreté, travaillent donc dans la clandestinité où elles rencontreront toujours des problèmes. Elles ne disposent aussi d'aucunes structures pour les protéger. Il faudrait qu'un parlementaire congolais plaide en leur faveur pour que leur métier soit enfin balisé par des gardes fous, notamment sous forme de la délivrance d'une carte de santé pour qu'elles puissent se faire suivre médicalement dans les hôpitaux et bénéficier de la distribution gratuite de préservatifs.


Lilie MBALA



plus loin avec

Echanges bilatéraux

Coopération :
Les habits neufs de la coopération Suisse-Afrique


Récemment, diplomates et praticiens du développement suisses étaient appelés à actualiser les objectifs de la politique extérieure suisse en Afrique. Une façon de repenser la présence helvétique sur terre africaine, de l'adapter aux évolutions des sociétés nouvelles.



C' est en somme ce que tradusait, il n'y a guère longtemps, en peu des mots, sur les ondes de Radio Suisse Internationale, Lise Favre, chef de division politique au Département des Affaires étrangères: "Il faut se mettre au rythme de l'Afrique". Tout un programme, qui ne changera pas fondamentalement la ligne directrice de la politique africaine de la Confédération Suisse. Les relations économiques de la Suisse avec l'Afrique continue de représenter moins de 1 % de ses échanges extérieurs. L'objectif des entités politiques et économiques suisses étant de donner des signaux supplémentaires de son engagement sur le continent noir. Il s'agit d' intervenir davantage dans la défense de ses intérêts globaux, à divers degrés: prévention des conflits générateurs de problèmes d'exodes; défense de l'environnement naturel (préservation des systèmes ou écosystèmes) de l'environnement construit (conseils sur la gestion des problèmes locaux: déchets, pollution, etc); redéfinition de la stratégie de politique d'immigration hors des frontières européennes, etc.


Interrogeons l'histoire

Lorsqu'on interroge l'histoire sur leurs rapports géographiques, économiques et socio-culturels, on ne manque pas de se pencher sur les raisons de la présence suisse en Afrique. On le sait, ces rapports ont été marqués, dans un passé lointain, de dates importantes, avec en toile de fond, multiples actes bilatéraux qui ont consacré des traités d'amitié, d'établissement et de commerce; des accords sur la répression des fausses indications de provenance des produits étrangers etc. Ces rapports ont été précédés des contacts établis, en Afrique, par des particuliers dans le cadre des missions d'évangélisation, d'exploration scientifique ou des prises de position sur la défense des plus faibles.


La Suisse reste l'un des rares pays qui n'a pas construit ses liens avec l'Afrique sur la base d'une conquête coloniale. Elle est un exemple de l'existence des relations eurafricaines en dehors de toute considération et/ou ambitions coloniales. En effet, les premiers Suisses se manifestent vers la Côte-d'Or (actuel Ghana) aux environs de l'année 1828. Ils font partie de la Mission protestante de Bâle qui créera sa première école avant de fonder le "Basler Mission Tarde Compagnie" appelée à commercialiser le bois et le cacao. On retrouve les traces des Suisses dans la question relative à la suppression de l'esclavage en Afrique. Le Mouvement anti-esclavagiste qui visa à ses débuts l'assistance aux esclaves affranchis aux USA prendra ses racines à Genève à la fin du 18e siècle. Un premier Comité National Africain Suisse vit le jour en 1875 pour davantage informer l'opinion sur la question esclavagiste (Lire aussi Les relations Afrique Europe de Bodol Ngimbus Ngimbus, livre publié aux éditions internationales Pax-Sanaga, Fribourg, 1985). Ledit comité exprimera son désarroi devant l'esclavagisme et exigera que soit mis fin, par la force, à la traite des hommes noirs. Aux appels du comité, succédera la création de la Société Suisse de Secours pour les Esclaves Africains. Son objectif: collecter des fonds pour financer un lieu d'accueil des esclaves fugitifs et/ou affranchis. Avec cette époque, la Suisse aura marqué de son empreinte quelque passé africain et peut prétendre avoir incorporé son effort -à la mesure de ses moyens et de ses intérêts- pour la transformation du vaste mouvement du bien-être de l'homme africain.


Autre temps, autres données

Depuis que le continent noir s'est défait de la tutelle coloniale, les données des rapports Europe-Afrique ont pris des nouvelles dimensions. Elles incluent de plus en plus la coopération entre États sous forme d'aide ou bilatérale. Aujourd'hui, l'essentiel de cette coopération est devenu l'affaire des secteurs privés, des mouvements associatifs, des communes et, surtout, des ONG. La Suisse n'a pas de tradition étatiste, elle n'est pas la France. Nonobstant cette considération générale, certaines données -politiques et économiques- n'ont pas privilégié des rapports Suisse-Afrique qu'on voulait équilibrés. Depuis que l'Afrique s'est, malgré elle, engagée sur la voie de la modernité proposée par d'aucuns intérêts, elle n'a fait qu'essuyer des échecs. Avec force capitaux, bonnes volontés, technologies importées et autres valeurs, experts en tout genre, la modernité s'est avérée aussi unidimensionnelle que diverse. Aujourd'hui encore, le continent noir passe d'une crise à l'autre, ayant réalisé que le modèle de développement qui lui a été imposé ne pouvait prétendre à une validité universelle. Aujourd'hui encore, l'Afrique essaie, comme elle le peut, de prendre en charge les conceptions africaines du progrès. Plusieurs pays mettent en pratique des stratégies de développement, multiplient des approches dites nouvelles, reformulent tel ou tel principe pour s'éloigner du mythe d'un progrès mal compris.

D'autres, incapables de prendre leurs véritables problèmes, de choisir une nouvelle voie de développement en fonction des données locales, se contentent de gérer leur crise. La mauvaise gestion, les dictatures et les politiques répressives n'ont fait que stériliser des énergies créatrices. Avec des programmes mal appliqués, l'Afrique n'a fait que se placer au bas de l'échelle des économies mondiales. Quelques pays dits avancés n'ont pas baissé les bras et sont restés partenaires utiles du continent. A l'instar des agents des Organisations non gouvernementales ou privées à but non lucratif, ceux d'origine confessionnelle et d'autres, qui oeuvrent dans le cadre de la coopération technique, des membres du Bureau International du Travail, de l'ONU, de l'UNESCO, de la FAO ou de l'OMS interviennent, par des actions concrètes, sur le continent. La coopération nationale dite officielle suisse n'est pas en reste. Elle fonctionne, par le biais des volontaires, des techniciens et autres experts aux côtés des sociétés civiles. Les Suisses dits "tiers-mondistes" restent aux côtés des Africains en quête des meilleures conditions de vie. Ils s'engagent dans des actions de développement équitable et voient de mauvais oeil ceux qui vont en Afrique pour faire de l'argent. Volontaires ou experts, des Suisses continuent de s'y rendre pour y travailler. De leurs expériences, il ressort que la coopération reste une traduction de la volonté mûrie, conjuguée avec les capitaux et les connaissances techniques. Les échecs répétés de la construction d'une modernisation à l'occidentale les ont conduits, maintes fois, à reconsidérer le modèle de développement et à préférer celui qui s'inscrit dans un contexte purement africain. Au préalable, ils se forment sur les problèmes de développement, se spécialisent en tant que futurs praticiens de celui-ci.


Assimiler les valeurs africaines

Pour rendre concrète cette démarche et la faire bénéficier aux intellectuels africains, il y a eu la création dès 1961 de l'Institut Africain de Développement (Genève) et dès 1989, de la Commission fédérale des bourses du Département fédéral de l'intérieur. Des nombreux étudiants africains ont obtenu, à ce jour, une bourse de cette commission, en diverses disciplines. Parallèlement à leurs collègues suisses, les africains ont accès aux outils d'analyse permettant de mieux comprendre, de toucher les réalités de leurs pays. L'efficacité de la coopération, forcément locale, reste condamnée à s'appuyer sur cette perspective de la connaissance approfondie, d'analyse des sociétés et d'assimilation des valeurs du monde noir.

Certes, il faut des personnes capables d'exercer une spécialisation dans un milieu extra social. Mais, derrière la thématique de leur formation se cache toute une politique de développement à repenser. Les carrières de développement s'offrant à tout coopérant -enseignants formés pour un projet d'alphabétisation fonctionnelle ou proprement dite, ingénieurs en construction, en génie civil, en agronomie, vétérinaires ou médecins- doivent être davantage soutenues. Elles sont parmi les solutions envisagées pour supprimer le bloc "pays riches pays pauvres"; pour limiter les dégâts du système financier international devenu un goulot d'étranglement, loin de toute idée d'intégration économique; pour réduire la dépendance des nouvelles nations envers le pouvoir de création technologique des pays dits développés.


Intégrer une vraie politique d'échanges culturels

Certes, des efforts sont enregistrés dans les domaines économiques, éducatifs et autres. Mais, on attend de l'actualisation de la politique de coopération suisse, un peu plus, particulièrement dans le domaine culturel, parent pauvre de la solidarité suisse en Afrique. On le sait, parler de culture africaine en Suisse c'est évoquer sa promotion par le biais des activités bien ciblées. Autrement dit, montrer l'autre Afrique en Suisse revient généralement à faire allusion aux festivals de films du Sud (Fribourg et Black movie à Genève), festivals de musique (quelques têtes au Paléo, d'autres dans les manifestations de rue), festivals médias nord-sud...et passages des percussionnistes certes, choisis on ne sait sur quels critères, mais soutenus financièrement par les caisses de la Direction du Développement et de la Coopération (pour la seule année 2010, la DDC aurait investi plus d'un million de francs dans divers programmes de promotion des cultures du Sud). Dans les milieux Africains nombreux sont ceux qui affirment que la Suisse fait dans le plus facile, ce qu'il y a de plus exotique. Or donc, l'Afrique n'est pas faite que de percussionnistes. Elle compte des jeunes créateurs: écrivains, artistes (on retrouve l'art africain à travers son approche historique ou sa philosophie dans des expositions itinérantes cycliques de quelques musées suisses), designers, troupes de théâtre, cinéastes (leurs films sont vus épisodiquement en Suisse, mais n'y sont pas produits). Elle compte des créateurs sur place même en Suisse toujours en quête des structures solides pour leur travail. A notre connaissance, les faiseurs de cultures africaines en Suisse n'intéressent pas les organismes chargés de leur promotion (à propos, quel bilan peut-on mettre à l'actif de la politique d'échange entre Suisses et Africains vivants en Suisse ? ) Parler de culture c'est parler des échanges solides et multiples entre la Suisse et l'Afrique: présence culturelle africaine en Suisse, mais également présence de la Suisse culturelle en Afrique (par ses peintres, sculpteurs, groupes de théâtre, musiques, écrivains et autres cinéastes). L'Africain appréhende mal la Suisse au travers de sa culture qui, bien que n'étant pas traditionnelle (elle reste moins chargée d'histoire que celle de la France) mérite de changer son caractère asymétrique (pour la petite histoire, la dernière grande présence culturelle suisse en Afrique noire francophone remonte à... 1990, avec la tournée du Théâtre Populaire Romand dans treize pays, à travers la pièce "Le malade imaginaire").


Cikuru Batumike

croyances

De l'essence des religions traditionnelles de l'Afrique
par Pierre Erny

L'histoire des études sur les religions africaines est là pour témoigner à quel point celles-ci sont difficiles à appréhender et à caractériser. Dans la tradition occidentale, la religion est relation avec un Tout-autre, nettement distinct, perçu dans son altérité comme personne, et grâce à l'écriture ces rapports ont pu être codifiés et hautement conceptualisés pour prendre la forme d'un corps de doctrine. En Afrique noire la situation est foncièrement différente et aux yeux de l'observateur extérieur plus floue, plus confuse, plus insaisissable.

Les religions africaines ont d'abord été étudiées dans leurs éléments et leurs composantes. On a employé à leur propos plusieurs concepts: animisme, fétichisme, naturisme, vitalisme, mânisme, paganisme, totémisme, dynamisme, polythéisme, etc. Ceux-ci remontent pour la plupart à l'anthropologie évolutionniste de la fin du siècle dernier quand on cherchait à déceler par quelles voies l'homme des débuts de l'humanité, donc véritablement primitif, en était arrivé à se constituer une image du monde invisible, et par quels cheminements celle-ci a progressé par la suite pour aboutir à nos conceptions actuelles, en suivant de stade en stade une sorte de loi d'évolution universellement valable. Mais que signifient ces notions et quel usage pouvons-nous en faire?

PAGANISME Paganisme vient de PAGANUS, paysan: dans l'empire romain, le christianisme a surtout été une religion des villes; paysan était synonyme de "païen", c'est-à-dire de personne attachée aux cultes traditionnels. Quand on parle donc aujourd'hui de paganisme par opposition au christianisme et à l'Islam, on veut désigner une religion paysanne, un culte de terroir, fait de rites agraires qui se déroulent au rythme des saisons et des travaux. Les religions des peuples cultivateurs de l'Afrique sont des paganismes si l'on garde à ce mot sa signification étymologique.

FÉTICHISME Le terme fétiche dériverait du latin FACTITIUS (fabriqué de main d'homme) et du portugais FEITICO (adjectif, fictif; substantif: charme, sortilège, enchantement, maléfice) ou FETISSO (du latin fatum, objet fée, enchanté). Les religions africaines ont une composante fétichiste évidente, s'il est entendu par là que l'on utilise et que l'on manipule à des fins culturelles des objets naturels ou artificiels qui renvoient à des puissances qui leur sont extérieures. En leur qualité de symboles et de représentation du sacré, ces objets permettent de rappeler concrètement la présence de l'Invisible, de concentrer ou de déployer les forces qui en émanent grâce à l'existence d'un support. Quand la religion est soumise à des phénomènes de dégénérescence, on peut en arriver à une sorte d'identification de la puissance signifiée avec son signe, caractéristique de la superstition: on vénère alors l'objet lui-même. Cette composante fétichiste n'est pas propre aux cultes traditionnels de l'Afrique; on la retrouve pratiquement sous diverses formes, même les plus dégénérées, dans le christianisme ou l'Islam.

TOTÉMISME
En partant des données de l'ethnographie australienne, E.Durkheim avait fait du totémisme la forme la plus élémentaire de la vie religieuse. Que dans les religions africaines l'on puisse retrouver une composante totémiste, ou mieux animiste, est indéniable. "L'animal est comme le jumeau de l'homme, et c'est de lui que se servait l'ancêtre pour se faire connaître des vivants qu'il voulait aider" dit Ogotemmeli dans "Dieu d'Eau" de M. Griaule, "chaque famille d'hommes vient en tête d'une classe entière d'animaux". L'animal peut apparaître comme un alter ego, un double cosmique de l'homme; il peut être lié à un clan ou un peuple, par un pacte mythique exigeant respect et protection réciproques. L'animal fait parfois fonction de support passager de l'âme humaine au cours du cycle de la réincarnation; l'homme peut aussi revêtir sa forme dans ses métamorphoses. Il est toujours l'objet privilégié des sacrifices. L'animal peut enfin être en relation de filiation avec l'homme, ce qui caractérise le totémisme proprement dit. Mais en aucun cas les religions africaines n'ont pour fondement principal ce genre de croyances, et le côté religieux du totémisme est peu développé. Celui-ci fournit surtout un principe de mise en ordre de l'univers, de classification et de sériation de groupes humains, des animaux et des choses, donnant naissance à tout un système de correspondances symboliques et d'interdits. L'ethnologie moderne est de plus en plus réticente pour appliquer le terme de totémisme, hérité de la tradition amérindienne, à l'Afrique Noire.

NATURISME
Les religions africaines contiennent une composante "naturiste" si l'on entend par là que l'homme vénère à travers des éléments de la nature (terre, soleil, ciel, lune, foudre, eau, feu, rochers, arbres) les puissances ou la puissance qui s'y révèlent. Sans être Dieu, ces éléments se présentent comme des symboles et des manifestations directes de la puissance divine. "Dieu est force, chaleur, lumière et vie, il est dans le ciel". C'est pourquoi le Mosi fait partiellement ou symboliquement de son Dieu une divinité solaire; mais il n'adore pas le soleil. Le Diola qui pratique la riziculture a besoin de la pluie qui est vie, fécondité et qui tombe du ciel; son Dieu a donc pour nom la pluie, mais le Diola n'adore pas la pluie... "Les conceptions du dieu Soleil ou Pluie, de la déesse Terre ne sont que des personnifications symboliques de l'être Suprême en tant que dispensateur des forces fécondité." (L.V.Thomas, A propos des religions négro-africaines traditionnelles. Réflexions critiques, Afrique-Documents, Dakar).

MANISME Le culte des ancêtres joue dans les religions négro-africaines un rôle de premier plan. Les morts sont toujours intensément présents aux vivants, peuplant leurs rêves, se plaisant à fréquenter les lieux qui leur étaient familiers. Au plan proprement religieux, les ancêtres remplissent des fonctions nettement différentes d'une culture à l'autre selon la place qui leur est attribuée dans la hiérarchie des êtres spirituels: viennent-ils de suite après les vivants comme c'est le cas pour nombreux peuples bantous, ils font figure d'intermédiaires privilégiés à qui on s'adresse en premier lieu; se placent-ils au contraire au-dessus des "génies", ce sont ces derniers que l'on invoque d'abord. La communauté des ancêtres apparaît comme une sorte de conscience collective transcendée, hypostasiée; elle forme l'univers invisible de la communauté des vivants. Liés à la terre par le tombeau, les morts ont un pouvoir sur la fécondité du sol; des animaux et des hommes. Pour important qu'il soit, le "mânisme" n'épuise pas le contenu des religions africaines; lui aussi n'en représente qu'un aspect, qu'un élément.

POLYTHÉISME ET MONOTHÉISME G.Parrinder a proposé la classification hiérarchique suivante: au niveau le plus bas nous aurions le domaine du fétichisme et de la magie avec la croyance aux charmes, amulettes et talismans; puis viendrait celui du mânisme avec le culte des ancêtres, des fondateurs de clans, des âmes humaines sublimées; au dessus se situerait l'animisme avec son culte de divinités non humaines, plus ou moins associées aux forces cosmiques; enfin, au sommet, viendrait l'élément théiste avec le culte adressé à un être suprême. En étudiant les cultes de la côte du Bénin, G.Parrinder a pensé que la notion de polythéisme était la plus adéquate pour rendre compte de l'aspect plural des panthéons africains qui ressemblent sous ce rapport aux panthéons antiques. D'autres auteurs, et en particulier D.Zahan, ont opté nettement pour le concept de monothéisme, impressionnés qu'ils sont par l'importance que prend, malgré tout le foisonnement d'êtres intermédiaires et subalternes, la figure du Dieu unique qui domine tout le reste.Cette opposition n'est cependant pas irréductible puisque, de part et d'autre, on ne fait que mettre l'accent tantôt sur la pluralité, tantôt sur l'unité, sans nier l'un des termes en présence. Parlant d'une population casamançaise, L.V.Thomas a pu dire:"Le prêtre diola pose l'unité d'Ata-Emit, mais ne semble guère s'en soucier... C'est toujours à travers la multiplicité des génies que l'on peut espérer l'action de Dieu et dans l'organisation liturgique il faut suivre un ordre immuable: le fidèle, le prêtre, les défunts, le Boekin (génie) et Dieu. En bref, le fétichisme diola est un monothéisme ontologique et un polythéisme liturgique (A propos des religions négro-africaines traditionnelles, p.255)". Abstraitement, philosophiquement, il semble que même au niveau de la pensée populaire on ne puisse penser Dieu autrement qu'un. Mais quand il s'agit d'entrer en relation avec le divin à travers le rite, cette image se décompose en une pluralité d'hypostases qui facilite la projection des désirs humains et les contacts avec lumineux. Un autre facteur doit intervenir ici: un système religieux n'est jamais perçu ou vécu uniformément par tout le monde. Sous aucune latitude "l'homme de la rue" ne conçoit les choses de la même façon que le spécialiste, prêtre, théologien, initié ou sage. Face à toute forme de connaissance il faut préciser que le niveau auquel se placent ceux que l'on interroge. On aura une image différente des croyances d'un peuple selon que l'on étudie la religion populaire ou, comme l'a fait D.Zahan, celle des cercles ésotériques ou initiatiques qui parviennent effectivement à une vision beaucoup plus pure, précise et dépouillée des réalités ultimes, et se situent à un palier plus élevé d'expérience religieuse.

VITALISME La vision africaine du monde est toujours fortement hiérarchisée. Pyramide s'élargissant vers la base, l'univers s'organise autour d'un axe vertical. De Dieu au dernier grain de sable, comme dit L.S.Senghor, un même courant de vie traverse, organise et anime l'univers, par cascades successives. Dieu apparaît comme créateur, mais aussi comme géniteur primordial, ancêtre ultime, celui de qui la vie est issue pour répandre dans la multiplicité des êtres. Souvent Dieu est représenté comme un couple d'hypostases de ses différents, à l'image du couple humain procréateur. Car si la vie est la réalité centrale, la fécondité apparaît comme la valeur centrale. La vie est bonne: est bon ce qui la favorise, est mauvais ce qui l'inhibe. L'individu, le clan, le groupe doivent chercher à la développer et à la promouvoir au maximum. C'est en ce sens que l'on a pu parler d'un "vitalisme" africain. Les pratiques religieuses ont pour but de brancher l'individu et la société sur la vie universelle. La terre elle même est femme: fécondée par la pluie du ciel elle devient la mère de tous les êtres qui croissent à sa surface. Il y a une correspondance étroite entre fécondité humaine et fécondité cosmique.

DYNAMISME On appelle "dynamiste" une conception de l'univers où celle-ci apparaît comme un champ de forces avec lesquelles l'homme doit composer. Les êtres sont tous, mais inégalement, doués de puissance: l'homme peut capter celle-ci et l'utiliser à son profit, ou au contraire se laisser entamer ou "déforcer" par elle. Ce que l'on appelle communément magie ne peut se comprendre qu'à l'intérieur d'une vision dynamiste des choses à laquelle se superpose une pensée qui fonctionne de préférence sur le mode de l'analogie. Si le ciel est à la terre dans un rapport analogue à celui qui existe entre l'homme et la femme, la force déclenchée par un accouplement humain peut avoir des répercussions cosmiques et déclencher la pluie fécondante... M.C.Ortigues a défini la magie comme l'art d'utiliser des procédés qui identifient le rapport de signifiant à signifié avec un rapport de cause à effet (Oedipe africain, p.227).

ANIMISME Le concept d'animisme a été un des plus utilisés pour désigner les religions africaines et l'ethnologie moderne n'a cessé à la fois de l'employer et d'en faire le procès. Pour Tyler, qui y voyait la forme originelle de toute religion, une des expériences humaines fondamentales est celle d'un rêve qui donne à l'homme l'idée d'âme immatérielle. Celle-ci est ensuite projetée sur les objets matériels, les lieux, les personnes, les phénomènes naturels, les cosmos enfin pris globalement. Ainsi en vient-on à imaginer les génies, les esprits des éléments, les divinités et Dieu. Effectivement, les religions africaines admettent, en plus des esprits ancestraux, d'autres êtres créés, intermédiaires entre les hommes et Dieu, invisibles et doués de personnalité. "Le monde noir est un monde d'esprits", écrivait J.Richard-Molard. Quand on parle de "génies on désigne par un terme assez inadéquat, faute de meilleur, des êtres souvent anthropomorphes (nains, géants) qui habitent la nature, ou des concrétisations de fonctions divines présidant aux mouvements cosmiques. Au-dessus d'eux se situent les divinités secondaires, vénérées pour elles-mêmes, déléguées par Dieu auprès des hommes, intercédant pour les hommes auprès de Dieu et rendant leurs sacrifices efficaces. Au même niveau de l'être humain, le terme d'âme est évidemment équivoque quand il s'agit de traduire les conceptions africaines qui distinguent toujours une pluralité de principes (puissance d'animation, conscience et faculté de représentation, caractère, pensée, ombre, double, etc...).

ORIENTATION ACTUELLE DE LA RECHERCHE

On se trouve ainsi en face d'une situation paradoxale: on utilise habituellement, pour rendre compte de la vie religieuse traditionnelle, un ensemble de concepts dont certains représentaient, pour les auteurs évolutionnistes qui les avaient forgés, la forme originelle et première de la religion. Chacun éclaire un aspect des choses, mais ne peut rendre compte de leur totalité. Par leur multiplicité, ces concepts rendent plus malaisée une aperception synthétique et en cela leur usage présente de multiples inconvénients. On comprend ainsi que des auteurs plus récents, tels que Parrinder ou Zahan, aient cherché, par delà la diversité des éléments, à caractériser l'attitude que l'homme adopte à l'égard de l'Invisible en fonction de sa position ou du rôle qu'il se reconnaît au centre de la création, en fonction aussi du sentiment qu'il a de son appartenance à l'univers. "Pour nous, écrit D.Zahan, l'essence de la spiritualité africaine consiste dans le sentiment qu'a l'être humain de se considérer à la fois comme image, modèle et partie intégrante du monde, dans la vie cyclique duquel il se sent profondément et nécessairement engagé". L'auteur se demande si l'Africain traditionnel se détache suffisamment de l'Autre pour que sa spiritualité soit sentie en termes d'opposition, et s'il ne se confond pas dans une certaine mesure avec l'univers et Dieu, de sorte que la religion consiste, pour lui, en une série de préoccupations d'harmonie et d'ajustement de l'être humain dans l'ensemble du monde visible et invisible (Religion, spiritualité et pensée africaines, Paris-Payot, 1970). Quand au-delà de la description des phénomènes religieux, on pousse ainsi l'analyse jusqu'à atteindre la spiritualité, la théologie, voire la mystique dans laquelle ils baignent et qui seules peuvent leur donner un sens, il semble que l'on ait quelque chose à pouvoir saisir un fonds qui serait commun à toutes les religions africaines. D.Zahan va jusqu'à affirmer que malgré la multiplicité de ses religions, l'Africain traditionnel n'est en réalité pas plus divisé que ne l'est le musulman ou le chrétien.

Pierre Erny, Professeur.


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