Médiatropiques : livres. Chaque semaine, nous proposons les livres du monde noir. 
 
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Au fil de l'actualité
Qu'est-ce que la littérature 

afro-américaine ? 
par Gerald Early

L'apparition d'une nouvelle pulp fiction noire (romans de gare ou romans à sensation) indique peut-être la maturité plutôt que le déclin de la littérature afro-américaine.

Gerald Early est professeur de lettres modernes à l'université Washington, située à Saint-Louis (Missouri) , où il dirige le Centre des Humanités. Il est spécialiste de la littérature américaine, de la culture afro-américaine de 1940 à 1960, de l'autobiographie, de la prose ne relevant pas de la fiction et de la culture populaire afro-américaines. Auteur de plusieurs livres, y compris The Culture of Bruising : Essays on Prizefighting, Literature and Modern American Culture (1994), qui a été primé. Gerald Early a dirigé de nombreuses anthologies et a été consultant pour le documentaire de Ken Burns sur le baseball et le jazz. 

L'écrivain afro-américain Nick Chiles a sérieusement critiqué les maisons d'édition, les jeunes lectrices noires et l'état actuel de la littérature afro-américaine dans un commentaire paru en 2006 dans le New York Times et intitulé « Their Eyes Were Reading Smut » (mot à mot : Leurs yeux lisaient des obscénités). Le titre de l'article était une parodie du roman classique de Zora Neale Hurston, paru en 1937 et intitulé Their Eyes Were Watching God ( titre français : Une femme noire ), principal exemple féministe de la littérature afro-américaine considéré par de nombreux experts littéraires comme l'un des grands romans américains de cette époque. Si Nick Chiles se réjouissait de voir les libraires de premier plan comme Borders accorder une grande place à la littérature afro-américaine, il était fortement déconcerté par ce que ce libraire et les maisons d'édition considéraient comme la littérature afro-américaine. « Tout ce que je pouvais voir, c'était des couvertures de livres criardes montrant de la chair noire sous toutes ses formes, généralement à moitié nue et fréquemment dans des poses érotiques, à côte d'armes et autres symboles de la criminalité », a écrit Nick Chiles. Ces romans avaient des titres tels que Gutter (Bas-fonds), Crack Head (Cinglé), Forever a Hustler's Wife (A jamais une femme d'arnaqueur), A Hustler's Son (Fils d'arnaqueur), Among Thieves (Parmi les voleurs), Cut Throat (Coupe-gorge), Payback with Ya Life ( Rembourse avec ta vie), etc. Les auteurs connus sont K'Wan, Ronald Quincy, Quentin Carter, Deja King (alias Joy King), Teri Woods, Vickie Stringer et Carl Weber. Ils appartiennent à un genre appelé « fiction urbaine » ou « Hip-Hop », des ouvres graveleuses, soi-disant réalistes sur la vie dans les bas-quartiers, pleines de descriptions graphiques de l'acte sexuel, de drogue et de crimes, de gangsters, de dough boys (riches trafiquants de drogue) et de violence graphique, une consommation effrénée étant juxtaposée à la vie dans les logements sociaux. Dans certains cas, ces ouvres ne sont rien de plus que des romans policiers racontés du point de vue du criminel. Dans d'autres cas, ce sont des romans d'amour ayant pour cadre un milieu urbain difficile. Dans tous les cas, il s'agissait de littérature bon marché, même s'il elle prétend être réaliste. Ce sont en fait des ouvres d'imagination dont les lecteurs tentent de saisir la réalité, tout en s'efforçant d'y échapper. Ce sont pour la plupart les jeunes Afro-Américains, généralement des femmes, qui constituent la plus grande partie du public qui lit ces livres distribués sur le marché exclusivement à leur intention. Certains de ces romans se vendent suffisamment bien pour subvenir aux besoins de leurs auteurs qui n'ont pas besoin de trouver un emploi régulier, ce qui est rare chez les écrivains. 

L'existence de ces livres révèle trois facettes des changements survenus dans la littérature afro-américaine par rapport à ce qu'elle était il y a 30 ou 40 ans. Tout d'abord, en dépit des problèmes d'alphabétisation et du taux lamentable d'abandon des études secondaires chez les Afro-Américains, il existe un groupe de jeunes Noirs si important qu'un auteur afro-américain peut écrire exclusivement à son intention sans se soucier d'être considéré comme un intellectuel ou un littéraire et sans s'adresser également aux Blancs. Deuxièmement, le goût de la masse est généralement distinct de celui de l'élite, ce qui est troublant, dans une large mesure, parce que l'élite ne contrôle plus ni la direction ni l'objectif de la littérature afro-américaine. Il s'agit maintenant, plus que jamais, d'une littérature axée sur le marché, plutôt que d'une forme d'art soutenue et promue par des Blancs et des Noirs cultivés, comme c'était le cas dans le passé. La fondation, par des Noirs, de deux des maisons d'édition qui publient ces livres, Urban Books et Triple Crown, souligne le caractère commercial populiste de ce type de littérature par des Noirs pour des Noirs. Troisièmement, la littérature afro-américaine n'a plus besoin d'être obsédée par le fardeau du devoir de la protestation politique ou du plaidoyer pour la reconnaissance de l'humanité de la race noire, de la valeur de son histoire et de sa culture, comme c'était le cas dans le passé. (Cela ne signifie pas que la littérature afro-américaine a abandonné ces préoccupations, qui sont le plus évidentes dans les livres destinés aux enfants et adolescents qui, comme on pourrait s'y attendre, sont fréquemment très didactiques). Mon but n'est pas de prétendre que les livres que Chiles déplore ont une valeur néo-littéraire ou extra-littéraire qui compenserait le fait qu'il s'agit de romans de quatre sous mal écrits. Cependant, ces livres révèlent certaines des racines complexes de la littérature afro-américaine et de la composition du public afro-américain. 

Les films de blaxploitation (contraction des mots « black » et « exploitation ») du début des années 1970 - tels que le film classique indépendant de Melvin Van Peebles Sweetback's Badass Song- mais aussi Coffy, Foxy Brown et Sheba, Baby, ayant pour vedette Pam Grier, Hell Up in Harlem, Black Caesar, That Man Bolt et The Legend of Nigger Charley, ayant pour vedette Fred Williamson, Superfly, les Shaft, dont la vedette était Richard Roundtree - ont créé le premier public de jeunes Noirs pour ces films durs, d'apparence réaliste, ayant pour sujet l'arnaque, la drogue, la prostitution et une politique hostile aux Blancs (et dans lesquels les Blancs - particulièrement les gangsters et les policiers - détruisent la communauté noire). Les racines littéraires de ces films sont issues de deux courants des années 1960. Les intellectuels, les littéraires et les groupes gauchistes ont soutenu la littérature sur les prisons noires comme L'autobiographie de Malcolm X, la collection d'essais d'Eldridge Cleaver Soul on Ice, Poems from Prison, compilés par le prisonnier et poète Etheridge Knight, qui comprend « Ideas of Ancestry » de Knight, l'un des poèmes les plus célèbres et les plus admirés des années 1960, et Soledad Brother : The Prison Letters of George Jackson. Tous ces livres font maintenant partie du canon littéraire noir et sont souvent enseignés à l'université dans divers cours de littérature, de création littéraire et de sociologie. Dans la catégorie de la pulp fiction populiste de la fin des années 1960 et du début des années 1970, il y avait les romans de l'ancien souteneur Iceberg Slim et du drogué emprisonné Donald Goines - Trick Baby, Dopefiend , Street Players et Black Gangter. Ces romans sont les antécédents directs des livres que Chiles trouvait si consternants en 2006. Ils occupaient une partie modeste, certes, mais néanmoins importante, de la littérature noire produite dans les années 1970. À l'époque, un grand nombre de gens les voyaient sous un angle 
beaucoup plus politique ; aujourd'hui, ces livres dominent la littérature afro-américaine, ou semblent le faire. On pensait alors, et on continue à penser fermement parmi les Noirs - pauvres, gens de la classe ouvrière et intellectuels bourgeois et également parmi de nombreux Blancs - que la vie urbaine caractérisée par la violence représente l'expérience noire authentique et une vraie culture de « résistance » politiquement dynamique. 

Chiles aurait probablement préféré que Borders et les autres libraires ne qualifient pas les romans urbains ou hip-hop de « littérature afro-américaine ». Il aurait été préférable pour le public que ces livres soient qualifiés de « littérature afro-pop », de « fiction urbaine noire », ou encore de « fiction pour le marché de masse ». La catégorie « Littérature afro-américaine » aurait alors pu être réservée aux livres et auteurs qui font partie du canon, des écrivains allant de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècles comme le romancier Charles Chesnutt, le poète et romancier Paul Laurence Dunbar et le romancier et poète James Weldon Johnson, aux grandes figures de la Renaissance de Harlem des années 1920 et du début des années 1930 comme le poète et romancier Langston Hughes, le romancier et poète Claude McKay, les romanciers Jessie Fauset et Nella Larsen, et la poétesse et romancière Countee Cullen, jusqu'aux grands écrivains crossover des années l940 aux années 1960 comme le romancier et essayiste James Baldwin, le romancier et nouvelliste Richard Wright, le romancier et essayiste Ralph Ellison, la romancière Ann Petry, la poétesse et romancière Gwendolyn Brooks, et le romancier John A. Williams, des écrivains de l'époque des Black Arts comme la poétesse et auteure pour enfants Nikki Giovanni, le dramaturge et auteur de fiction Amiri Baraka et le poète Haki Madhubuti (Don A. Lee), aux écrivains d'après les années 1960 comme les romanciers Toni Morrison, Alice Walker, Gloria Naylor, Walter Mosley, Colson Whitehead, Ernest Gaines et Charles Johnson, le poète et romancier Ishmael Reed et les poètes Yusef Komunyakaa et Rita Dove. Quelques autres personnes, comme les auteurs dramatiques Lorraine Hansberry, Ed Bullins, Charles Fuller et August Wilson, et des écrivains de la diaspora comme le romancier et auteur dramatique Wole Soyinka, le poète Derek Walcott, les romanciers Chinua Achebe, George Lamming, Jamaica Kinkaid, Zadie Smith, Junot Díaz et 
Edwidge Danticat, pourraient être inclus pour la bonne mesure. 

La préoccupation de Chiles à propos du déclin présumé de la littérature afro-américaine reflète la crainte de l'élite de voir la montée du hip-hop et de l'ethos urbain représenter une décadence de la culture urbaine noire. Les dures réalités de la vie urbaine semblent être un virus qui annule les normes artistiques et une méritocratie noires. Il n'y a plus maintenant que des inepties purement motivées par le profit qui s'adressent aux goûts les plus vulgaires. C'est nettement l'avis d'une personne comme le romancier et critique culturel Stanley Crouch. La sensibilité sur ce point n'est pas entièrement une question de snobisme. Il a fallu longtemps à la littérature afro-américaine pour atteindre un niveau de respectabilité générale, pour que le grand public pense qu'elle vaut la peine d'être lue et que les milieux littéraires estiment qu'elle mérite d'être reconnue. À présent, aux yeux de nombreux Noirs, les Noirs eux-mêmes semblent la dénigrer en inondant le marché de romans de quatre sous qui ne valent pas mieux que ceux de Mickey Spillane. Il n'est pas du tout surprenant que les Noirs, en tant que groupe persécuté et historiquement avili, pensent que leurs produits culturels sont toujours suspects, précaires et facilement retournés contre eux sur le marché, comme une caricature. 

Une autre façon de voir la chose est de se dire que la littérature urbaine a démocratisé et élargi la portée et le contenu de la littérature afro-américaine. Dans une certaine mesure, la littérature urbaine pourrait être le reflet de la maturité, et non du déclin, de la littérature afro-américaine. Après tout, cette dernière est la plus ancienne de toutes les littératures timidement identifiées par une minorité ethnique aux États-Unis, dès 1774, avec le premier livre de poèmes de Phyllis Wheatley, jusqu'aux récits d'esclaves de la période de la guerre de Sécession qui a produit des classiques tels que Le récit de la vie de Frederick Douglass (1845) et Incidents dans la vie d'une jeune esclave (1861). Les Afro-Américains considèrent, beaucoup plus qu'aucune autre minorité des États-Unis, depuis longtemps et sérieusement l'importance de la littérature en tant qu'outil politique et culturel. La Renaissance de Harlem était un mouvement de Noirs, appuyés par des protecteurs blancs, visant à obtenir un accès culturel et la respectabilité en produisant une littérature de qualité. L'essor de la littérature urbaine ne répudie pas le passé de la littérature noire, mais suggère d'autres moyens de la produire et d'autres objectifs à son intention. De plus, certains auteurs de littérature urbaine sont loin d'être des écrivaillons. Sister Souljah, activiste politique et romancière qui a beaucoup voyagé, est une écrivaine et penseuse plus que capable, aussi provocante soit-elle. On peut en dire autant de l'unique roman du compositeur Nelson George, Urban Romance (1993), qui n'est assurément pas un roman de quatre sous. Certains des livres d'Eric Jerome Dickey et de K'wan valent également la peine d'être lus. Un important personnage qui se situe entre le roman noir et la littérature urbaine est E. Lynn Harris, écrivain populaire dont les livres traitent de relations et autres questions importantes à l'heure actuelle pour les Noirs, particulièrement pour les femmes. 

Quand j'ai contacté Bantam Books, il y a deux ans, pour devenir rédacteur en chef de deux séries annuelles - Best African American Essays et Best African American Fiction - je voulais m'assurer que les livres intéresseraient diverses catégories de lecteurs noirs et c'est pourquoi j'ai choisi Harris comme éditeur invité de Best African American Fiction of 2009, premier volume de la série. Je considérais ces volumes comme une occasion non seulement de mettre les meilleures lettres afro-américaines à la portée du grand public - de jeunes auteurs comme Z. Z. Packer et Amina Gautier à des écrivains établis tels que Samuel Delaney et Edward P. Jones - mais aussi de nouer une sorte de lien entre différents types de littérature afro-américaine. Je voulais utiliser la portée de E. Lynn Harris pour apporter la littérature noire sérieuse à un public qui pourrait ne pas en avoir conscience ni même la désirer. Il est beaucoup trop tôt pour dire si cette tentative réussira, mais ce simple essai reconnait l'existence d'un niveau de complexité dans la littérature afro-américaine et un niveau de profonde fragmentation de son auditoire qui montre que l'expérience afro-américaine , quelle que soit la façon dont elle se manifeste dans l'art, a une profondeur et une portée, une sorte d'universalité dirais-je, qui est de bon augure pour son avenir et peut-être pour celui de toute la littérature issue des minorités américaines.

L'Intérieur de la nuit. 
Léonora Miano 
Ed. Plon

Nul ne pouvait quitter le village. La semaine passée, on était venu le leur dire. Qu’il ne fallait pas bouger. Qu’on leur ferait signe. Que vraiment, on ne leur conseillait pas d’avoir le moindre besoin, d’être frappé par la plus petite nécessité qui fût de nature à susciter des déplacements. Tant pis, si certaines denrées venaient à manquer. Ils n’auraient qu’à faire comme leurs ancêtres : avec ce que leur fournissait la nature. Et puis, on avait ri. Depuis un temps qu’ils ne mesuraient pas vraiment, le pays alentour était occupé. ils ne savaient pas bien d’où venaient les occupants, encore moins ce qu’ils voulaient réellement. Mais la rumeur qui voyage dans le vent leur était parvenue. Elle disait un tumulte, dont il ne faisait aucun doute qu’il guettait le moment de fondre sur eux. Et puisque cela devait arriver, ils attendaient, obéissant pour ne pas s’attirer plus de drames que de raison. Ensuite, ils se compteraient et la vie repartirait. Ou bien, ils n’auraient pas à se compter. Ce ne serait plus une priorité. Les odeurs leur parvenaient de l’autre versant des collines, de ce monde qu’ils côtoyaient sans y appartenir véritablement. Particulièrement en cette saison, il était impossible de ne pas sentir la pourriture, la brûlure. La chaleur intensifiait les fragrances de l’inéluctable. Ensuite, ils se compteraient. Ou bien, ils n’auraient pas à se compter. Rien ici-bas n’était de leur ressort. Pour les enfants et les adolescents, c’était la période des vacances scolaires. L’école et le collège étaient de l’autre côté des collines bordant la clairière qui était leur territoire depuis des temps que la mémoire avait effacés. Elles entouraient les habitations qui se nichaient en contrebas, comme dans un écrin en forme de demi-lune. Les jeunes devaient les franchir pour quitter le village, peu après le chant du coq. Ils précédaient ainsi le moment où l’astre du jour élirait domicile en bordure, puis en plein milieu du ciel. Installé sur son trône, il ferait descendre une chaleur implacable sur la terre. Ici, les éléments étaient sans merci. Le soleil s’arrogeait les pleins pouvoirs, quand arrivait la saison de son règne. Et la pluie, pour être du genre féminin, n’en avait pas moins la force de terrasser les vivants. Sur son parcours, ce n’étaient que cases emportées, arbres déracinés, champs inondés. Et puis, elle se calmait. Après son passage, on mettait du temps à consoler la terre, à la panser. 
Au nord du village, il y avait ce monde qu’ils fréquentaient par nécessité. Au sud, une brousse épaisse qu’aucun d’entre eux n’avait jamais traversée, la croyant habitée par des créatures inconnues des humains. Tout cet espace, et un tel enchevêtrement de végétation... Ils n’étaient pas des chasseurs, mais des cultivateurs qu’une migration ancienne et oubliée avait rempotés là. A plusieurs jours de marche, un long fleuve coulait à l’est, marquant la frontière avec un autre pays, le Yénèpasi. A l’ouest, un passage menait aussi vers des terres frontalières, celles du Sulamundi. Les hommes se rendaient sur ces territoires, comme ils voyageaient vers le nord, afm d’y vendre leur force et nourrir leurs familles. La terre que Dieu leur avait donnée était devenue avare. Lorsque la pluie modérait ses fureurs et l’arrosait patiemment avec le soin porté aux viandes à rôtir, elle ne produisait que de quoi survivre quelques mois. C’était aux femmes qu’il incombait de biner et de sarcler, les hommes ayant le devoir de prendre la route, selon une tradition dont le temps avait gommé l’origine et le sens. Dès l’âge de douze ans, les garçons n’étaient que rarement envoyés à l’école. Ils se rendaient à Sombé, la ville située à quelques kilomètres de là, pour y effectuer de menus travaux. Leurs activités leur rapportaient quelques pièces, des billets cornés, ou encore des choses qu’ils acceptaient en échange de leurs services : de l’huile, de la farine de manioc, des vêtements usagés, du pétrole pour les lampes. Certains avaient disparu dans cette ville. D’après ce qu’on disait, elle pullulait d’individus corrompus qui se livraient à toutes sortes de trafics. Ces personnages avaient la réputation d’enlever les enfants et de les vendre à des propriétaires terriens qui en faisaient des esclaves dans les pays voisins. Pour éviter cela, les parents conseillaient à leurs fils de ne pas s’éloigner les uns des autres. © Plon, 2005 

Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu 
Anne Wicke 

Prix du Premier Roman Etranger 2007 
A deux ans, Dinaw Mengestu fuit son pays natal avec sa mère et sa grande soeur pour rejoindre son père, lui-même parti peu avant sa naissance pour échapper à la Terreur Rouge, la révolution communiste. La famille s'installe à Peoria dans l'Illinois, où son père est manager chez Caterpillar Inc, et où Dinaw Mengestu grandit dans un environnement exclusivement blanc de Southern Baptists et fréquente une école catholique. Quand il a neuf ans, la famille s'installe à Georgetown, Washington D.C. A l'adolescence, Dinaw Mengestu se passionne pour l'Ethiopie et lit tout ce qu'il trouve sur le sujet. Il interroge et enregistre les récits de sa famille et pousse son père à lui parler de son propre frère, l'oncle de Dinaw Mengestu, torturé à mort en prison en Ethiopie, causant la fuite du père. Au début, Dinaw Mengestu n'a l'intention que de simplement préserver cette histoire dans un récit mélangeant ses enregistrements avec des articles de presse et des récits historiques, mais il finit par écrire un roman. Après des études à l'université de Georgetown, il poursuit à l'université de Columbia dans le programme MFA d'écriture de fiction. Son premier roman, 'The Beautiful Things that Heaven Bears' - 'Les Belles Choses que porte le ciel' - titre qui reprend un vers de 'L' Enfer' de Dante, sort en 2007. En tant que journaliste free-lance, Dinaw Mengestu collabore aux magazines Harper's, Jane et Rolling Stone, pour lequel il a rédigé un article sur le Darfour intitulé 'Tragedy of Darfour'. En 2006, il reçoit une bourse de la New York Foundation of the Arts. Dinaw Mengestu enseigne également l'écriture et la littérature à l'université de Georgetown, et retourne de temps en temps visiter l'Ethiopie. Les belles choses que porte le ciel (Albin Michel) 
 
 
Festins de la détresse 
Aminata Sow Fall 
Chroniques d'une famille et d'une cour, Festins de la détresse, nous plongent au cœur de vies en proie aux absurdités que provoquent les changements économiques et sociaux, trop rapides pour le temps d'une vie humaine. Puisant dans la mémoire complexe du chant africain,Aminata Sow Fall veut “changer la croyance selon laquelle la nourriture et les biens matériels sont seuls nécessaires à la survie, et mettre en évidence l'importance de la créativité et des besoins spirituels. Ils sont même plus importants que les biens matériels, qui ne suffisent pas à fonder la dignité d'un être humain“.Edition  Ruisseaux d’Afrique. Edition  Sankofa & Gurli, janvier 2005. 

Aminata Sow Fall est née à Saint-Louis (Sénégal) en 1941.Professeur de Lettres de formation, elle fut de 1979 à 1988 directrice des Lettres et dela Propriété intellectuelle au ministère de la Culture et directrice du Centre d'Etudeset de Civilisations. Elle a quitté l'administration de son propre gré en 1989. Elle a donné coup sur coup deux romans qui ne sauraient passerinaperçus. Elle apparaît sur la scène littéraire en 1976 avec son premier roman LeRevenant (NEA, Dakar). Ensuite, La Grève des Battus (NEA, Dakar, 1 979),présélectionné par le jury Goncourt en 1 979, Grand Prix littéraire de l'Afrique noireen 1980, traduit en anglais, russe, chinois, allemand, suédois, danois et finnois. Dans ses romans, elle n'hésite pas à faire une critique cinglante des mœurs de la société sénégalaise. Elle n'a pas peur de dire la vérité même sicelle-ci n'est flatteuse ni pour son sexe ni pour sa société. Selon Lilyan Kesteloot,Aminata Sow Fall est un auteur féminin qui n'a aucune pitié pour la femme. Elle écrira plus tard L'Appel des Arènes présélectionné parle jury Goncourt en 1 982, Prix international Alioune Diop pour les Lettres Africaines,décerné par l'Institut Culturel Africain (I'ICA) ; LEx-Père de la Nation (L’Harmattan,1987)  et Le Jujubier du Patriarche, publié CAEC - Khoudia en 1993 ettraduit en italien. Les Douceurs du Bercail (Khoudia - NEI, 1 998) est son dernierroman. Aminata Sow Fall est la fondatrice de la maison d'édition dénommée Centre Africain d'Animation et d'Echanges Culturels (CAEC), du Bureau Africainpour la Défense des Libertés de l'Ecrivain (BADLE) à Dakar, et du Centre International d'Etudes, de Recherches et de Réactivation sur la Littérature, les Arts et la Culture(CIRLAC) à Saint-Louis. Elle anime souvent des conférences sur des questions littéraires, culturelles ou concernant la solidarité et la paix dans de nombreux pays. Aminata Sow Fall est docteur honoris causa du Mount HolyokeCollege, South Hadle Massachusetts ainsi que d’autres établissements universitaires. 

Entretien avec Patrick WEIL, Stéphane DUFOIX, Marie-Claude Blanc-Chaléard 

Quatre années durant, Patrick Weil, Marie-Claude Blanc-Chaléard et Stéphane  Dufoix, ont initié, au Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle, une réflexion plurielle au sein d’un groupe de work in progress, composé d’historiens, de sociologues, de juristes et de politistes. Ce séminaire a abordé les thèmes de l’immigration, de l’intégration et de la citoyenneté, thèmes qui s’inscrivent de fait au cœur de l’actualité. L’étranger en questions se nourrit des interventions de ce séminaire, témoignant du dynamisme de la recherche sur un sujet aujourd’hui en débat. L’ouvrage ouvre des pistes pour nourrir une réflexion sur le présent, à travers une connaissance approfondie de l’histoire de l’immigration. 

Abécédaire de l'esclavage des Noirs de Gilles GAUVIN 

Un ouvrage de référence manquait à la traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions. Comment transmettre cette histoire sans outil adapté ? L’auteur a conçu un abécédaire pour combler ce vide. Cet ouvrage évoque les différents aspects de l’histoire des anciennes colonies françaises soumises à l’esclavage (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion et Saint-Domingue / Haïti). Ce qui permet de comprendre que cette histoire partagée fait partie intégrante de l’histoire nationale. L’iconographie abondante et diversifiée sollicite l’imaginaire et constitue un support pédagogique de première qualité. Cet Abécédaire de l’esclavage des Noirs est un ouvrage de sensibilisation indispensable. Gilles Gauvin, docteur en histoire, auteur, spécialiste de l’histoire contemporaine de La Réunion, est depuis une dizaine d’années enseignant en collège ZEP (Zone d’éducation prioritaire). Il est par ailleurs, membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage (CPME), institué le 5 janvier 2004 en application de la loi du 21 mai 2001 qui tend à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. L’une des missions du CPME consiste à proposer des mesures d’adaptation des programmes d’enseignement et à soumettre des actions de sensibilisation dans les établissements scolaires. Gilles Gauvin a publié récemment Michel Debré et l'île de La Réunion : une certaine idée de la plus grande France (2006) et a collaboré à l’ouvrage Les Français au quotidien, 1939-1949 (2006). Il prépare une Histoire de La Réunion. 

 
 
 
LES NEUF CHAMANES ET LE MAÎTRE DE LA PLUIE 

Récits Palikur de Guyane par Mauricienne Fortino. Introduit par Nicole Launey 

Vous découvrirez dans ces récits inédits des créatures étranges et mystérieuses ainsi que la vie de certains chamanes qui communiquent avec elles. Vous apprendrez que la "Rivière sans os" est le lieu mythique le plus important pour ce peuple. Des récits pour voyager très loin et aborder l'imaginaire foisonnant du peuple palikur. ISBN : 978-2-296-02740-4 • mars 2007 • 64 pages 

Mauricienne FORTINO - Macouria 
Originaire de Saint-Georges de l'Oyapok, de mère Paykwene (Palikour) et de père Créole, Mauricienne est  très attachée à la culture et la tradition Palikour. Présidente de l'association Kamawyeneh depuis 1987, elle est aussi responsable du groupe Culturel avec lequel elle a fait plusieurs déplacements en France hexagonale, en Martinique, en Guadeloupe et au Surinam.  Les contes et les histoires de la communauté Palikour ont intéressée Mauricienne dès son plus jeune âge, elle aime la présence des anciens du village car en leurs compagnies "nous apprenons beaucoup de petits secrets et surtout beaucoup de contes et d'histoires sur la communauté".  Dans les années 90 elle accompagnait les conteurs du village dans les soirées "contes" pour faire la traduction du palikour au français, c'est à une de ces occasions qu'elle rencontre à nouveau Franck de Krakémantò venu de Saint-Georges pour conter lors d'un des premiers festivals de conte en Guyane organisé par Myriam Toulemonde de la DRAC Guyane, avec notamment la participation du groupe Masak et de Paul Midellijn, conteur professionnel surinamien vivant en Hollande  Depuis 1993 avec les anciens des différents villages elle a commencé un travail de collecte de contes en palikour et de traduction en français.  2000 fut l'année de la révélation : une soirée "contes" fut organisée au village Mauricienne rentre dans la grande ronde des conteurs et depuis lors elle conte dans les écoles et collèges : Collège République,  les écoles de Macouria, Collège Paul Kappel et parfois à l'invitation  d'associations.  Son association anime aussi dans les écoles des stages de vanneries et de danses.   Mauricienne a une conscience aiguë de son devoir de transmission et c'est  sans répit qu'elle transmet les contes et légendes, les chants et les danses de la communauté Palikour aux jeunes de l'Association Kamawyeneh.  Conte en paykwaki et/ou en français 

"La Belle Créole" 
Maryse Condé 
par Julie Sergent

Elle nous arrive aujourd'hui avec son quatorzième roman, parmi une oeuvre abondante qui compte également des pièces de théâtre, des nouvelles, des livres jeunesse, plusieurs anthologies de littérature antillaise, et nombre d'articles et d'essais traitant en particulier de l'identité culturelle. Impressionnant? Un peu. Mais l'est surtout l'essentiel, qui transpire en l'occurrence des pages de La Belle Créole, et qui vient départager les grands écrivains comme Maryse Condé des autres: la singularité d'une écriture mariant, dans son cas, le français et le créole, et conjuguant efficacité et poésie comme si leur cohabitation n'avait jamais fait autrement que d'aller de soi. La Belle Créole raconte tout en tranquilles allers et retours dans le temps l'histoire d'un jeune Noir dénommé Dieudonné, dont on apprend en début de roman qu'il vient d'être, un peu miraculeusement, acquitté du meurtre de la maîtresse blanche chez qui il était employé comme jardinier. Le mystère règne quasiment tout le long des récit sur les circonstances de la mort de Loraine, richissime alcoolique à qui Dieudonné aurait pourtant tout offert, eût-il encore possédé quelque chose de précieux dans cette ville de Port-Mahault agitée par les conflits raciaux et sociaux, et où ses seules joies appartiennent au passé. L'histoire que dévoile Maryse Condé ne sera pas compliquée. Faisant appel à divers personnages, évoluant aussi bien dans les tribunes de la politique que dans celles de la famille, et montrant des conflits de race autant que de sexe, La Belle Créole mettra peu à peu en scène une série de rendez-vous manqués avec l'amour. De la plus élémentaire affection d'un parent, à la plus louable dévotion d'un ami, et jusqu'à la brûlante passion amoureuse, tous les acteurs semblent devoir souffrir le manque. Il n'y a que le lecteur qui gagne. Haut la main.  Éd. Mercure de France, 2001, 253 p 
 

 

"Histoire et pouvoir dans la 
LITTERATURE ANTILLO-GUYANAISE" 
de Ange-Séverin Malanda
Contribuant à l'effort de celles et ceux qui, aux Antilles et en Guyane, interrogent le langage et l'histoire, le présent travail confronte différentes problématiques. Procédant à une relecture de plusieurs écrits, l'auteur poursuit une recherche portant sur les anciens autant que sur les plus récents tours de pensée ou d'écriture. Les enjeux qu'il repère se jouent dans le rapport entre écrits et oralité, entre langage, savoir et pouvoir. Cette étude traite des représentations de la colonisation, de l'esclavage et de l'univers postesclavagiste tout en questionnant les discours qui se tiennent au sujet de la "créolité" et de la "guyanité". Il dénombre quelques thèmes ou problèmes que les auteurs de la Martinique, de la Guadeloupe ou de la Guyane et d'Haïti reproduisent ou transforment progressivement. Paru aux éditions Silex/Nouvelles du Sud, 46 rue Barbès, F-94200 Ivry-sur-Seine. 

Rodrigo Rey Rosa 
LA RIVE AFRICAINE 
DU MONDE ENTIER 192 pages - 

La rive africaine a la beauté d'une énigme. Dans ce court roman, Rodrigo Rey Rosa met en scène les destins croisés d'un jeune berger marocain et d'un voyageur colombien qui perd son passeport à Tanger et ne peut plus quitter la ville. En principe, tout semble séparer les deux protagonistes. Hamza rêve de partir un jour de l'autre côté de la Méditerranée  ; il veut devenir riche, comme cet oncle installé en Espagne qui lui a récemment fait cadeau d'une paire de baskets. Ángel en revanche ne sait plus où il veut aller. Le temps d'obtenir un nouveau passeport, il déambule dans les rues de Tanger à la recherche d'une vérité qui lui échappe, peut-être parce qu'il n'arrive pas à la comprendre ou simplement à l'accepter. Par leurs liens avec d'autres personnages de la ville – Rachid, le seigneur de la Casbah  ; Julie, l'archéologue –, par une chouette captive tantôt de l'un, tantôt de l'autre, par la géographie qui les place au bord du détroit de Gibraltar, avec ses trafics, son charme et ses tentations, leurs vies vont totalement s'imbriquer sans que jamais ils ne se rencontrent. Écrivain de notre village planétaire, Rodrigo Rey Rosa tisse ici, d'une main de maître, les fils de l'histoire secrète unissant Ángel le Colombien et Hamza le Marocain. Et il le fait avec un style limpide mais dont la clarté est en réalité trompeuse, car elle souligne la part d'ombre qui entoure les protagonistes et rend leurs actions à la fois mystérieuses et inévitables. Pour chacun, Tanger est ce lieu de passage emblématique où se dévoile le fragile équilibre entre liberté et contingence gouvernant nos destins. Nul ne saura dire s'ils s'y sont égarés ou retrouvés, peut-être parce que dans ce monde de migrants, entre l'Europe et l'Afrique, entre le « premier monde » et celui qu'on appelle « le tiers-monde », toute idée d'identité est devenue désormais échangeable et transitoire. Seul compte le rêve d'un avenir qui pousse chaque jour des centaines d'anonymes à traverser clandestinement le détroit et à essayer d'atteindre l'autre rive, là où la vie peut encore être synonyme d'espoir. LA RIVE AFRICAINE [2008], trad. de l'espagnol par Claude Nathalie Thomas, 192 pages, 140 x 205 mm. Collection Du monde entier, Gallimard -rom. ISBN9782070760572
 

On en parle

Scholastique Mukasonga est grave, droite. Elle rit. Et chaque rire, rescapé de la barbarie, désigne sa force, celle qui lui a fallu conquérir pour survivre et porter la parole des siens disparus lors du génocide rwandais. Sa famille de sang mais aussi tout son peuple, les Tutsis. Pour mener à bien ce devoir de mémoire, l'écriture est sa meilleure alliée. Depuis la parution d' Inyenzi ou les cafards , il est désormais interdit de dire que l'on ne savait pas. 

CRL: Quand avez-vous commencé à écrire ? Comment est né ce livre ? 
Scholastique Mukasonga : Je l'ai écrit de façon spontanée, normale. J'ai commencé à écrire pendant le génocide. Je l'ai appris en 1994 , j'étais à Hérouville Saint-Clair alors. Je ne me suis pas fait d'illusions. Je me suis dit que ce qui était attendu était en train de se produire. C'était fini. Il fallait que je sois forte. Et j'ai eu peur de perdre la mémoire, de péter les plombs. C'était tellement grave, tellement catastrophique. Alors je me relevai la nuit pour écrire dans mon cahier. Il était toujours là, au pied de mon lit. Mais je ne songeais pas encore à un livre. Et puis, je travaillais aussi beaucoup pour mon association d'aide aux orphelins du génocide rwandais. 

CRL : Vous n'êtes pas retournée tout de suite au Rwanda ? 
S. M. : Non. Depuis 1995, chaque année, je me disais : je vais y aller. Mais je reculais l'échéance. Je trouvais toujours un prétexte. Et j'avais ce poids sur les épaules. Je n'étais plus Scholastique. Je devenais toute cette famille. J'agissais au nom de cette famille. Il fallait que je sois à cent pour cent sûre d'en revenir intacte. J'y suis retournée dix ans après, en 2004. Vous savez cette année-là, les médias en ont beaucoup parlé. Beaucoup de choses allant vers la reconnaissance du génocide ont été dites. Ça m'a donné une force incroyable, comme une autorisation. Et j'y suis allée. 

CRL : Est-ce là que le livre prend vraiment forme ? 
S. M. : Le devoir d'écrire s'est imposé immédiatement. Face à face avec la réalité, j'ai réalisé que j'étais mortelle. Je n'avais pas mesuré l'importance de la mémoire. Qui allait être capable de raconter cette histoire ? Aujourd'hui, à Nyamata [NDLR : le village où la famille de l'auteure et d'autres familles tutsi ont été déportées. ] on peut nous compter sur les doigts. Il y avait quatorze villages où n'habitaient que des gens déportés. Aujourd'hui, il n'y a plus rien. Que la brousse sauvage. Il n'y a personne. Si vous affirmez qu'il y a eu des gens là, on vous prend pour une folle. Je détenais la totalité de l'histoire et personne d'autre ne pouvait faire ce travail. Je voulais rentrer très vite en France pour écrire. 

CRL : L'écriture d' Inyenzi n'a-t-elle pas été une épreuve pour vous ? 
S. M. : J'avais un souci très important. Je voulais une écriture digne de ma famille, de mes disparus. Je ne voulais pas que ce soit bâclé. J'ai été privilégiée. J'ai eu accès à l'enseignement. Ce ne fut pas pesant. J'étais dans le personnage de la petite fille, de l'adolescente. Ce n'était pas une souffrance. Il fallait leur faire un beau travail, porter leur parole. Je me le devais. Il fallait conserver cette mémoire. Je repensais à tous ceux du village qui n'avaient pas pu aller à l'école. Je voulais montrer que Mukasonga était capable de faire quelque chose de valable. Chaque fois que je terminais une page, je me disais que Cosma, mon père, devait être fier de moi, que j'étais une enfant digne. 

CRL : Vous avez pu aller à l'école. Vous êtes partie au Burundi ensuite. Vous écrivez avoir été choisie avec votre frère pour survivre. 
S. M. : C'est à la fois une culpabilité et une injustice. Culpabilité parce que je me demande : pourquoi ais-je été choisie ? Nous étions cinq s?urs. Pourquoi moi ? Injustice aussi : pourquoi est-ce moi qui doit rester à souffrir ? Quand Gallimard a accepté le livre, j'ai pensé : c'est donc justifié. J'ai bien fait. Ils avaient raison. Ce livre m'a donné une place que je n'arrivais pas à avoir jusque-là. Cela a légitimé mon existence. Ça me donne une force pour continuer le combat. 
 

 

 

 
Toni Morrison, Un don
par Minh Tran Huy
Avec Un don, Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, évoque dans une prose lyrique le monde beau, sauvage et encore anarchique qu’était l’Amérique du XVIIe siècle.

Dans Beloved, Toni Morrison avait mis en scène une mère hantée par le fantôme de son enfant, qu’elle avait égorgée pour lui éviter de vivre dans les fers de l’esclavage. Dans Un don, ce n’est pas une mère mais une fille, Florens, qui la nuit voit apparaître celle qui lui a donné le jour. Une femme qui, à défaut de la tuer, l’a autrefois abandonnée, suppliant Jacob Van Aark, un étranger de passage dans la plantation du Senhor d’Ortega, où toutes deux étaient esclaves, de la prendre – plutôt qu’elle-même et son petit garçon – en paiement de la dette contractée par le gentilhomme portugais. Plusieurs années ont passé, mais Florens ne s’est jamais remise de cette blessure originelle et refuse à présent d’écouter le message que « a minha mãe » tente désespérément de lui communiquer, et que le lecteur découvrira à la toute dernière page de ce roman où la prix Nobel de littérature 1993 allie avec son talent et son savoir-faire habituels la violence à la poésie, et le lyrisme à l’acuité. 

Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, et l’esclavage, contrairement au contexte de Beloved, n’est pas encore associé à la race. Mais les choses changent : un conflit vient de s’achever, qui opposait « une armée de Noirs, d’indigènes, de Blancs et de mulâtres – Noirs libres, esclaves et engagés », menée par des membres de la gentry, à d’autres grands propriétaires locaux afin de renverser le gouverneur de Virginie. Pour la première fois, le pouvoir a été attaqué par un groupe dont les intérêts transcendaient le statut, la classe et la race, et, afin que cela ne se reproduise pas, on a édicté des lois donnant aux Blancs des droits que les Noirs n’ont pas, permettant notamment aux premiers de tuer les seconds pour n’importe quelle raison sans être poursuivis. La fiction d’une identité définie par la couleur de peau se met en place avec les tragiques conséquences que l’on sait. 

Cela posé, Un don ne s’intéresse pas qu’à un moment clé de l’histoire afro-américaine, mais plus largement aux fondements d’une nation, dont la ferme de Jacob Van Aark, bâtie au milieu d’une nature encore sauvage (et magnifiquement décrite), est un parfait microcosme. Outre lui et sa femme Rebekka, qu’il a fait venir d’Angleterre, ainsi que Florens, l’enfant noire, ce lieu rassemble une Indienne, Lina, achetée à des presbytériens qui l’ont recueillie après qu’une épidémie a dévasté toute sa tribu, une faible d’esprit «aux yeux gris argent», Sorrow, rescapée d’un naufrage, et deux «engagés», Willard et Scully, qui attendent d’avoir accumulé de quoi acheter leur liberté (le passage en Amérique se payait pour les démunis en années de labeur qui pouvaient se prolonger indéfiniment, la dette passant des parents aux enfants). 

Chacun des personnages, qui sont autant de fragments de la mosaïque identitaire de l’époque, incarne également une servitude particulière, de Rebekka, dont les perspectives se limitent à «servante, prostituée ou épouse» du fait de son sexe et de son rang social, à Florens, qui troque son asservissement pour un autre en tombant follement amoureuse d’un forgeron, un homme noir et libre – une rareté qui n’est pas encore une anomalie – venu construire pour Jacob Van Aark un splendide portail pour la nouvelle demeure que celui-ci veut bâtir. Une maison qui là encore est un joug, une maison bien trop somptueuse pour le petit fermier et commerçant qu’il est, mais qu’il désire passionnément depuis qu’il a été dîner dans la propriété des d’Ortega. Une maison qu’il considère comme un témoignage de ce qu’il a accompli, et un héritage, mais qui perd tout son sens lorsque Jacob disparaît sans personne à qui la transmettre, et que son épouse elle-même se meurt du mal qui l’a tué, la variole. 

Ces drames nous sont rapportés en faisant fi de la chronologie, avec un art de la (dé)construction et des narrations entremêlées dans lequel Toni Morrison a toujours été experte. Jouant avec aisance des temporalités et des points de vue, les histoires de Jacob, Rebekka, Lina, Sorrow, Willard et Scully, contées à la troisième personne, viennent se greffer au récit, ou plutôt à l’adresse à la première personne de Florens, partie sur les routes retrouver le forgeron qu’elle adore, seul à pouvoir guérir sa maîtresse (il a auparavant soigné Sorrow, atteinte bien avant les autres). Un don est à la fois une remontée aux origines d’une nation – et de l’esclavage – et une traversée des États-Unis, géographique et métaphorique, avec les voyages de Jacob, puis de Florens, qui éclairent les facettes d’un pays se constituant dans le chaos, entre un Sud qui décrète les premières lois racistes et un Nord où font rage les persécutions pour sorcellerie alors que cohabitent ici et là des dizaines de factions religieuses… 

Loin de l’idéal pastoral et de l’image bucolique de la terre promise, l’Amérique s’est édifiée au prix du sang et de la perte de l’innocence, nous dit Toni Morrison : l’utopie d’une identité multiple mais harmonieuse – telle qu’elle s’est fugitivement réalisée dans la ferme de Jacob, où le couple, les servantes et les engagés ont un instant réussi à former une famille malgré leurs différences – ne peut que dégénérer sur le long terme. Avec le décès du maître, la communauté à laquelle ils croyaient appartenir se délite : ils ne sont rien de plus qu’une collection d’orphelins et de déracinés. «Baptistes, presbytériens, tribu, armée, famille, il fallait bien quelque chose pour faire un cercle et protéger de l’extérieur.» Pour survivre, on a besoin d’une structure, qu’elle soit tribale, raciale, religieuse ou institutionnelle, et c’est ainsi que Rebekka basculera dans une dévotion fanatique, et que les trajectoires autrefois unies des uns et des autres éclateront pour que naisse une autre composante essentielle de l’identité américaine : l’individualisme forcené. 

Dans cette parabole d’une rare densité symbolique, où le naturel se fond avec le surnaturel, où les thèmes de la servitude, de la féminité, de l’amour maternel et de la quête de soi sont articulés avec une puissante subtilité, Toni Morrison use d’une imagerie et d’une langue aux accents bibliques pour dire un paradis perdu. Sa chute est causée par deux péchés originels : l’extermination des Native Americans, dont la tribu de Lina est exemplaire, et la tentation de l’esclavage à laquelle Jacob finit par succomber, malgré sa répugnance pour le commerce des hommes – il décide en effet d’investir dans des plantations de canne à sucre avec cette idée qu’« il y [a] bel et bien une profonde différence entre la proximité intime des corps des esclaves [du domaine Ortega] et une main-d’oeuvre lointaine à La Barbade ». La corruption de ses idéaux, à l’image de la maladie qui le dévore, sera le début de la fin, et il n’est pas anodin que le portail de fer forgé ouvrant sur sa demeure rêvée – et maudite – soit constitué par deux serpents dont les crocs ont été remplacés par des pétales de fleurs : dans cette Amérique en devenir, l’enfer découle du paradis, beauté rime avec cruauté, et splendeur avec horreur. Seule lueur d’espoir, ou presque, le « don » du titre, cette miséricorde terriblement humble et humaine (le roman s’intitule A Mercy en anglais) dont Florens, traumatisée comme tous ses compagnons, a été témoin sans la comprendre, et que le fantôme de sa mère tente vainement de lui révéler, dans un ultime et déchirant effort d’apaisement.

Un don 
Toni Morrison 
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke 
Éd. Christian Bourgois, 194 p., 15 euros. 

Toni Morrison est l’auteur d’essais et de neuf romans, dont Sula, Le Chant de Salomon et Love. Toute son oeuvre est publiée en français aux éditions Christian Bourgois.

Nous avons lu

Jeune diplômée d'une prestigieuse école de mode et design, Lia est engagée comme styliste-créatrice dans une grande maison de haute couture ; le succès est au rendez-vous. Salim est le fondateur d'AIDE, importante organisation humanitaire très connue pour ses actions en cas de catastrophe naturelle, de guerre, d'épidémie, de famine et pour ses combats en faveur des droits de l'Homme. Charlotte SECK raconte avec émotion et tolérance une histoire où la rencontre entre le milieu de l'humanitaire et l'univers luxueux de la mode se révèle instructive et touchante.

Tous nos amis et sympathisants de par le monde le savent, en tant que militants de défense des droits de l’homme et de l’enfant, notre destination première n’est pas de verser dans la critique littéraire. Ceci-dit, lorsqu’un livre, à plus forte raison lorsqu’il émane d’un jeune auteur, qui plus est, originaire d’Afrique de l’Ouest, traite de sujets essentiels à nos yeux, qui par là même, motivent les multiples combats que nous menons, nous jugeons utile de lui consacrer un texte pour le faire connaitre au plus grand nombre. Dans son roman, d’emblée déroutant, mais très intéressant par la complexité des personnages qu’il nous offre, les sentiments forts et contradictoires qui les animent, les interrogations qui les assaillent et les bouleversent, Charlotte Seck nous dépeint le monde d’aujourd’hui dans lequel, des millions de gens nés dans un autre pays, sur un autre continent, arrachés à leur culture, à leur environnement, pour diverses raisons, et vivant ici  à présent avec nous, parmi nous, se cherchent à la fois une identité, une nouvelle raison d’être et d’espérer, ne demandant qu’une chose, qu’on les regarde non pas en fonction   de leur couleur de peau, ou de leur religion, mais seulement comme ce qu’ils sont, des êtres humain, en marche comme nous-mêmes, sur les chemins tortueux de la vie. 

Au départ de l’histoire, c’est la rencontre improbable à Paris, dans un restaurant japonais, de deux personnes, qui en toute logique, n’auraient jamais du se rencontrer car évoluant dans deux univers à priori totalement incompatibles, à savoir, celui de la mode et celui de l’humanitaire. Lia N’diaye est une jeune métisse sénégalaise qui travaille comme styliste-créatrice pour l’une des plus grandes maisons de haute couture au monde. L’originalité     de ses idées, la rigueur et l’énergie qu’elle déploie, la qualité de ses dessins, font que malgré son jeune âge, son ascension y est fulgurante. Passionnée par son métier,  portée par une farouche volonté de réussir pour se hisser au niveau des plus grands noms de la profession, elle vit dans un monde de luxe et de glamour, où son quotidien est rythmé par la préparation des collections, les photos à paraitre dans les magazines spécialisés, les voyages à l’étranger vers les grandes capitales de la mode, et les défilés, comme autant de feux d’artifices de couleurs et de paillettes signant l’apothéose. Salim Kane est d’origine sénégalaise, mais né en France. Contrairement à Lia il ne parle pas le wolof et ne connait pas le pays de ses racines. Avocat, installé à Paris, il est  à la tête d’une grande organisation humanitaire dont il est le fondateur, laquelle intervient un peu partout sur la planète sur des terrains de guerre, famine, catastrophe naturelle, mais aussi sur des dossiers qui relèvent de la défense des droits de l’homme et de l’enfant. Formidable organisateur, ayant pu mettre en place au fil des ans une structure de telle importance et d’aussi belle efficacité, le personnage force l’admiration par la puissance de ses convictions, de ses engagements au service des plus déshérités. A l’inverse, il est terriblement fragile psychologiquement, ne supportant pas, lorsqu’il est sur des théâtres de conflits, la vision de cet environnement cauchemardesque de misères criardes, avec ces scènes de désespoir, ces milliers de gens affamés, ces femmes au ventre labouré, déchiré par les viols successifs, ces enfants recroquevillés sur une simple couverture à même le sol, en train de mourir ou déjà morts.  Chacun de ses voyages dans « l’enfer du monde » le ramène en France plus tourmenté encore, ne parvenant pas à se défaire de ces visions d’horreurs. Allongé sur son lit dans l’obscurité de sa chambre, les yeux grands ouverts, il voit passer dans un défilé interminable, ces millions de victimes de tant de conflits, arrachées à la vie dans un fracas d’incendies, de hurlements, de bombes et de rafales de mitrailleuses. Pour Salim, tout a commencé très tôt, dès l’enfance, par une blessure au cœur jamais cicatrisée. A l’âge de sept ans, sur une route de Normandie, suite à un accident de voiture provoqué par un chauffard, il a perdu ses parents. Plus tard, à dix huit ans, déjà sensibilisé par la détresse des plus démunis, il a fait du bénévolat aux restos du cœur et à Emmaüs, tout en tenant un parcours scolaire sans faute. 

Au final, le portrait tout d’une pièce d’un grand et bel activiste magnifique d’humanité, mais tellement imprégné de ses combats, et si proche des nécessiteux, qu’il en est arrivé sans même s’en apercevoir, à s’oublier presque totalement, pour se  sentir aussi seul et aussi perdu qu’eux. On s’imagine dès lors à quel point sa rencontre fortuite avec Lia N’diaye est problématique. Au travers de cette jeune femme trop précieuse et trop bien vêtue, Salim voit le monde de la haute couture tel que des milliards de gens le voient, et tel qu’il est en réalité. Un univers superficiel animé par une poignée de créateurs déjantés et hallucinés, étant passés depuis fort longtemps de la création en matière d’élégance vestimentaire,      à l’extravagance et à l’outrance, offrant ainsi à leur richissime clientèle de femmes parvenues, évaporées et maniérées, une orgie de tenues invraisemblables présentées  dans les salons, par une flopée de mannequins anorexiques. Un monde hors du monde réel, tout axé sur le paraitre, dans lequel les personnes ne sont jugées, estimées et valorisées, que par les marques qu’elles portent et dont elles s’enorgueillissent maladivement. A ce stade de l’histoire, on pourrait penser que ces deux êtres vont reprendre leur cheminement respectif, en faisant en sorte d’oublier très vite leur rencontre inopportune. Ce serait alors faire peu de cas du mystère de celle-ci, et d’autres, dont tant de gens nous disent, bien souvent des années après les avoir vécues, qu’elles étaient, d’après eux, forcément inscrites dans leur destin.  Et comment les expliquer, si ce n’est par le fait qu’aucun être humain ne peut dire à un autre à quel point il l’aime, ni pourquoi il l’aime ? Simplement parce qu’il lui manque des mots pour cela, parce que le vocabulaire est trop pauvre. Il sent seulement qu’il l’aime et qu’à partir de cette rencontre, plus rien jamais ne sera comme avant. C’est probablement ce que Lia ressent et qui va la pousser à faire les premiers pas, à entrer dans la vie de cet homme si bon, si généreux, mais tellement blessé, tellement renfermé sur lui-même. Mais elle y entre telle qu’elle est, sans rien renier de sa passion pour la mode, voulant seulement lui faire comprendre, que sa profession ne suffit pas pour autant à la rendre insensible à la détresse humaine, à la violence des conflits et à leurs terribles conséquences. Il va s’ensuivre une relation un peu chaotique, faite d’absences, de silences, de malentendus et de retrouvailles, jusqu’à ce que Salim soit confronté à un très grave problème de santé mettant sa vie en suspens…

Ce livre dont le thème principal, est une histoire d’amour compliquée, n’est pas à proprement parler un récit autobiographique, bien que l’auteur, dont on devine la timidité et la pudeur, ne parvienne pas toujours à tenir les distances avec ses personnages, notamment sur des sujets aussi graves que les méfaits de la traite négrière  et l’esclavage, le colonialisme, l’apartheid, le danger du communautarisme ou le racisme et la xénophobie, qui sévissent, perdurent et se développent comme un cancer un peu partout dans le monde.  Au fil des pages d’autres histoires viennent se greffer sur l’histoire première, non pas comme un rajout, mais bien au contraire, pour lui donner davantage d’ampleur et de  consistance. Ainsi lorsque Salim, dans le cadre d’une conférence internationale, monte à la tribune pour dénoncer, devant les représentants de nombreux pays d’Afrique et d’Amérique latine, l’extrême pauvreté des populations, la faim dans le monde, l’exclusion, toutes les formes d’extrémisme, les guerres ou encore le conflit israélo-palestinien, il se bat sur le même terrain que Karim, le frère de Lia, qui sous prétexte qu’il est foncé de peau avec des cheveux très frisés, est contrôlé « au faciès » plusieurs fois par jour,  par les mêmes agents. Lorsque Mounia, cette jeune sénégalaise de dix sept ans qui vivait à Yeumbeul, dans une baraque en bois, parle de la mort de son frère, avalé par l’Océan, alors qu’avec d’autres il tentait de gagner l’Europe pour fuir la misère, et envoyer ainsi de l’argent à sa famille pour l’aider à survivre, elle est en parfaite osmose avec Birima, qui explique à Emilie, qu’à Dakar, il manque 40.000 mètres cubes d’eau chaque jour, que les gens doivent s’arranger comme ils peuvent avec les fréquentes coupures d’électricité, qui amènent le pourrissement des denrées dans les congélateurs, avec le manque d’argent qui interdit l’accès aux soins, à la scolarité. Et avec le paludisme qui fait des ravages. Au travers de quelques exemples comme ceux-ci, l’auteur met l’accent sur les déséquilibres effrayants ne cessant de s’aggraver entre pays pauvres et pays riches, Nord et Sud, mais aussi sur les déséquilibres au sein même des pays pauvres et des pays riches, entre basses et hautes couches sociales. Le frère de Mounia est mort. Combien d’autres sont morts avant lui, et combien vont mourir encore en espérant atteindre la terre promise ? 

Je me souviens de ce malien rencontré un jour par hasard au buffet de la gare d’Orléans. Son petit frère et son cousin âgés respectivement de quatorze et vingt deux ans, avaient disparu dans les flots sous ses yeux, avec une dizaine d’autres malheureux. Assis en face de moi, cet homme d’une trentaine d’années, vieilli, usé prématurément, ravagé par une douleur intérieure permanente, fixait sa tasse de café en m’expliquant « il fallait partir vous savez, on était trop pauvres, l’Europe pour nous, dans nos rêves, c’était comme un soleil au milieu de la nuit ». De cet ouvrage montent également les cris de toute une jeunesse qui, chez nous, se sent différenciée, dépréciée, mal aimée, exclue par un système qui reste à l’évidence profondément inégalitaire. Une jeunesse à qui l’on parle sans cesse de devoirs et d’intégration,  en ne lui offrant dans le meilleur des cas, comme perspectives à long terme, que la désolation des quartiers de banlieues, l’échec scolaire et le chômage en prime. Il y a nécessité urgente, nous ne cessons de le dire et de l’écrire, à changer radicalement notre forme de pensée, pour changer l’ordre du monde, faute de quoi nous verrons se multiplier les conflits partout, la misère et la famine s’aggraver, obligeant des peuples entiers à quitter leurs terres pour ne pas y mourir. Il faut apprendre à raisonner avec le cœur et la conscience, et non plus  sur les  seules règles du profit maximum, comme priorité et valeur absolues. Apprendre à partager les richesses équitablement, afin que dans les pays pauvres, le niveau de vie des populations puisse être relevé.  Car qu’elle est la vie d’une famille de cinq ou six personnes, qui n’a pour vivre que deux dollars par jours ?

Charlotte Seck est une militante des causes humanitaires, raison première qui  la rend sympathique à nos yeux, mais si l’action humanitaire est une nécessité dans l’urgence, elle n’a pas vocation à modifier dans ses fondements mêmes, les structures politico-économiques des Etats, et par conséquent, les rapports en cours qui en sont les conséquences. Assister les populations en souffrance est une chose, et les membres des diverses ONG le font admirablement bien au terrain, en prenant souvent de vrais risques. Mais nous savons par expérience que de pair, il faut dénoncer et combattre sans cesse les dictatures et tous ces régimes puants, qui sont autant d’insultes à l’humanité, car directement responsables de ces souffrances, de ces horreurs et de ces crimes. Ce qui suppose une autre forme d’activisme, un militantisme de chaque instant, idéologiquement structuré, et par conséquent, un engagement politique ! Ce que semble-t-il, l’auteur a compris. Elle nous en donne d’ailleurs la preuve, lorsque par le biais de Salim, elle nous parle longuement du génocide du Darfour au Soudan « de l’ignoble nettoyage ethnique exercé par les tribus arabes contre les populations noires » du viol généralisé comme arme de guerre, de ces fillettes emmenées au Nord pour y servir d’esclaves sexuelles. Tout ce passage du livre qui est une charge sans concession contre la communauté internationale, ayant laissé se perpétrer pendant tant d’années un tel massacre sans réagir, annonce le début de son engagement en ce sens. Nous avons également appris qu’elle avait jugé utile d’incorporer à son blog le texte intégral de ma lettre ouverte, ce dont je la remercie, par laquelle j’interpellais notre ex-Ministre des Affaires étrangères, Mr. Douste-Blazy, sur la question du Darfour précisément et les atrocités qui s’y déroulaient depuis des années, dans l’indifférence presque générale des gouvernements occidentaux, et l’immobilisme pour le moins suspect du Conseil de sécurité de l’ONU. Se voulant citoyenne du monde, à l’image de ces jeunes qui aujourd’hui ne veulent plus être jugés, catalogués à partir de critères, dont on sait qu’ils ont fait énormément de mal à l’humanité, en contribuant à dresser les peuples les uns contre les autres, elle nous parle de tolérance, de métissage, d’universalité, mais aussi de ces êtres     de lumière de paix et d’amour qu’ont été ou sont, Martin Luther King, Gandhi, Nelson Mandela, l’Abbé Pierre et quelques autres, justes parmi les justes, dans un monde de violences  et d’injustices. Elle nous parle du Sénégal, de l’analphabétisme avec les « talibés, ces enfants en haillons et pieds nus, contraints de mendier dans les rues pour survivre » du poids des coutumes, de la nécessaire émancipation des femmes, du combat quotidien pour la démocratie, et de ces endroits manquant incroyablement d’hygiène, où des moutons, des chèvres et des chiens trainent un peu partout « buvant dans des eaux stagnantes, à côté des mouches venant se poser sur des aliments vendus sur des étalages à l’air libre ». Un pays dans lequel un quart de la population à peine vit dans l’opulence, tandis que précarité et extrême pauvreté, restent le lot quotidien des moyennes et basses couches sociales. Un pays d’Afrique parmi d’autres, qui ressemble à tous les autres, dans lequel, comme partout ailleurs, la vision de ces quartiers résidentiels, de ces villas somptueuses avec piscine, rend plus insupportable encore celle des taudis. Un pays parmi d’autres, qui ressemble à tous les autres, dans lequel des milliers, et des dizaines de milliers de jeunes issus des classes défavorisées, ne pensent plus qu’à partir, rêvant chaque nuit à l’Europe, comme à « un soleil au milieu de la nuit ». Un autre auteur, également d’origine sénégalaise, dont nous avons reçu l’ouvrage bouleversant, nous parle de ces jeunes filles d’origine modeste qui, confiées à des familles aisées, sont censées venir en France, ou plus généralement en Europe pour y étudier, et qui dès leur arrivée, se voient délestées de leur passeport, puis contraintes ensuite sous   la menace permanente, à travailler comme bonnes à tout faire pendant des mois, voire des années, au service de ces familles. Ce qui a été le cas pour l’auteur de ce témoignage, dont nous reparlerons sur l’année qui vient, afin de dénoncer cet esclavage moderne, omniprésent sur notre territoire, qui se dissimule souvent derrière les façades des immeubles les plus cossus,       dont on ne parle pas suffisamment, et à tort. A plus forte raison lorsqu’on sait que la femme qui a abusé de la crédulité de cette jeune fille et des parents de celle-ci, alors mineure lors de son arrivée chez nous, a pu repartir en catastrophe au Sénégal, échappant ainsi de fait à toutes poursuites judiciaires. Et que depuis, elle y occupe un bon poste au gouvernement. Il y a de quoi  être non seulement  surpris, mais scandalisés !
Le livre de Charlotte Seck a été publié en 2009, aux Editions L’Harmattan, 5 et 7, Rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris. Pour se le procurer, deux possibilités. En librairie, ou en le commandant directement à l’éditeur « diffusion.harmattan@wanadoo.fr »

Jean-Claude BOZ

 
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AFRICAINS, SI VOUS PARLIEZ, 
Mongo BETI 

A tout seigneur, tout honneur, nous avons décidé de célébrer l’arrivée du printemps avec AFRICAINS SI VOUS PARLIEZ de Mongo BETI, un essai salutaire, pour ne pas dire de salubrité publique sur les méandres de la françafrique et les ravages du néo-colonialisme français dans les terres et les têtes d’Afrique. Cet ouvrage, un recueil de textes originaux écrits de 1978 à 2001 par un écrivain à la plume affûtée, romancier encensé et essayiste censuré, analyse avec une profonde acuité le pillage systématique de l’Afrique, les collusions entre les potentats locaux et les hommes des réseaux, les hommes de pailles et les multinationales, la presse bananière et les intellectuels « du ventre », le tout avec la bénédiction des Chefs d’Etats français. Mais AFRICAINS SI VOUS PARLIEZ, est aussi et surtout un magistral contre-feu à l’afropessimisme si cher aux médias français. Dans un style décapant, aiguisé, et musclé, Mongo BETI invite au changement des mentalités des ex-colonisés, à la fin de l’asservissement volontaire et propose une autre vision des relations franco-africaines. Questions essentielles s’il en est aujourd'hui, plus de 30 ans après les indépendances, tant France-Predator Inc continue de claironner sa devise préférée : "Je te colonise, je t'esclavagise : tu es mon ami". 
Tout aussi salutaire, mais dans un registre différent, l’ouvrage CONTRE LE TRAVAIL est un essai introductif sur la vaste question du rapport de l’Homme au travail. Dans cette critique radicale (du vol au libre accès de tous aux richesses naturelles), Philippe GODARD, qui mène une réflexion autour de ce thème depuis plusieurs années (il a notamment écrit La vie des enfants travailleurs pendant la révolution industrielle et Contre le travail des enfants) n’épargne personne et démonte toutes les idéologies qui justifient le travail, à commencer par celles s’appuyant sur la notion de progrès. Car si l’homme, en dernière analyse, travaille au progrès de l’humanité, définir ce progrès supposé tient de la gageure. Seul, l’aspect flou du progrès permettant de justifier à peu près toutes les formes de travail. Quoi qu’en disent les radotages de vos théoriciens tiers-mondistes, Monsieur le Président de la République française, quoi qu’en disent les ethnologues d’un autre âge qui s’empressent autour de vous et assurent vous livrer l’âme noire toute nue, un peuple déshérité ne saurait transformer son présent ni conquérir son avenir sans élever la voix et frapper du poing sur la table. 

Dans les dispositions de l’Elysée à l’égard de l’Afrique, rien n’a changé ; c’est toujours le même choix, en faveur des dictateurs, contre les peuples. Les espérances politiques de nos peuples ont été le plus souvent soit trahies, soit mystifiées… Les pouvoirs franco-africains organisent donc le vide, le silence morose, le côtoiement des individus, des groupes, des catégories, des ethnies, jamais leur dialogue et leur interpénétration, en un mot l’obscurantisme… Broyés par des institutions culturelles dont la fatalité est de nous aliéner, nous prétendons créer une littérature qui soit l’expression authentique de notre moi collectif. 
 

Si les Français se bouchèrent jadis les oreilles, quand nous tentions de leur conter l’histoire somme toute fade de notre résistance sous la colonisation, niant que celle-ci ait jamais eu le visage que nos plumes perverses s’obstinaient à tracer, que feront-ils a fortiori lorsque nous en viendrons fatalement à conter l’histoire atroce de trente ans de néo-colonialisme ?  Il faut nécessairement que nous la racontions, cette histoire-là. A nos enfants d’abord, parce que c’est un devoir de se transmettre de génération en génération les histoires sans lesquelles il n’y a pas d'histoire ni de mémoire collective. 

Né au Cameroun, Mongo Beti (1932-2001), romancier à succès (Ville Cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba, Mission terminée, Le Roi miraculé, Remember Ruben, Perpétue, La ruine presque cocasse d’un polichinelle, Trop de soleil tue l’amour, Branle-bas en noir et blanc), essayiste engagé (Main basse sur le Cameroun, La France contre l’Afrique), enseignant, libraire et éditeur, fait partie des plus grands écrivains africains. En exil pendant plus de 30 ans en France, il a milité toute sa vie durant pour la libération des peuples noirs et la fin de l’inique pacte colonial. Violemment censuré en 1972 par les gouvernements français et camerounais pour son essai Main basse sur le Cameroun aux éditions Maspero, Mongo Beti est demeuré jusqu’au bout un combattant visionnaire en dénonçant sans relâche les ingérences étrangères prédatrices en Afrique. 

A commander aux Editions Homnisphères, 21 rue Mademoiselle  75015 Paris. 
Tél : 01 46 63 66 57  &  Fax : 01 46 63 76 19 

Précis de syntaxe créole 
Jean Bernabé 
Ibis Rouge éditions, 284 pages, 25 euros, ISBN 2-84450-203-2. Guide de Langues et Cultures créoles.
 La prise en compte des données écolinguistiques concernant la fonctionnalité sociale des langues doit perpétuellement guider la pratique scolaire. Trouver quelle peut être la répartition optimale des fonctions entre créole et français, d’une part, et entre ces langues et les langues étrangères d’autre part, doit être une préoccupation perpétuelle du pédagogue. Cela suppose que l’on ne veuille pas faire jouer systématiquement au créole un rôle que l’histoire ne l’a pas (encore) préparé à jouer et qui est (actuellement) assumé par le français. On ne voit pas, par exemple, pourquoi dépenser de l’énergie à perte afin de constituer artificiellement une langue créole des mathématiques alors qu’aucune production de pensée mathématique ne se ferait sui generis dans cette langue. Il s’agit là d’un exemple limite, car il existe, a contrario, des domaines où la langue créole a été ou est encore productrice de concepts accompagnés d’un lexique corrélatif et qui, de ce fait, peut faire l’objet d’un investissement pédagogique circonstancié. Il appartient à la recherche de bien répertorier, évaluer et promouvoir les réalités concernées. On l’aura compris, la présente description grammaticale constitue un pan du dispositif global censé soutenir l’aménagement linguistique en pays créolophone. Il est urgent d’en étendre les exigences à tous les domaines concernés. Le succès de l’introduction officielle du créole dans l’institution scolaire par capes de créole interposé est à ce prix. Jean Bernabé est linguiste et professeur des Universités.
 
 

Sami Tchak 
LA FÊTE DES MASQUES 

C'est Catherine Lara qui rythme les premières pages de ce roman, narquois et doux requiem érotique pour une société défunte. «Babylone, c'est la fête au ch. On va enfin changer de peau. Les masques sont de trop. Ils n'auront pas le dernier mot.» Le jour où Clara déguise son petit frère Carlos en jeune femme, elle ignore qu'elle le pousse vers la perspective la plus importante de sa vie : «En touâteau t cas, il faut le dire, rien au monde n'avait produit sur et en moi un effet comparable à celui qui résulta de cette vaine attente, l'attente du pays d'Oscar Wilde.» Elle ignore aussi qu'il rencontrera Antonio, qui berce sa mère au son de sa voix : «Il se pencha sur elle et, comme d'habitude, c'est lui qui chanta pour l'endormir. Et, comme d'habitude, pénétrée par cette voix devenue sa richesse depuis des années, elle s'endormit.» Elle ignore enfin qu'il va s'enchanter de sa propre mort : «Sa décision de me tuer me réjouit donc, et, si je m'étais tué moi-même, comme je l'aurais frustré, cet enfant !»  Un savoureux badinage au cœur du crime. LA FÊTE DES MASQUES [2004], 112 pages sous couv. ill., 140 x 205 mm. Collection Continents noirs, Gallimard -rom. ISBN 2070770389.

René Maran. Le premier Goncourt noir 1887-1960 
par Charles Onana 

Sortie en librairie le 20 février. René Maran fut un écrivain français brillant et de réputation internationale. Son roman « Batouala », prix Goncourt en 1921, a été traduit partout dans le monde. Ce livre est la première biographie consacrée à l’écrivain. Au fil de ses recherches, l’auteur a pu acquérir une connaissance intime de René Maran, en consultant ses archives personnelles et familiales, les archives administratives coloniales ainsi que de nombreuses photos inédites. Un livre dense, clair et très bien documenté qui retrace ce qu’a été la vie tumultueuse du premier prix Goncourt noir de la République française. ISBN : 978-2-916872-01-8. Lorsque "Batouala" obtient le prix Goncourt en 1921, en pleine période coloniale, le livre fait scandale et déclenche les polémiques. René Maran, fonctionnaire colonial en Afrique, ami d’enfance de Félix Eboué, a osé décrire et dénoncer, dans sa préface, les abus et exactions des colons français. Il est alors brimé par sa hiérarchie et menacé de mort dans les colonies. Sous les pressions des plus hautes autorités françaises en Afrique, il sera contraint de démissionner de l’administration coloniale. En même temps, il est encensé par une certaine partie de la presse française et étrangère et inspire d’autres écrits tel le Voyage au Congo d’André Gide.Sous l’Occupation, la position de Maran est délicate. Parisien célèbre, intellectuel noir et époux d’une femme blanche, le régime de Vichy ne lui est pas favorable. Sommé par les Allemands de collaborer en écrivant des articles à charge contre sa patrie, la France et contre les Etats-unis, il refuse et se tient à l’écart du monde politique. Le regard qu’il porte alors sur ses compatriotes témoigne de la valeur qu’il accorde aux principes d’indépendance d’esprit, de dignité et de liberté : Les Français sont, présentement, ou anglophiles, ou hitlérophiles, ou américanophiles, ou soviétophiles, ou fascistophiles. Tous comptent, selon leurs affinités électives, ou sur l’Amérique, sur l’Angleterre, sur la Russie, sur l’ordre hitlérien ou sur les disciplines fascistes pour les sauver du chaos où les ont plongés, leur insouciance, leurs querelles intestines et leur incurie.Dans une France tourmentée par son histoire et sa mémoire coloniales, la vie de René Maran est riche d’enseignements. A la fois homme de couleur et fonctionnaire colonial consciencieux en Afrique, à la fois persécuté par sa hiérarchie et très respecté dans les milieux intellectuels français et étrangers, René Maran a su incarner l’excellence. Son parcours est celui d’un intellectuel noir, venu des Antilles, qui a réussi à s’imposer, par son talent, dans la vie littéraire parisienne. Il est aussi celui d’un homme adoré par son épouse, Camille, et admiré des grands écrivains de l’époque : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, André Gide, François Mauriac, etc. 

Ananda Devi

Ananda Devi est originaire de l’île Maurice. Elle vit à Genève. Elle a remporté son premier prix littéraire à l’âge de quinze ans (Concours de la meilleure nouvelle de langue française, organisé par l'Agence de Coopération Culturelle et Technique à travers toute la francophonie) ; « Solstice » son premier recueil de nouvelles a été publié en 1977 et réédité en 1997. Partagée entre les cultures occidentale et indienne, elle parle l’anglais et le hindi, comprend le kenoungou, une langue du sud de l’Inde, mais considère que sa langue maternelle est le créole avant le français, appris à l’école. 
ÈVE DE SES DÉCOMBRES BLANCHE.  160 pages

« Je suis Sadiq. Tout le monde m'appelle Sad. Entre tristesse et cruauté, la ligne est mince. Ève est ma raison, mais elle prétend ne pas le savoir. Quand elle me croise, son regard me traverse sans s'arrêter. Je disparais. Je suis dans un lieu gris. Ou plutôt brun jaunâtre, qui mérite bien son nom : Troumaron. Troumaron, c'est une sorte d'entonnoir  ; le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays. Ici, on recase les réfugiés des cyclones, ceux qui n'ont pas trouvé à se loger après une tempête tropicale et qui, deux ou cinq ou dix ou vingt ans après, ont toujours les orteils à l'eau et les yeux pâles de pluie. » Par Sad, Ève, Savita, Clélio, ces ados aux destins cabossés pris au piège d'un crime odieux, et grâce à son écriture à la violence contenue au service d'un suspense tout de finesse, Ananda Devi nous dit l'autre île Maurice du XXIe siècle, celle que n'ignorent pas seulement les dépliants touristiques. ÈVE DE SES DÉCOMBRES [2006], 160 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 2070776182. Parution : 05-01-2006.Ananda Devi 
 

COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE 

« Solstices », Port-Louis (Maurice) : Ed. Patrick Mackay, 1977 ; Vacoas (Maurice) : Éd. Le Printemps, 1997 ; « Le poids des êtres », Rose Hill (Maurice) : Éd. de l'Océan Indien, 1987; « Rue de la Poudrière », Abidjan, Paris : Nlles Éditions Africaines, 1989; « Le voile de Draupadi », Paris : L'Harmattan, 1993; « L'Arbre-fouet », Paris : L'Harmattan, 1997; « Moi, l'interdite », Paris : Dapper, 2000; « Pagli », Paris : Gallimard (Continent noir), 2001 
« Les chemins du long désir », Saint Denis (La Réunion) : Grand Océan, 2001; « Soupir », Paris : Gallimard (Continent noir), 2002; « La vie de Joséphin le fou », Paris : Gallimard (Continent noir), 2003; « Le long désir », Paris : Gallimard (Continent noir), 2003 et « Eve de ses décombres », Paris (Collection blanche), 2006
 

La vidéo 
 
 
Divers
 
AÏDA MADY DIALLO 
" Kouty, mémoire de sang " , 
(Roman) 






Gao, Mali, 6 mars 1986. Le village est attaqué par  une bande de pillards touaregs. La famille de Kouty, une fillette de 10 ans, est massacrée sous ses yeux par quatre homes : le corps chétif $ de son petit frère est fracassé contre un mur, son père est égorgé pendant qu'il assiste au viol de sa femme, la mère de Kouty se suicide peu après en s'immolant par le feu…Kouty, mémoire de sang est le récit de la longue vengeance de cette fillette. C'est aussi une partie de l'histoire de l'Afrique qui vit longtemps le peuple noir capturé et vendu comme esclave par les seigneurs du désert. C'est surtout le premier roman noir écrit par une jeune femme africaine. Après une enfance en France, une adolescence au Mali et des études supérieures en Ouzbékistan, Aïda Mady Diallo habite actuellement à Bamako. Agro-économiste de formation, elle gagne sa vie en travaillant pour un fournisseur de services Internet. 

Mia Couto 
(Mozambique) 

LES BALEINES DE QUISSICO DE MIA COUTO.

Prodigieux conteur, artisan d'une langue portugaise subvertie, métissée de parlers populaires, Mia Couto, dans ces quelque vingt-deux nouvelles, nous entraîne dans un espace de légende, en des temps originels où bêtes et hommes communiquaient encore entre eux, où la mort, farceuse, côtoyait la vie, où chaque être humain était à la fois soi-même et l'autre, où d'inquiétantes puissances magiques peuplaient le monde. Pourtant, c'est du Mozambique qu'il s'agit, un pays bien réel - terre violente, soumise à la sécheresse et à la famine, quand ce n'est pas à la guerre, et habitée par un peuple magnifique et douloureux. Ecrivain de langue portugaise, Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Engagé aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération du joug colonial portugais, il a été directeur de l’agence d’information du Mozambique, de la revue Tempo, et du journal Noticias de Maputo, avant de publier un premier recueil de poèmes Raiz de orvalho aux éditions de l’Association des Ecrivains mozambicains en 1983. 

Dictionnaire littéraire des femmes de langue française :  De Marie de France à Marie NDiaye 
Christiane P. Makward & Madeleine Cottenet-Hage 
Karthala & Agence de coopération culturelle et technique

Cet ouvrage regroupe 200 notices rédigées par des critiques Françaises et Nord-Américaines, sur des femmes écrivains de langue française de toutes les aires de la francophonie, des origines (12e siècle) à nos jours. Chaque notice comprend des indications biographiques, une présentation synthétique de l'oeuvre, la bibliographie de l'auteur et une sélection d'études critiques. Le dictionnaire comporte environ 900 bibliographies d'auteurs n'ayant pas pu faire l'objet d'une analyse. Seules y ont effectivement été retenues les oeuvres littéraires de création (poésie, théâtre, roman, fiction narrative ou autobiographique) comptant au moins deux livres. Cette restriction n'empêche cependant pas d'y découvrir le foisonnement et la richesse d'une création féminine en français qui n'a trouvé jusqu'à présent qu'une place marginale dans les ouvrages de référence. Selon les auteurs, cet ouvrage se veut donc un outil complémentaire pour les spécialistes des Lettres mais aussi un aide-mémoire et un compagnon de lectures pour tous. Disponible auprès de Christiane P. Makward, professeur à l'Université d'Etat de Pennsylvanie aux Etats-Unis à cjm9@psu.edu.
 

Quand l'image nous parle
 

Dennis Brutus, poète sud-africain 
« J’accuse la censure »





Dennis Brutus est un poète sud-africain qui a lutté contre le régime apartheid de Pretoria. Il a été arrêté et emprisonné à ’Robben Island’ avec Nelson Mandela. Il a vécu à Johannesburg jusqu'à sa mort, en début de cette année. Cette  interview était réalisée par Benaouda Lebdaï, à La Vallette, Malte, le 23 mars 2008, en marge d’un colloque sur les littératures du Commonwealth. Cette interview était conduite en anglais, et traduite par Benaouda Lebdaï. 

Vous êtes un poète connu et reconnu parmi ceux qui comptent en littérature sud-africaine, mais aussi dans le monde littéraire anglophone. Je sais que votre nom est souvent cité en Algérie, un pays qui a soutenu l’ANC pendant la lutte contre l’apartheid. Je sais aussi que vous avez visité Alger, pouvez-vous nous rappeler dans quelles circonstances ? 
Effectivement, j’étais invité par les membres de l’ANC qui avaient un bureau permanent à Alger. Je suis resté avec mes amis membres de l’ANC d’Alger, c’était la période du Pan festival. 

C’était en 1969 ? 
Exactement, c’était pendant le Festival Panafricain. Suite à ce festival et pendant ce séjour, j’ai publié Poèmes d’Alger car Alger m’a particulièrement inspiré. Ces poèmes ont été écrits à Alger et après mon retour aux Etats-Unis où j’étais en exil, ils ont été publiés par les presses de l’université du Texas. 

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos impressions d’Alger à ce moment là ? 
Il est difficile de répondre à cette question. Premièrement, le peuple algérien a gagné la lutte contre le colonialisme et j’admire le peuple algérien pour cela, en tant que Sud-Africain. Ensuite, j’ai ressenti que l’influence française était forte, la langue aussi, enfin l’atmosphère générale. Mais ... j’avais ressenti aussi que la Révolution n’avait pas complètement réussi. Cela étant dit, le Festival Panafricain a été un immense succès. 

C’est vrai, j’y étais. Vous venez de publier un ouvrage de poésie. Vous écriviez contre le système apartheid, combattant sans relâche le gouvernement de Pretoria de l’époque. Pouvez-vous nous dire quelle est votre thèmatique aujourd’hui? 
Le titre de ma nouvelle publication est Leafdrift et cela veut dire une pile de feuilles. Je fais un jeu de mots sur le terme feuilles et piles de pages. Donc, ces poèmes se présentent au hasard, écrit selon l’humeur, une pile de feuilles sur différents sujets. Le thème central reste l’Afrique du Sud et le fait que l’injustice soit toujours présente en Afrique du Sud. Donc, bien que nous ayons la démocratie, que nous avons réussi les formes de la démocratie, nous n’avons pas accompli la réalité démocratique, et par conséquence il y a toujours beaucoup d’injustice et de pauvreté. 

Vous avez vécu aux Etats-Unis de nombreuse années, je me rappelle notre rencontre à Philadelphie, lors de la conférence sur les littératures africaines, ALA, dont vous étiez le premier président. Où résidez-vous aujourd’hui ? 
Je me souviens de votre nom et de cette rencontre. Concernant le lieu de ma résidence , en ce moment, je vis à Johannesburg, mais je retournerai aux Etats-Unis à l’automne pour y enseigner. Pour le moment, j’enseigne à Johannesburg et à Durban. 

Johannesburg, la ville où vous vivez en ce moment a acquis la réputation comme étant l’une des villes les plus dangereuses du monde. Qu’en pensez-vous ? Confirmez- vous cela ? 
Vous avez raison. Il y a beaucoup de violence à Johannesburg. Mais, ce que j’observe aujourd’hui, c’est que cela diminue. Vous savez, la violence est le résultat direct du chômage. Les gens sont désespérés. Nombreux sont ceux qui n’ont pas à manger, ils n’ont pas de nourriture. 

Etes-vous en train de me dire que les promesses n’ont pas été tenues envers les Noirs d’Afrique du Sud ? 
Oui ! Les promesses n’ont pas été tenues. 

Pourquoi pas ? Comment cela se fait-il ? 
Parce que le gouvernement obéit aux ordres de la Banque Mondiale. 

Que voulez-vous dire ? 
La Banque mondiale vous dit qu’il faut licencier, renvoyer les gens de leur travail, et réduire les services sociaux, vous obéissez et donc vous avez plus d’exclusion. La Banque mondiale vous dit que vous dépensez trop d’argent pour l’éducation, alors vous diminuez l’argent alloué à l’éducation. 

Cela est paradoxal puisque le rêve des Sud-Africains était précisément de combattre l’apartheid, toute forme d’apartheid, non ? 
C’est vrai, c’est un paradoxe, c’est une contradiction. 

Nelson Mandela est une icône aujourd’hui, il n’y a pas de doute, mais vous semblez insinuer que Nelson Mandela n’a pas accompli les choses pour lesquelles il s’est battu. 
Nelson Mandela et Mbeki, l’actuel président, ont échoué dans leur position contre la Banque mondiale. Durant les réunions historiques de l’ANC, ils avaient adopté une politique en faveur du peuple, mais quand ils se sont retrouvés au pouvoir ils ont abandonné tous ces projets pour adopter un programme en faveur de la corporation des banques. 

Quelles sont vos relations avec l’Afrique du Sud aujourd’hui ? Je sens que vous êtes toujours rebelle ! 
Je soutiens le gouvernement sud-africain quand il adopte des décisions qui servent le peuple. Je critique le gouvernement quand il prend des décisions en faveur des banques. La plupart du temps, ils soutiennent les banques et non le peuple. Je suis toujours ami avec ces gens-là, ce que je critique ce sont les décisions politiques économiques qu’ils prennent. 

Vous êtes un membre actif de l’association Jubilee South Africa, pouvez-vous nous dire un mot sur cette association ? Quel est son but ? 
En réalité, il y a deux organisations, une pour l’Afrique du Sud et une pour les pays du Sud. Cette organisation a deux objectifs : le premier est une demande de l’effacement total de la dette des pays en voie de développement, les pays du Sud dont l’Algérie fait partie d’ailleurs. Nous demandons des pays occidentaux, de la France, des Etats-Unis, cela. Notre stratégie est de coordonner les actions afin que les pays en voie de développement refusent de payer la dette. 

Etes-vous optimiste quant à l’issue de cette entreprise ? 
Il est très difficile de répondre à cette question. Je dirais oui et non. Oui, nous sommes en train d’établir une unité parmi ces pays, mais les Etats-Unis et le G8 nous mettent beaucoup de pression. Beaucoup de pays africains coopèrent avec les banques. Ils collaborent avec la Banque mondiale alors qu’ils devraient s’y opposer. 

Revenons maintenant à la littérature sud-africaine. Selon vous, est-elle en train de changer ? 
Bonne question. Il y a plus de publications aujourd’hui, c’est certain. Il y a plus de ressources. Mais il y a peu d’ouvrages critiques, peu d’ouvrages de fiction ou autre. J’accuse la position de l’ANC quant à cette absence de critique sérieuse, peut-être craignent-ils les écrits critiques. 

Que voulez-vous dire ? 
J’accuse la censure, toute sorte de censure qui décourage les écrits critiques et la pensée critique. 

Mais ne pensez-vous pas que les écrivains, romanciers, poètes, dramaturges n’ont pas besoin d’autorisation pour s’engager ? Pour critiquer. Des écrivains comme Nadine Gordimer, Lewis Nkosi et vous-même n’avez pas attendu une autorisation de Pretoria pour lutter contre l’apartheid, à l’époque ? 
Oui c’est vrai, mais j’aimerai dire que si toutes les ressources sont coupées, si les structures n’existent pas, cela sera difficile pour la nouvelle génération. En outre, il existe un climat de découragement, donc moins d’esprit critique, d’écrits critiques. La forme sociale du monde est la base de cette globalisation, mais le peuple vaincra. 

Propos recueillis par 
Benaouda Lebdaï 
 

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 en librairie

Femmes du Congo-Kinshasa. Défis, acquis et visibilité de genre
de Cikuru Batumike. 

Collection : études africaines. Editions L'Harmattan, mai 2009, Paris. Poids : 120 g 100 pages. ISBN : 978-2-296-07779-9. Prix public TTC : 11,00 €; frais de port et emballage : 1,50 € pour la Suisse. Réservez votre exemplaire auprès de l'auteur : cikurubatumike@hotmail.com ou par un simple courriel aux éditions l'Harmattan, service de diffusion : presse.harmattan5@wanadoo.fr

Lettres...
Les correspondances entre deux personnes aux origines culturelles éloignées, en terme géographique, se suivent mais ne se ressemblent pas. Les lettres de Marie Ito et de Cikuru Batumike, réunies ici, gardent un ton original. Au lieu d’être une perception née d’un choc de cultures, elles révèlent un échange qui ne se limite pas au seul cadre des référents culturels. 
Lettres à (de) l’amie qui me veut du bien, Nb de pages : 88, aux Editions Baudelaire, avril 2009. ISBN : 9782355081170 Achat par correspondance : 13 € + 3 € de port.
 
Le livre
 
Contes dogon du Mali. 
Edition bilingue 
par 
Geneviève Calame-Griaule

Le site célèbre des falaises de Bandiagara est peuplé d'hommes qu'une ancienne devise appelle " équilibreurs de rochers ", hommage à la hardiesse de leurs constructions. Les villages de terre ocre accrochés aux anfractuosités abritent une vieille civilisation, dont la riche culture et les rituels spectaculaires ont attiré depuis longtemps l'attention des chercheurs et ont survécu jusqu'à nos jours en dépit des changements inévitables. Cet ouvrage traite d'un aspect particulier de la littérature orale des Dogon : le conte comme véhicule des modèles culturels et reflet de la société. La promesse imprudente d'une mère met son enfant en danger. L'idylle d'un chasseur et d'une gazelle. Les aventures de lièvre et hyène. Pourquoi les guêpes ont-elles la taille fine ? La longue patience de la sourde-muette. L'énigme de l'enfant terrible. La quête initiatique des jeunes filles... Ces récits et quelques autres sont présentés ici pour la première fois en version bilingue. La traduction, aussi fidèle que possible, est accompagnée de commentaires qui analysent leur sens pour la société dogon, tout en soulignant leur universalité. Collectés entre 1946 et 1969 dans la région de Sanga, ils font partie d'un corpus plus large et sont représentatifs des variétés narratives rencontrées à l'époque et encore vivantes aujourd'hui. Les lecteurs intéressés par la langue trouveront une présentation de ses principales caractéristiques et une traduction mot à mot des textes en fin d'ouvrage. Geneviève Calame-Griaule, directeur de recherche honoraire au CNRS, a accompagné son père, Marcel Griaule, dès 1946 chez les Dogon. Agrégée de grammaire, docteur d'état, ethnolinguiste, elle a étudié les relations entre langage, culture et société (Ethnologie et langage, La parole chez les Dogon, Gallimard, 1965) et publié de nombreux travaux sur la littérature orale africaine. Editions Karthala - Langues O' Recherches sur les littératures et les oralités. Collection: "Langues en miroir", paris, 2006. Isbn : 2-84586-800-6 / Ean 13 : 9782845868007. 248 pages. 

Chimamanda Ngozi Adichie 

L'AUTRE MOITIÉ DU SOLEIL 
 

Lagos, début des années soixante. L'avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d'Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste  ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué d'Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d'Odenigbo. Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s'étalant sur les drapeaux : c'est le symbole du pays et de l'avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d'un million de victimes.  Évoquant tour à tour ces deux époques, l'auteur ne se contente pas d'apporter un témoignage sur un conflit oublié  ; elle nous montre comment l'Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L'autre moitié du soleil est leur chant d'amour, de mort, d'espoir. Chimamanda Ngozi Adichie a grandi au Nigeria. Elle part aux États-Unis poursuivre ses études de Communication et de Sciences Politiques. Ses nouvelles ont été plusieurs fois sélectionnées dans de prestigieux prix littéraires américains ou anglais. Elle vit aujourd'hui entre le Nigeria et les États-Unis.L'AUTRE MOITIÉ DU SOLEIL [2008], trad. de l'anglais par Mona de Pracontal, 504 pages, 150 x 215 mm. Collection Du monde entier, Gallimard -rom. ISBN 9782070776108. Parution : 25-09-2008. 
 

Seize femmes puissantes
Par François Busnel

Il y a les beaux livres et les grands livres. Les livres qui peuvent changer une vie et ceux qui peuvent changer la vie. Photo de groupe au bord du fleuve appartient à toutes ces catégories. Voilà pour les étiquettes. De quoi s'agit-il ? De l'odyssée d'une femme brusquement propulsée à la tête d'un mouvement de revendication qui finira par ébranler le pouvoir traditionnel. Voilà pour le contexte. Mais Emmanuel Dongala ne se contente ni des étiquettes ni d'une toile de fond : romancier, il ne tombe jamais dans le didactisme, ne verse pas dans l'exotisme, se garde de tout idéalisme. Bref, il contourne ces "ismes" qui réduisent la pensée à des slogans, tracent une ligne de partage entre le bien et le mal, le noir et le blanc. Méréana casse des pierres tout au long de la journée dans une carrière au bord d'un fleuve africain. Autour d'elle, quinze femmes. Elles ne se connaissent pas. Peu à peu, on découvrira quelles mésaventures les ont conduites à devenir ces forçats qui réduisent en gravier les pierres du fleuve. Lorsque le président de ce beau pays décide de construire un aéroport international et que les prix des matières premières se mettent à flamber (y compris celui des prostituées venues des pays voisins), ces femmes décident de doubler le prix de leur sac de gravier. Les hommes qui les achètent pour une bouchée de pain ne l'entendent pas ainsi. Bagarres. Coups. Humiliations. Tortures. Emprisonnements. Tirs. Les femmes du bord du fleuve se mobilisent et ne céderont pas. Seize femmes puissantes. Elles ont choisi Méréana comme porte-parole. En revendiquant une hausse du prix de leur travail, elles mettent à mal les traditions, qui veulent que la loi de l'Etat soit une chose et la loi ancestrale une autre. Avec ce superbe roman, Emmanuel Dongala porte un coup terrible au pouvoir des hommes en Afrique. Il dénonce les violences sexuelles, l'hypocrisie religieuse, la tyrannie du mariage, l'oppression domestique. Parfois, ce roman ressemble à un Germinal africain. Il y a du Zola chez Dongala, l'un des meilleurs romanciers de langue française, né au Congo d'une mère centrafricaine, que la France a refusé d'accueillir lorsqu'il en fit la demande (tandis que la guerre civile ravageait son pays) et qui enseigne aujourd'hui... aux Etats-Unis.
 
 
 
L'interview
Le mensonge, séquelle du passé 
INTERVIEW DE KETTLY MARS

L'écrivain haïtienne revient sur la situation inquiétante d'Haïti et nous transmet quelques clefs de son dernier roman 'L'Heure hybride' paru aux éditions Vents d'ailleurs. 
Poésies, nouvelles, romans... 

racontez-nous votre accession à l'écriture ? 
Je suis un peu arrivée tardivement à l'écriture. Quand on est artiste c'est le nombre d'années de pratique de cet art qui compte. J'ai commencé à écrire vers 30 ans, cela fait un peu plus de 10 ans que j'écris... je suis considérée comme une jeune auteur. Ca fait plaisir ! L'écriture était en moi, dans mon sang. Une envie, un besoin d'écrire. Ce qui pouvait me le faire sentir, c'était ma grande faim de lectures tout au long de ma jeunesse. La trentaine est un âge de maturité de vie pour une femme. On commence à se questionner sur son état, sa nature de femme. J'ai voulu exprimer tout cela. D'abord me comprendre. Ce fut une expérience éblouissante et je pense que je suis partie pour la vie. 

Qu'en est-il de votre responsabilité d'écrivain ? 
Je le dis souvent : au début j'ai cru que c'était un passe-temps, un moyen de me chercher, de me comprendre, une démarche personnelle. Et puis tranquillement, un tournant s'est produit. D'abord parce qu'écrire, ce n'est jamais innocent. On ne peut pas écrire pour écrire surtout lorsqu'on vit dans un pays qui s'appelle Haïti. Il y a tellement peu de femmes qui écrivent de manière consistante dans notre histoire et tellement de jeunes qui ont besoin de modèles, besoin d'espoir, besoin de supports. L'artiste chez nous est le modèle par excellence, parce que les images que nous avons d'Haïti, celles que la presse internationale donne sont toujours négatives. Les artistes sont des voix qui se lèvent, qui disent "nous existons", nous aimons le beau, nous ne perdons pas espoir, nous sommes toujours là. Et je pense, que de cette époque sombre que nous vivons, seules les créations artistiques resteront. C'est un grand paradoxe que cette richesse au milieu de ce déséquilibre. 

Existe-t-il une écriture haïtienne féminine 
Je ne crois pas au concept d'écriture féminine. Quand on prend vraiment l'écriture au sérieux, il y a l'âme humaine, la détresse humaine, la jubilation humaine. Il y a la profondeur. Il est souvent difficile de connaître le sexe de l'auteur d'un livre. Si écriture féminine il y a, ce n'est pas à l'avantage des femmes, car c'est très réducteur. En ce qui me concerne, j'ai relevé un défi. L'écriture s'apprend. C'est un métier comme un autre. Chaque jour, en lisant beaucoup, on s'affirme, on prend des techniques et on a moins peur. L'écriture c'est comme si on se laissait couler et c'est la chose la plus difficile qui soit : se laisser aller. Parfois je suis en train d'écrire et brusquement je m'arrête parce que j'ai peur. Je ne peux pas continuer. Je m'interroge : "est-ce que je vais pouvoir aller jusqu'au bout de mon propos, jusqu'au bout de ma démarche ?" Dans tout ce que j'ai publié précédemment, les femmes ont toujours eu le rôle majeur. Je me suis dit qu'il fallait essayer, relever le défi de me mettre dans la peau d'un homme. Pas en renforçant un personnage masculin dans un livre, mais en m'investissant complètement dans un personnage principal masculin. C'est quelque chose que je voulais me prouver. 

Comment avez-vous construit ce personnage si touchant de Rico, le gigolo ? 
Ce personnage a été créé comme on peint un tableau... par petites touches. Il a pris forme au fur et à mesure. Je n'avais pas vraiment une vue globale. Il s'est construit tranquillement. Je ne voulais pas qu'il soit simplement un cynique pour être un cynique. Je voulais surtout faire ressentir la pression sociale car c'est vrai que même si ce héros est le personnage central qui attire toute la lumière, en filigrane, il y a cette société autour de lui qui n'a pas changé. Cette histoire pourrait se passer au milieu des années 80, mais le contexte n'a pas changé. Par exemple, le problème coloriste dont Rico profite pour arriver à ses fins est toujours d'actualité et ce n'est pas normal. Pour moi, dans un pays qui a notre histoire, il est impensable que nous trainions encore le poids de cet héritage colonial qui crée des clivages extraordinaires. De la même manière que de parler français. Parler français est un signe d'ascension sociale. On vit une double vie. Beaucoup de gens vivent de bluff, d'apparence, parce que la misère est très grande et on en a honte. On prétend être ce que l'on n'est pas. C'est mon rôle de rappeler qu'il y a ce mensonge et qu'il n'est pas beau. Mais il n'est pas obligatoire non plus. Il y a un peu d'espoir dans ce livre, car en montrant ce tableau-là, certains prendront conscience que beaucoup de choses doivent et peuvent changer. 

Dans ces pages, il est également question des femmes ? 
J'ai voulu montrer la femme. et particulièrement la femme sans homme. J'ai voulu montrer la détresse de ces femmes. Ce n'est pas typiquement haïtien, ça se retrouve partout : la solitude est un phénomène humain, qui fait souffrir sous n'importe quel ciel. J'ai voulu dire que la femme a des besoins, des besoins d'affection, de sentiments, de chaleur... quel que soit son âge, quel que soit son statut social. Ce besoin de chaleur peut se monnayer pour avoir l'illusion qu'on a trouvé l'amour et la tendresse. 
 

L'amour, une solution à tous les maux ?
Un palliatif, parce que sinon il est difficile de supporter tout le reste. 

Comment expliquer la situation d'Haïti qui a obtenu son indépendance, il y a bien longtemps maintenant ? 
Je ne comprends pas. Je suis fascinée parce que je suis née à la fin des années 50, au moment où s'installait une dictature qui allait durer trente années. C'était mon quotidien. La vie était un couvre-feu, une censure à outrance. J'ai vécu cela dans une sorte d'innocence pour n'en avoir pas été victime directement, sans vraiment comprendre. Les séquelles ressortent aujourd'hui, avec l'âge et le recul. J'essaie de comprendre ce que cette époque-là a signifié et quelle incidence elle a sur ce qui se passe aujourd'hui. Ce qui se passe n'est pas spontané. C'est un enchaînement d'attitudes et d'irresponsabilités de notre part. Je n'essaie pas de nous dédouaner car nous avons peut-être été aidés dans notre inconscience. Nous devons assumer nos responsabilités. Je suis en train de comprendre et d'analyser pourquoi nous sommes zombifiés, pourquoi nous nous laissons faire comme cela. Parce que depuis la prime jeunesse, nous vivons ce poids de la dictature sans nous en rendre compte. Nous sommes devenus des gens trop dociles qui acceptons tout. 

Pourquoi le choix de ce titre 'L'heure hybride' ? 
Cette heure est située temporellement dans le livre, mais plus généralement c'est cette heure de remise en question, d'angoisse existentielle... celle où Rico revoit les images de sa vie et ne comprend pas tout. Il est comme emporté par une vague qu'il ne contrôle pas vraiment. Il dérive et s'en remet à la providence, puisque ça a toujours marché jusqu'à présent. Advienne que pourra. 

Haïti vit-elle cette heure hybride ? Restez-vous malgré tout optimiste quant à son avenir ? 
Absolument. Mais il y a tellement de gens qui laissent Haïti. On assiste à un tel exode de l'intelligence. En deux ans, 10.000 familles ont quitté Haïti pour le Canada : une réelle fuite de cerveaux. Le pays se retrouve exsangue de gens de valeur. C'est très grave. Quel que soit le point de vue dont j'envisage cette situation, je ne vois pas de solution à court ou à moyen terme pourtant il y a quelque chose qui m'empêche de désespérer parce que moi je suis restée à Haïti. Je ne compte pas en partir à moins que ma vie soit mise en question. C'est mon pays, c'est là que je me sens bien, malgré le danger. Car vivre en Haïti est dangereux. Tous les jours, nous sommes en danger dans la rue. Je n'ai pas envie de recommencer dans un ailleurs qui n'est pas forcément accueillant non plus. Certes, il offre une sécurité toute relative et un confort matériel... mais je reste et j'écris. Je pense que c'est une façon d'aider et de me battre. 

Propos recueillis par Mélanie Carpentier