Au fil de l'actualité
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Qu'est-ce que la littérature
afro-américaine ?
par Gerald Early
L'apparition d'une nouvelle pulp fiction noire (romans de gare ou
romans à sensation) indique peut-être la maturité plutôt
que le déclin de la littérature afro-américaine.
Gerald Early est professeur de lettres modernes à
l'université Washington, située à Saint-Louis (Missouri)
, où il dirige le Centre des Humanités. Il est spécialiste
de la littérature américaine, de la culture afro-américaine
de 1940 à 1960, de l'autobiographie, de la prose ne relevant pas
de la fiction et de la culture populaire afro-américaines. Auteur
de plusieurs livres, y compris The Culture of Bruising : Essays on Prizefighting,
Literature and Modern American Culture (1994), qui a été
primé. Gerald Early a dirigé de nombreuses anthologies et
a été consultant pour le documentaire de Ken Burns sur le
baseball et le jazz.
L'écrivain afro-américain Nick Chiles a
sérieusement critiqué les maisons d'édition, les jeunes
lectrices noires et l'état actuel de la littérature afro-américaine
dans un commentaire paru en 2006 dans le New York Times et intitulé
« Their Eyes Were Reading Smut » (mot à mot : Leurs
yeux lisaient des obscénités). Le titre de l'article était
une parodie du roman classique de Zora Neale Hurston, paru en 1937 et intitulé
Their Eyes Were Watching God ( titre français : Une femme noire
), principal exemple féministe de la littérature afro-américaine
considéré par de nombreux experts littéraires comme
l'un des grands romans américains de cette époque. Si Nick
Chiles se réjouissait de voir les libraires de premier plan comme
Borders accorder une grande place à la littérature afro-américaine,
il était fortement déconcerté par ce que ce libraire
et les maisons d'édition considéraient comme la littérature
afro-américaine. « Tout ce que je pouvais voir, c'était
des couvertures de livres criardes montrant de la chair noire sous toutes
ses formes, généralement à moitié nue et fréquemment
dans des poses érotiques, à côte d'armes et autres
symboles de la criminalité », a écrit Nick Chiles.
Ces romans avaient des titres tels que Gutter (Bas-fonds), Crack Head (Cinglé),
Forever a Hustler's Wife (A jamais une femme d'arnaqueur), A Hustler's
Son (Fils d'arnaqueur), Among Thieves (Parmi les voleurs), Cut Throat (Coupe-gorge),
Payback with Ya Life ( Rembourse avec ta vie), etc. Les auteurs connus
sont K'Wan, Ronald Quincy, Quentin Carter, Deja King (alias Joy King),
Teri Woods, Vickie Stringer et Carl Weber. Ils appartiennent à un
genre appelé « fiction urbaine » ou « Hip-Hop
», des ouvres graveleuses, soi-disant réalistes sur la vie
dans les bas-quartiers, pleines de descriptions graphiques de l'acte sexuel,
de drogue et de crimes, de gangsters, de dough boys (riches trafiquants
de drogue) et de violence graphique, une consommation effrénée
étant juxtaposée à la vie dans les logements sociaux.
Dans certains cas, ces ouvres ne sont rien de plus que des romans policiers
racontés du point de vue du criminel. Dans d'autres cas, ce sont
des romans d'amour ayant pour cadre un milieu urbain difficile. Dans tous
les cas, il s'agissait de littérature bon marché, même
s'il elle prétend être réaliste. Ce sont en fait des
ouvres d'imagination dont les lecteurs tentent de saisir la réalité,
tout en s'efforçant d'y échapper. Ce sont pour la plupart
les jeunes Afro-Américains, généralement des femmes,
qui constituent la plus grande partie du public qui lit ces livres distribués
sur le marché exclusivement à leur intention. Certains de
ces romans se vendent suffisamment bien pour subvenir aux besoins de leurs
auteurs qui n'ont pas besoin de trouver un emploi régulier, ce qui
est rare chez les écrivains.
L'existence de ces livres révèle trois facettes
des changements survenus dans la littérature afro-américaine
par rapport à ce qu'elle était il y a 30 ou 40 ans. Tout
d'abord, en dépit des problèmes d'alphabétisation
et du taux lamentable d'abandon des études secondaires chez les
Afro-Américains, il existe un groupe de jeunes Noirs si important
qu'un auteur afro-américain peut écrire exclusivement à
son intention sans se soucier d'être considéré comme
un intellectuel ou un littéraire et sans s'adresser également
aux Blancs. Deuxièmement, le goût de la masse est généralement
distinct de celui de l'élite, ce qui est troublant, dans une large
mesure, parce que l'élite ne contrôle plus ni la direction
ni l'objectif de la littérature afro-américaine. Il s'agit
maintenant, plus que jamais, d'une littérature axée sur le
marché, plutôt que d'une forme d'art soutenue et promue par
des Blancs et des Noirs cultivés, comme c'était le cas dans
le passé. La fondation, par des Noirs, de deux des maisons d'édition
qui publient ces livres, Urban Books et Triple Crown, souligne le caractère
commercial populiste de ce type de littérature par des Noirs pour
des Noirs. Troisièmement, la littérature afro-américaine
n'a plus besoin d'être obsédée par le fardeau du devoir
de la protestation politique ou du plaidoyer pour la reconnaissance de
l'humanité de la race noire, de la valeur de son histoire et de
sa culture, comme c'était le cas dans le passé. (Cela ne
signifie pas que la littérature afro-américaine a abandonné
ces préoccupations, qui sont le plus évidentes dans les livres
destinés aux enfants et adolescents qui, comme on pourrait s'y attendre,
sont fréquemment très didactiques). Mon but n'est pas de
prétendre que les livres que Chiles déplore ont une valeur
néo-littéraire ou extra-littéraire qui compenserait
le fait qu'il s'agit de romans de quatre sous mal écrits. Cependant,
ces livres révèlent certaines des racines complexes de la
littérature afro-américaine et de la composition du public
afro-américain.
Les films de blaxploitation (contraction des mots «
black » et « exploitation ») du début des années
1970 - tels que le film classique indépendant de Melvin Van Peebles
Sweetback's Badass Song- mais aussi Coffy, Foxy Brown et Sheba, Baby, ayant
pour vedette Pam Grier, Hell Up in Harlem, Black Caesar, That Man Bolt
et The Legend of Nigger Charley, ayant pour vedette Fred Williamson, Superfly,
les Shaft, dont la vedette était Richard Roundtree - ont créé
le premier public de jeunes Noirs pour ces films durs, d'apparence réaliste,
ayant pour sujet l'arnaque, la drogue, la prostitution et une politique
hostile aux Blancs (et dans lesquels les Blancs - particulièrement
les gangsters et les policiers - détruisent la communauté
noire). Les racines littéraires de ces films sont issues de deux
courants des années 1960. Les intellectuels, les littéraires
et les groupes gauchistes ont soutenu la littérature sur les prisons
noires comme L'autobiographie de Malcolm X, la collection d'essais d'Eldridge
Cleaver Soul on Ice, Poems from Prison, compilés par le prisonnier
et poète Etheridge Knight, qui comprend « Ideas of Ancestry
» de Knight, l'un des poèmes les plus célèbres
et les plus admirés des années 1960, et Soledad Brother :
The Prison Letters of George Jackson. Tous ces livres font maintenant partie
du canon littéraire noir et sont souvent enseignés à
l'université dans divers cours de littérature, de création
littéraire et de sociologie. Dans la catégorie de la pulp
fiction populiste de la fin des années 1960 et du début des
années 1970, il y avait les romans de l'ancien souteneur Iceberg
Slim et du drogué emprisonné Donald Goines - Trick Baby,
Dopefiend , Street Players et Black Gangter. Ces romans sont les antécédents
directs des livres que Chiles trouvait si consternants en 2006. Ils occupaient
une partie modeste, certes, mais néanmoins importante, de la littérature
noire produite dans les années 1970. À l'époque, un
grand nombre de gens les voyaient sous un angle
beaucoup plus politique ; aujourd'hui, ces livres dominent
la littérature afro-américaine, ou semblent le faire. On
pensait alors, et on continue à penser fermement parmi les Noirs
- pauvres, gens de la classe ouvrière et intellectuels bourgeois
et également parmi de nombreux Blancs - que la vie urbaine caractérisée
par la violence représente l'expérience noire authentique
et une vraie culture de « résistance » politiquement
dynamique.
Chiles aurait probablement préféré
que Borders et les autres libraires ne qualifient pas les romans urbains
ou hip-hop de « littérature afro-américaine ».
Il aurait été préférable pour le public que
ces livres soient qualifiés de « littérature afro-pop
», de « fiction urbaine noire », ou encore de «
fiction pour le marché de masse ». La catégorie «
Littérature afro-américaine » aurait alors pu être
réservée aux livres et auteurs qui font partie du canon,
des écrivains allant de la fin du dix-neuvième et du début
du vingtième siècles comme le romancier Charles Chesnutt,
le poète et romancier Paul Laurence Dunbar et le romancier et poète
James Weldon Johnson, aux grandes figures de la Renaissance de Harlem des
années 1920 et du début des années 1930 comme le poète
et romancier Langston Hughes, le romancier et poète Claude McKay,
les romanciers Jessie Fauset et Nella Larsen, et la poétesse et
romancière Countee Cullen, jusqu'aux grands écrivains crossover
des années l940 aux années 1960 comme le romancier et essayiste
James Baldwin, le romancier et nouvelliste Richard Wright, le romancier
et essayiste Ralph Ellison, la romancière Ann Petry, la poétesse
et romancière Gwendolyn Brooks, et le romancier John A. Williams,
des écrivains de l'époque des Black Arts comme la poétesse
et auteure pour enfants Nikki Giovanni, le dramaturge et auteur de fiction
Amiri Baraka et le poète Haki Madhubuti (Don A. Lee), aux écrivains
d'après les années 1960 comme les romanciers Toni Morrison,
Alice Walker, Gloria Naylor, Walter Mosley, Colson Whitehead, Ernest Gaines
et Charles Johnson, le poète et romancier Ishmael Reed et les poètes
Yusef Komunyakaa et Rita Dove. Quelques autres personnes, comme les auteurs
dramatiques Lorraine Hansberry, Ed Bullins, Charles Fuller et August Wilson,
et des écrivains de la diaspora comme le romancier et auteur dramatique
Wole Soyinka, le poète Derek Walcott, les romanciers Chinua Achebe,
George Lamming, Jamaica Kinkaid, Zadie Smith, Junot Díaz et
Edwidge Danticat, pourraient être inclus pour la
bonne mesure.
La préoccupation de Chiles à propos du déclin
présumé de la littérature afro-américaine reflète
la crainte de l'élite de voir la montée du hip-hop et de
l'ethos urbain représenter une décadence de la culture urbaine
noire. Les dures réalités de la vie urbaine semblent être
un virus qui annule les normes artistiques et une méritocratie noires.
Il n'y a plus maintenant que des inepties purement motivées par
le profit qui s'adressent aux goûts les plus vulgaires. C'est nettement
l'avis d'une personne comme le romancier et critique culturel Stanley Crouch.
La sensibilité sur ce point n'est pas entièrement une question
de snobisme. Il a fallu longtemps à la littérature afro-américaine
pour atteindre un niveau de respectabilité générale,
pour que le grand public pense qu'elle vaut la peine d'être lue et
que les milieux littéraires estiment qu'elle mérite d'être
reconnue. À présent, aux yeux de nombreux Noirs, les Noirs
eux-mêmes semblent la dénigrer en inondant le marché
de romans de quatre sous qui ne valent pas mieux que ceux de Mickey Spillane.
Il n'est pas du tout surprenant que les Noirs, en tant que groupe persécuté
et historiquement avili, pensent que leurs produits culturels sont toujours
suspects, précaires et facilement retournés contre eux sur
le marché, comme une caricature.
Une autre façon de voir la chose est de se dire
que la littérature urbaine a démocratisé et élargi
la portée et le contenu de la littérature afro-américaine.
Dans une certaine mesure, la littérature urbaine pourrait être
le reflet de la maturité, et non du déclin, de la littérature
afro-américaine. Après tout, cette dernière est la
plus ancienne de toutes les littératures timidement identifiées
par une minorité ethnique aux États-Unis, dès 1774,
avec le premier livre de poèmes de Phyllis Wheatley, jusqu'aux récits
d'esclaves de la période de la guerre de Sécession qui a
produit des classiques tels que Le récit de la vie de Frederick
Douglass (1845) et Incidents dans la vie d'une jeune esclave (1861). Les
Afro-Américains considèrent, beaucoup plus qu'aucune autre
minorité des États-Unis, depuis longtemps et sérieusement
l'importance de la littérature en tant qu'outil politique et culturel.
La Renaissance de Harlem était un mouvement de Noirs, appuyés
par des protecteurs blancs, visant à obtenir un accès culturel
et la respectabilité en produisant une littérature de qualité.
L'essor de la littérature urbaine ne répudie pas le passé
de la littérature noire, mais suggère d'autres moyens de
la produire et d'autres objectifs à son intention. De plus, certains
auteurs de littérature urbaine sont loin d'être des écrivaillons.
Sister Souljah, activiste politique et romancière qui a beaucoup
voyagé, est une écrivaine et penseuse plus que capable, aussi
provocante soit-elle. On peut en dire autant de l'unique roman du compositeur
Nelson George, Urban Romance (1993), qui n'est assurément pas un
roman de quatre sous. Certains des livres d'Eric Jerome Dickey et de K'wan
valent également la peine d'être lus. Un important personnage
qui se situe entre le roman noir et la littérature urbaine est E.
Lynn Harris, écrivain populaire dont les livres traitent de relations
et autres questions importantes à l'heure actuelle pour les Noirs,
particulièrement pour les femmes.
Quand j'ai contacté Bantam Books, il y a deux ans,
pour devenir rédacteur en chef de deux séries annuelles -
Best African American Essays et Best African American Fiction - je voulais
m'assurer que les livres intéresseraient diverses catégories
de lecteurs noirs et c'est pourquoi j'ai choisi Harris comme éditeur
invité de Best African American Fiction of 2009, premier volume
de la série. Je considérais ces volumes comme une occasion
non seulement de mettre les meilleures lettres afro-américaines
à la portée du grand public - de jeunes auteurs comme Z.
Z. Packer et Amina Gautier à des écrivains établis
tels que Samuel Delaney et Edward P. Jones - mais aussi de nouer une sorte
de lien entre différents types de littérature afro-américaine.
Je voulais utiliser la portée de E. Lynn Harris pour apporter la
littérature noire sérieuse à un public qui pourrait
ne pas en avoir conscience ni même la désirer. Il est beaucoup
trop tôt pour dire si cette tentative réussira, mais ce simple
essai reconnait l'existence d'un niveau de complexité dans la littérature
afro-américaine et un niveau de profonde fragmentation de son auditoire
qui montre que l'expérience afro-américaine , quelle que
soit la façon dont elle se manifeste dans l'art, a une profondeur
et une portée, une sorte d'universalité dirais-je, qui est
de bon augure pour son avenir et peut-être pour celui de toute la
littérature issue des minorités américaines.
L'Intérieur
de la nuit.
Léonora
Miano
Ed.
Plon
Nul ne pouvait quitter le village. La semaine passée,
on était venu le leur dire. Qu’il ne fallait pas bouger. Qu’on leur
ferait signe. Que vraiment, on ne leur conseillait pas d’avoir le moindre
besoin, d’être frappé par la plus petite nécessité
qui fût de nature à susciter des déplacements. Tant
pis, si certaines denrées venaient à manquer. Ils n’auraient
qu’à faire comme leurs ancêtres : avec ce que leur fournissait
la nature. Et puis, on avait ri. Depuis un temps qu’ils ne mesuraient pas
vraiment, le pays alentour était occupé. ils ne savaient
pas bien d’où venaient les occupants, encore moins ce qu’ils voulaient
réellement. Mais la rumeur qui voyage dans le vent leur était
parvenue. Elle disait un tumulte, dont il ne faisait aucun doute qu’il
guettait le moment de fondre sur eux. Et puisque cela devait arriver, ils
attendaient, obéissant pour ne pas s’attirer plus de drames que
de raison. Ensuite, ils se compteraient et la vie repartirait. Ou bien,
ils n’auraient pas à se compter. Ce ne serait plus une priorité.
Les odeurs leur parvenaient de l’autre versant des collines, de ce monde
qu’ils côtoyaient sans y appartenir véritablement. Particulièrement
en cette saison, il était impossible de ne pas sentir la pourriture,
la brûlure. La chaleur intensifiait les fragrances de l’inéluctable.
Ensuite, ils se compteraient. Ou bien, ils n’auraient pas à se compter.
Rien ici-bas n’était de leur ressort. Pour les enfants et les adolescents,
c’était la période des vacances scolaires. L’école
et le collège étaient de l’autre côté des collines
bordant la clairière qui était leur territoire depuis des
temps que la mémoire avait effacés. Elles entouraient les
habitations qui se nichaient en contrebas, comme dans un écrin en
forme de demi-lune. Les jeunes devaient les franchir pour quitter le village,
peu après le chant du coq. Ils précédaient ainsi le
moment où l’astre du jour élirait domicile en bordure, puis
en plein milieu du ciel. Installé sur son trône, il ferait
descendre une chaleur implacable sur la terre. Ici, les éléments
étaient sans merci. Le soleil s’arrogeait les pleins pouvoirs, quand
arrivait la saison de son règne. Et la pluie, pour être du
genre féminin, n’en avait pas moins la force de terrasser les vivants.
Sur son parcours, ce n’étaient que cases emportées, arbres
déracinés, champs inondés. Et puis, elle se calmait.
Après son passage, on mettait du temps à consoler la terre,
à la panser.
Au nord du village, il y avait ce monde qu’ils fréquentaient
par nécessité. Au sud, une brousse épaisse qu’aucun
d’entre eux n’avait jamais traversée, la croyant habitée
par des créatures inconnues des humains. Tout cet espace, et un
tel enchevêtrement de végétation... Ils n’étaient
pas des chasseurs, mais des cultivateurs qu’une migration ancienne et oubliée
avait rempotés là. A plusieurs jours de marche, un long fleuve
coulait à l’est, marquant la frontière avec un autre pays,
le Yénèpasi. A l’ouest, un passage menait aussi vers des
terres frontalières, celles du Sulamundi. Les hommes se rendaient
sur ces territoires, comme ils voyageaient vers le nord, afm d’y vendre
leur force et nourrir leurs familles. La terre que Dieu leur avait donnée
était devenue avare. Lorsque la pluie modérait ses fureurs
et l’arrosait patiemment avec le soin porté aux viandes à
rôtir, elle ne produisait que de quoi survivre quelques mois. C’était
aux femmes qu’il incombait de biner et de sarcler, les hommes ayant le
devoir de prendre la route, selon une tradition dont le temps avait gommé
l’origine et le sens. Dès l’âge de douze ans, les garçons
n’étaient que rarement envoyés à l’école. Ils
se rendaient à Sombé, la ville située à quelques
kilomètres de là, pour y effectuer de menus travaux. Leurs
activités leur rapportaient quelques pièces, des billets
cornés, ou encore des choses qu’ils acceptaient en échange
de leurs services : de l’huile, de la farine de manioc, des vêtements
usagés, du pétrole pour les lampes. Certains avaient disparu
dans cette ville. D’après ce qu’on disait, elle pullulait d’individus
corrompus qui se livraient à toutes sortes de trafics. Ces personnages
avaient la réputation d’enlever les enfants et de les vendre à
des propriétaires terriens qui en faisaient des esclaves dans les
pays voisins. Pour éviter cela, les parents conseillaient à
leurs fils de ne pas s’éloigner les uns des autres. © Plon,
2005
Les
belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu
Anne Wicke
Prix du Premier Roman Etranger 2007
A deux ans, Dinaw Mengestu fuit son pays natal avec sa
mère et sa grande soeur pour rejoindre son père, lui-même
parti peu avant sa naissance pour échapper à la Terreur Rouge,
la révolution communiste. La famille s'installe à Peoria
dans l'Illinois, où son père est manager chez Caterpillar
Inc, et où Dinaw Mengestu grandit dans un environnement exclusivement
blanc de Southern Baptists et fréquente une école catholique.
Quand il a neuf ans, la famille s'installe à Georgetown, Washington
D.C. A l'adolescence, Dinaw Mengestu se passionne pour l'Ethiopie et lit
tout ce qu'il trouve sur le sujet. Il interroge et enregistre les récits
de sa famille et pousse son père à lui parler de son propre
frère, l'oncle de Dinaw Mengestu, torturé à mort en
prison en Ethiopie, causant la fuite du père. Au début, Dinaw
Mengestu n'a l'intention que de simplement préserver cette histoire
dans un récit mélangeant ses enregistrements avec des articles
de presse et des récits historiques, mais il finit par écrire
un roman. Après des études à l'université de
Georgetown, il poursuit à l'université de Columbia dans le
programme MFA d'écriture de fiction. Son premier roman, 'The Beautiful
Things that Heaven Bears' - 'Les Belles Choses que porte le ciel' - titre
qui reprend un vers de 'L' Enfer' de Dante, sort en 2007. En tant que journaliste
free-lance, Dinaw Mengestu collabore aux magazines Harper's, Jane et Rolling
Stone, pour lequel il a rédigé un article sur le Darfour
intitulé 'Tragedy of Darfour'. En 2006, il reçoit une bourse
de la New York Foundation of the Arts. Dinaw Mengestu enseigne également
l'écriture et la littérature à l'université
de Georgetown, et retourne de temps en temps visiter l'Ethiopie. Les belles
choses que porte le ciel (Albin Michel)
Festins
de la détresse
Aminata
Sow Fall
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Chroniques d'une famille et d'une cour, Festins de la détresse,
nous plongent au cœur de vies en proie aux absurdités que provoquent
les changements économiques et sociaux, trop rapides pour le temps
d'une vie humaine. Puisant dans la mémoire complexe du chant africain,Aminata
Sow Fall veut “changer la croyance selon laquelle la nourriture et les
biens matériels sont seuls nécessaires à la survie,
et mettre en évidence l'importance de la créativité
et des besoins spirituels. Ils sont même plus importants que les
biens matériels, qui ne suffisent pas à fonder la dignité
d'un être humain“.Edition Ruisseaux d’Afrique. Edition
Sankofa & Gurli, janvier 2005.
Aminata Sow Fall est née à Saint-Louis (Sénégal)
en 1941.Professeur de Lettres de formation, elle fut de 1979 à 1988
directrice des Lettres et dela Propriété intellectuelle au
ministère de la Culture et directrice du Centre d'Etudeset de Civilisations.
Elle a quitté l'administration de son propre gré en 1989.
Elle a donné coup sur coup deux romans qui ne sauraient passerinaperçus.
Elle apparaît sur la scène littéraire en 1976 avec
son premier roman LeRevenant (NEA, Dakar). Ensuite, La Grève des
Battus (NEA, Dakar, 1 979),présélectionné par le jury
Goncourt en 1 979, Grand Prix littéraire de l'Afrique noireen 1980,
traduit en anglais, russe, chinois, allemand, suédois, danois et
finnois. Dans ses romans, elle n'hésite pas à faire une critique
cinglante des mœurs de la société sénégalaise.
Elle n'a pas peur de dire la vérité même sicelle-ci
n'est flatteuse ni pour son sexe ni pour sa société. Selon
Lilyan Kesteloot,Aminata Sow Fall est un auteur féminin qui n'a
aucune pitié pour la femme. Elle écrira plus tard L'Appel
des Arènes présélectionné parle jury Goncourt
en 1 982, Prix international Alioune Diop pour les Lettres Africaines,décerné
par l'Institut Culturel Africain (I'ICA) ; LEx-Père de la Nation
(L’Harmattan,1987) et Le Jujubier du Patriarche, publié CAEC
- Khoudia en 1993 ettraduit en italien. Les Douceurs du Bercail (Khoudia
- NEI, 1 998) est son dernierroman. Aminata Sow Fall est la fondatrice
de la maison d'édition dénommée Centre Africain d'Animation
et d'Echanges Culturels (CAEC), du Bureau Africainpour la Défense
des Libertés de l'Ecrivain (BADLE) à Dakar, et du Centre
International d'Etudes, de Recherches et de Réactivation sur la
Littérature, les Arts et la Culture(CIRLAC) à Saint-Louis.
Elle anime souvent des conférences sur des questions littéraires,
culturelles ou concernant la solidarité et la paix dans de nombreux
pays. Aminata Sow Fall est docteur honoris causa du Mount HolyokeCollege,
South Hadle Massachusetts ainsi que d’autres établissements universitaires.
Entretien avec Patrick WEIL, Stéphane DUFOIX,
Marie-Claude Blanc-Chaléard
Quatre années durant, Patrick Weil, Marie-Claude
Blanc-Chaléard et Stéphane Dufoix, ont initié,
au Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle, une réflexion
plurielle au sein d’un groupe de work in progress, composé d’historiens,
de sociologues, de juristes et de politistes. Ce séminaire a abordé
les thèmes de l’immigration, de l’intégration et de la citoyenneté,
thèmes qui s’inscrivent de fait au cœur de l’actualité. L’étranger
en questions se nourrit des interventions de ce séminaire, témoignant
du dynamisme de la recherche sur un sujet aujourd’hui en débat.
L’ouvrage ouvre des pistes pour nourrir une réflexion sur le présent,
à travers une connaissance approfondie de l’histoire de l’immigration.
Abécédaire de l'esclavage
des Noirs de Gilles GAUVIN
Un ouvrage de référence manquait à
la traite négrière, l’esclavage et leurs abolitions. Comment
transmettre cette histoire sans outil adapté ? L’auteur a conçu
un abécédaire pour combler ce vide. Cet ouvrage évoque
les différents aspects de l’histoire des anciennes colonies françaises
soumises à l’esclavage (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion
et Saint-Domingue / Haïti). Ce qui permet de comprendre que cette
histoire partagée fait partie intégrante de l’histoire nationale.
L’iconographie abondante et diversifiée sollicite l’imaginaire et
constitue un support pédagogique de première qualité.
Cet Abécédaire de l’esclavage des Noirs est un ouvrage de
sensibilisation indispensable. Gilles Gauvin, docteur en histoire, auteur,
spécialiste de l’histoire contemporaine de La Réunion, est
depuis une dizaine d’années enseignant en collège ZEP (Zone
d’éducation prioritaire). Il est par ailleurs, membre du Comité
pour la mémoire de l’esclavage (CPME), institué le 5 janvier
2004 en application de la loi du 21 mai 2001 qui tend à la reconnaissance
de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.
L’une des missions du CPME consiste à proposer des mesures d’adaptation
des programmes d’enseignement et à soumettre des actions de sensibilisation
dans les établissements scolaires. Gilles Gauvin a publié
récemment Michel Debré et l'île de La Réunion
: une certaine idée de la plus grande France (2006) et a collaboré
à l’ouvrage Les Français au quotidien, 1939-1949 (2006).
Il prépare une Histoire de La Réunion. |
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LES NEUF CHAMANES
ET LE MAÎTRE DE LA PLUIE
Récits Palikur de Guyane par Mauricienne Fortino.
Introduit par Nicole Launey
Vous découvrirez dans ces récits inédits
des créatures étranges et mystérieuses ainsi que la
vie de certains chamanes qui communiquent avec elles. Vous apprendrez que
la "Rivière sans os" est le lieu mythique le plus important pour
ce peuple. Des récits pour voyager très loin et aborder l'imaginaire
foisonnant du peuple palikur. ISBN : 978-2-296-02740-4 • mars 2007 • 64
pages
Mauricienne FORTINO - Macouria
Originaire de Saint-Georges de l'Oyapok, de mère
Paykwene (Palikour) et de père Créole, Mauricienne est
très attachée à la culture et la tradition Palikour.
Présidente de l'association Kamawyeneh depuis 1987, elle est aussi
responsable du groupe Culturel avec lequel elle a fait plusieurs déplacements
en France hexagonale, en Martinique, en Guadeloupe et au Surinam.
Les contes et les histoires de la communauté Palikour ont intéressée
Mauricienne dès son plus jeune âge, elle aime la présence
des anciens du village car en leurs compagnies "nous apprenons beaucoup
de petits secrets et surtout beaucoup de contes et d'histoires sur la communauté".
Dans les années 90 elle accompagnait les conteurs du village dans
les soirées "contes" pour faire la traduction du palikour au français,
c'est à une de ces occasions qu'elle rencontre à nouveau
Franck de Krakémantò venu de Saint-Georges pour conter lors
d'un des premiers festivals de conte en Guyane organisé par Myriam
Toulemonde de la DRAC Guyane, avec notamment la participation du groupe
Masak et de Paul Midellijn, conteur professionnel surinamien vivant en
Hollande Depuis 1993 avec les anciens des différents villages
elle a commencé un travail de collecte de contes en palikour et
de traduction en français. 2000 fut l'année de la révélation
: une soirée "contes" fut organisée au village Mauricienne
rentre dans la grande ronde des conteurs et depuis lors elle conte dans
les écoles et collèges : Collège République,
les écoles de Macouria, Collège Paul Kappel et parfois à
l'invitation d'associations. Son association anime aussi dans
les écoles des stages de vanneries et de danses. Mauricienne
a une conscience aiguë de son devoir de transmission et c'est
sans répit qu'elle transmet les contes et légendes, les chants
et les danses de la communauté Palikour aux jeunes de l'Association
Kamawyeneh. Conte en paykwaki et/ou en français
"La Belle Créole"
Maryse Condé
par Julie Sergent
Elle nous arrive aujourd'hui avec son quatorzième
roman, parmi une oeuvre abondante qui compte également des pièces
de théâtre, des nouvelles, des livres jeunesse, plusieurs
anthologies de littérature antillaise, et nombre d'articles et d'essais
traitant en particulier de l'identité culturelle. Impressionnant?
Un peu. Mais l'est surtout l'essentiel, qui transpire en l'occurrence des
pages de La Belle Créole, et qui vient départager les grands
écrivains comme Maryse Condé des autres: la singularité
d'une écriture mariant, dans son cas, le français et le créole,
et conjuguant efficacité et poésie comme si leur cohabitation
n'avait jamais fait autrement que d'aller de soi. La Belle Créole
raconte tout en tranquilles allers et retours dans le temps l'histoire
d'un jeune Noir dénommé Dieudonné, dont on apprend
en début de roman qu'il vient d'être, un peu miraculeusement,
acquitté du meurtre de la maîtresse blanche chez qui il était
employé comme jardinier. Le mystère règne quasiment
tout le long des récit sur les circonstances de la mort de Loraine,
richissime alcoolique à qui Dieudonné aurait pourtant tout
offert, eût-il encore possédé quelque chose de précieux
dans cette ville de Port-Mahault agitée par les conflits raciaux
et sociaux, et où ses seules joies appartiennent au passé.
L'histoire que dévoile Maryse Condé ne sera pas compliquée.
Faisant appel à divers personnages, évoluant aussi bien dans
les tribunes de la politique que dans celles de la famille, et montrant
des conflits de race autant que de sexe, La Belle Créole mettra
peu à peu en scène une série de rendez-vous manqués
avec l'amour. De la plus élémentaire affection d'un parent,
à la plus louable dévotion d'un ami, et jusqu'à la
brûlante passion amoureuse, tous les acteurs semblent devoir souffrir
le manque. Il n'y a que le lecteur qui gagne. Haut la main. Éd.
Mercure de France, 2001, 253 p
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"Histoire et pouvoir
dans la
LITTERATURE ANTILLO-GUYANAISE"
de Ange-Séverin
Malanda
Contribuant à l'effort de celles et ceux qui,
aux Antilles et en Guyane, interrogent le langage et l'histoire, le présent
travail confronte différentes problématiques. Procédant
à une relecture de plusieurs écrits, l'auteur poursuit une
recherche portant sur les anciens autant que sur les plus récents
tours de pensée ou d'écriture. Les enjeux qu'il repère
se jouent dans le rapport entre écrits et oralité, entre
langage, savoir et pouvoir. Cette étude traite des représentations
de la colonisation, de l'esclavage et de l'univers postesclavagiste tout
en questionnant les discours qui se tiennent au sujet de la "créolité"
et de la "guyanité". Il dénombre quelques thèmes ou
problèmes que les auteurs de la Martinique, de la Guadeloupe ou
de la Guyane et d'Haïti reproduisent ou transforment progressivement.
Paru aux éditions Silex/Nouvelles du Sud, 46 rue Barbès,
F-94200 Ivry-sur-Seine.
Rodrigo Rey Rosa
LA RIVE AFRICAINE
DU MONDE ENTIER 192 pages -
La rive africaine a la beauté d'une énigme.
Dans ce court roman, Rodrigo Rey Rosa met en scène les destins croisés
d'un jeune berger marocain et d'un voyageur colombien qui perd son passeport
à Tanger et ne peut plus quitter la ville. En principe, tout semble
séparer les deux protagonistes. Hamza rêve de partir un jour
de l'autre côté de la Méditerranée ; il
veut devenir riche, comme cet oncle installé en Espagne qui lui
a récemment fait cadeau d'une paire de baskets. Ángel en
revanche ne sait plus où il veut aller. Le temps d'obtenir un nouveau
passeport, il déambule dans les rues de Tanger à la recherche
d'une vérité qui lui échappe, peut-être parce
qu'il n'arrive pas à la comprendre ou simplement à l'accepter.
Par leurs liens avec d'autres personnages de la ville – Rachid, le seigneur
de la Casbah ; Julie, l'archéologue –, par une chouette captive
tantôt de l'un, tantôt de l'autre, par la géographie
qui les place au bord du détroit de Gibraltar, avec ses trafics,
son charme et ses tentations, leurs vies vont totalement s'imbriquer sans
que jamais ils ne se rencontrent. Écrivain de notre village planétaire,
Rodrigo Rey Rosa tisse ici, d'une main de maître, les fils de l'histoire
secrète unissant Ángel le Colombien et Hamza le Marocain.
Et il le fait avec un style limpide mais dont la clarté est en réalité
trompeuse, car elle souligne la part d'ombre qui entoure les protagonistes
et rend leurs actions à la fois mystérieuses et inévitables.
Pour chacun, Tanger est ce lieu de passage emblématique où
se dévoile le fragile équilibre entre liberté et contingence
gouvernant nos destins. Nul ne saura dire s'ils s'y sont égarés
ou retrouvés, peut-être parce que dans ce monde de migrants,
entre l'Europe et l'Afrique, entre le « premier monde » et
celui qu'on appelle « le tiers-monde », toute idée d'identité
est devenue désormais échangeable et transitoire. Seul compte
le rêve d'un avenir qui pousse chaque jour des centaines d'anonymes
à traverser clandestinement le détroit et à essayer
d'atteindre l'autre rive, là où la vie peut encore être
synonyme d'espoir. LA RIVE AFRICAINE [2008], trad. de l'espagnol par Claude
Nathalie Thomas, 192 pages, 140 x 205 mm. Collection Du monde entier, Gallimard
-rom. ISBN9782070760572
On
en parle |
Scholastique Mukasonga est grave, droite. Elle rit. Et chaque rire,
rescapé de la barbarie, désigne sa force, celle qui lui a
fallu conquérir pour survivre et porter la parole des siens disparus
lors du génocide rwandais. Sa famille de sang mais aussi tout son
peuple, les Tutsis. Pour mener à bien ce devoir de mémoire,
l'écriture est sa meilleure alliée. Depuis la parution d'
Inyenzi ou les cafards , il est désormais interdit de dire que l'on
ne savait pas.
CRL: Quand avez-vous commencé à écrire ? Comment
est né ce livre ?
Scholastique Mukasonga : Je l'ai écrit de façon
spontanée, normale. J'ai commencé à écrire
pendant le génocide. Je l'ai appris en 1994 , j'étais à
Hérouville Saint-Clair alors. Je ne me suis pas fait d'illusions.
Je me suis dit que ce qui était attendu était en train de
se produire. C'était fini. Il fallait que je sois forte. Et j'ai
eu peur de perdre la mémoire, de péter les plombs. C'était
tellement grave, tellement catastrophique. Alors je me relevai la nuit
pour écrire dans mon cahier. Il était toujours là,
au pied de mon lit. Mais je ne songeais pas encore à un livre. Et
puis, je travaillais aussi beaucoup pour mon association d'aide aux orphelins
du génocide rwandais.
CRL : Vous n'êtes pas retournée tout de suite au Rwanda
?
S. M. : Non. Depuis 1995, chaque année, je me
disais : je vais y aller. Mais je reculais l'échéance. Je
trouvais toujours un prétexte. Et j'avais ce poids sur les épaules.
Je n'étais plus Scholastique. Je devenais toute cette famille. J'agissais
au nom de cette famille. Il fallait que je sois à cent pour cent
sûre d'en revenir intacte. J'y suis retournée dix ans après,
en 2004. Vous savez cette année-là, les médias en
ont beaucoup parlé. Beaucoup de choses allant vers la reconnaissance
du génocide ont été dites. Ça m'a donné
une force incroyable, comme une autorisation. Et j'y suis allée.
CRL : Est-ce là que le livre prend vraiment forme ?
S. M. : Le devoir d'écrire s'est imposé
immédiatement. Face à face avec la réalité,
j'ai réalisé que j'étais mortelle. Je n'avais pas
mesuré l'importance de la mémoire. Qui allait être
capable de raconter cette histoire ? Aujourd'hui, à Nyamata [NDLR
: le village où la famille de l'auteure et d'autres familles tutsi
ont été déportées. ] on peut nous compter sur
les doigts. Il y avait quatorze villages où n'habitaient que des
gens déportés. Aujourd'hui, il n'y a plus rien. Que la brousse
sauvage. Il n'y a personne. Si vous affirmez qu'il y a eu des gens là,
on vous prend pour une folle. Je détenais la totalité de
l'histoire et personne d'autre ne pouvait faire ce travail. Je voulais
rentrer très vite en France pour écrire.
CRL : L'écriture d' Inyenzi n'a-t-elle pas été
une épreuve pour vous ?
S. M. : J'avais un souci très important. Je voulais
une écriture digne de ma famille, de mes disparus. Je ne voulais
pas que ce soit bâclé. J'ai été privilégiée.
J'ai eu accès à l'enseignement. Ce ne fut pas pesant. J'étais
dans le personnage de la petite fille, de l'adolescente. Ce n'était
pas une souffrance. Il fallait leur faire un beau travail, porter leur
parole. Je me le devais. Il fallait conserver cette mémoire. Je
repensais à tous ceux du village qui n'avaient pas pu aller à
l'école. Je voulais montrer que Mukasonga était capable de
faire quelque chose de valable. Chaque fois que je terminais une page,
je me disais que Cosma, mon père, devait être fier de moi,
que j'étais une enfant digne.
CRL : Vous avez pu aller à l'école. Vous êtes
partie au Burundi ensuite. Vous écrivez avoir été
choisie avec votre frère pour survivre.
S. M. : C'est à la fois une culpabilité
et une injustice. Culpabilité parce que je me demande : pourquoi
ais-je été choisie ? Nous étions cinq s?urs. Pourquoi
moi ? Injustice aussi : pourquoi est-ce moi qui doit rester à souffrir
? Quand Gallimard a accepté le livre, j'ai pensé : c'est
donc justifié. J'ai bien fait. Ils avaient raison. Ce livre m'a
donné une place que je n'arrivais pas à avoir jusque-là.
Cela a légitimé mon existence. Ça me donne une force
pour continuer le combat.
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Toni Morrison, Un don
par Minh Tran Huy
Avec Un don, Toni Morrison, prix Nobel de littérature
en 1993, évoque dans une prose lyrique le monde beau, sauvage et
encore anarchique qu’était l’Amérique du XVIIe siècle.
Dans Beloved, Toni Morrison avait mis en scène
une mère hantée par le fantôme de son enfant, qu’elle
avait égorgée pour lui éviter de vivre dans les fers
de l’esclavage. Dans Un don, ce n’est pas une mère mais une fille,
Florens, qui la nuit voit apparaître celle qui lui a donné
le jour. Une femme qui, à défaut de la tuer, l’a autrefois
abandonnée, suppliant Jacob Van Aark, un étranger de passage
dans la plantation du Senhor d’Ortega, où toutes deux étaient
esclaves, de la prendre – plutôt qu’elle-même et son petit
garçon – en paiement de la dette contractée par le gentilhomme
portugais. Plusieurs années ont passé, mais Florens ne s’est
jamais remise de cette blessure originelle et refuse à présent
d’écouter le message que « a minha mãe » tente
désespérément de lui communiquer, et que le lecteur
découvrira à la toute dernière page de ce roman où
la prix Nobel de littérature 1993 allie avec son talent et son savoir-faire
habituels la violence à la poésie, et le lyrisme à
l’acuité.
Nous sommes à la fin du XVIIe siècle,
et l’esclavage, contrairement au contexte de Beloved, n’est pas encore
associé à la race. Mais les choses changent : un conflit
vient de s’achever, qui opposait « une armée de Noirs, d’indigènes,
de Blancs et de mulâtres – Noirs libres, esclaves et engagés
», menée par des membres de la gentry, à d’autres grands
propriétaires locaux afin de renverser le gouverneur de Virginie.
Pour la première fois, le pouvoir a été attaqué
par un groupe dont les intérêts transcendaient le statut,
la classe et la race, et, afin que cela ne se reproduise pas, on a édicté
des lois donnant aux Blancs des droits que les Noirs n’ont pas, permettant
notamment aux premiers de tuer les seconds pour n’importe quelle raison
sans être poursuivis. La fiction d’une identité définie
par la couleur de peau se met en place avec les tragiques conséquences
que l’on sait.
Cela posé, Un don ne s’intéresse
pas qu’à un moment clé de l’histoire afro-américaine,
mais plus largement aux fondements d’une nation, dont la ferme de Jacob
Van Aark, bâtie au milieu d’une nature encore sauvage (et magnifiquement
décrite), est un parfait microcosme. Outre lui et sa femme Rebekka,
qu’il a fait venir d’Angleterre, ainsi que Florens, l’enfant noire, ce
lieu rassemble une Indienne, Lina, achetée à des presbytériens
qui l’ont recueillie après qu’une épidémie a dévasté
toute sa tribu, une faible d’esprit «aux yeux gris argent»,
Sorrow, rescapée d’un naufrage, et deux «engagés»,
Willard et Scully, qui attendent d’avoir accumulé de quoi acheter
leur liberté (le passage en Amérique se payait pour les démunis
en années de labeur qui pouvaient se prolonger indéfiniment,
la dette passant des parents aux enfants).
Chacun des personnages, qui sont autant de fragments
de la mosaïque identitaire de l’époque, incarne également
une servitude particulière, de Rebekka, dont les perspectives se
limitent à «servante, prostituée ou épouse»
du fait de son sexe et de son rang social, à Florens, qui troque
son asservissement pour un autre en tombant follement amoureuse d’un forgeron,
un homme noir et libre – une rareté qui n’est pas encore une anomalie
– venu construire pour Jacob Van Aark un splendide portail pour la nouvelle
demeure que celui-ci veut bâtir. Une maison qui là encore
est un joug, une maison bien trop somptueuse pour le petit fermier et commerçant
qu’il est, mais qu’il désire passionnément depuis qu’il a
été dîner dans la propriété des d’Ortega.
Une maison qu’il considère comme un témoignage de ce qu’il
a accompli, et un héritage, mais qui perd tout son sens lorsque
Jacob disparaît sans personne à qui la transmettre, et que
son épouse elle-même se meurt du mal qui l’a tué, la
variole.
Ces drames nous sont rapportés en faisant
fi de la chronologie, avec un art de la (dé)construction et des
narrations entremêlées dans lequel Toni Morrison a toujours
été experte. Jouant avec aisance des temporalités
et des points de vue, les histoires de Jacob, Rebekka, Lina, Sorrow, Willard
et Scully, contées à la troisième personne, viennent
se greffer au récit, ou plutôt à l’adresse à
la première personne de Florens, partie sur les routes retrouver
le forgeron qu’elle adore, seul à pouvoir guérir sa maîtresse
(il a auparavant soigné Sorrow, atteinte bien avant les autres).
Un don est à la fois une remontée aux origines d’une nation
– et de l’esclavage – et une traversée des États-Unis, géographique
et métaphorique, avec les voyages de Jacob, puis de Florens, qui
éclairent les facettes d’un pays se constituant dans le chaos, entre
un Sud qui décrète les premières lois racistes et
un Nord où font rage les persécutions pour sorcellerie alors
que cohabitent ici et là des dizaines de factions religieuses…
Loin de l’idéal pastoral et de l’image
bucolique de la terre promise, l’Amérique s’est édifiée
au prix du sang et de la perte de l’innocence, nous dit Toni Morrison :
l’utopie d’une identité multiple mais harmonieuse – telle qu’elle
s’est fugitivement réalisée dans la ferme de Jacob, où
le couple, les servantes et les engagés ont un instant réussi
à former une famille malgré leurs différences – ne
peut que dégénérer sur le long terme. Avec le décès
du maître, la communauté à laquelle ils croyaient appartenir
se délite : ils ne sont rien de plus qu’une collection d’orphelins
et de déracinés. «Baptistes, presbytériens,
tribu, armée, famille, il fallait bien quelque chose pour faire
un cercle et protéger de l’extérieur.» Pour survivre,
on a besoin d’une structure, qu’elle soit tribale, raciale, religieuse
ou institutionnelle, et c’est ainsi que Rebekka basculera dans une dévotion
fanatique, et que les trajectoires autrefois unies des uns et des autres
éclateront pour que naisse une autre composante essentielle de l’identité
américaine : l’individualisme forcené.
Dans cette parabole d’une rare densité
symbolique, où le naturel se fond avec le surnaturel, où
les thèmes de la servitude, de la féminité, de l’amour
maternel et de la quête de soi sont articulés avec une puissante
subtilité, Toni Morrison use d’une imagerie et d’une langue aux
accents bibliques pour dire un paradis perdu. Sa chute est causée
par deux péchés originels : l’extermination des Native Americans,
dont la tribu de Lina est exemplaire, et la tentation de l’esclavage à
laquelle Jacob finit par succomber, malgré sa répugnance
pour le commerce des hommes – il décide en effet d’investir dans
des plantations de canne à sucre avec cette idée qu’«
il y [a] bel et bien une profonde différence entre la proximité
intime des corps des esclaves [du domaine Ortega] et une main-d’oeuvre
lointaine à La Barbade ». La corruption de ses idéaux,
à l’image de la maladie qui le dévore, sera le début
de la fin, et il n’est pas anodin que le portail de fer forgé ouvrant
sur sa demeure rêvée – et maudite – soit constitué
par deux serpents dont les crocs ont été remplacés
par des pétales de fleurs : dans cette Amérique en devenir,
l’enfer découle du paradis, beauté rime avec cruauté,
et splendeur avec horreur. Seule lueur d’espoir, ou presque, le «
don » du titre, cette miséricorde terriblement humble et humaine
(le roman s’intitule A Mercy en anglais) dont Florens, traumatisée
comme tous ses compagnons, a été témoin sans la comprendre,
et que le fantôme de sa mère tente vainement de lui révéler,
dans un ultime et déchirant effort d’apaisement.
Un don
Toni Morrison
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Anne Wicke
Éd. Christian Bourgois, 194 p., 15
euros.
Toni Morrison est l’auteur d’essais et de neuf
romans, dont Sula, Le Chant de Salomon et Love. Toute son oeuvre est publiée
en français aux éditions Christian Bourgois.
Nous
avons lu
Jeune diplômée d'une prestigieuse école de mode
et design, Lia est engagée comme styliste-créatrice dans
une grande maison de haute couture ; le succès est au rendez-vous.
Salim est le fondateur d'AIDE, importante organisation humanitaire très
connue pour ses actions en cas de catastrophe naturelle, de guerre, d'épidémie,
de famine et pour ses combats en faveur des droits de l'Homme. Charlotte
SECK raconte avec émotion et tolérance une histoire où
la rencontre entre le milieu de l'humanitaire et l'univers luxueux de la
mode se révèle instructive et touchante.
Tous nos amis et sympathisants de par le monde le savent,
en tant que militants de défense des droits de l’homme et de l’enfant,
notre destination première n’est pas de verser dans la critique
littéraire. Ceci-dit, lorsqu’un livre, à plus forte raison
lorsqu’il émane d’un jeune auteur, qui plus est, originaire d’Afrique
de l’Ouest, traite de sujets essentiels à nos yeux, qui par là
même, motivent les multiples combats que nous menons, nous jugeons
utile de lui consacrer un texte pour le faire connaitre au plus grand nombre.
Dans son roman, d’emblée déroutant, mais très intéressant
par la complexité des personnages qu’il nous offre, les sentiments
forts et contradictoires qui les animent, les interrogations qui les assaillent
et les bouleversent, Charlotte Seck nous dépeint le monde d’aujourd’hui
dans lequel, des millions de gens nés dans un autre pays, sur un
autre continent, arrachés à leur culture, à leur environnement,
pour diverses raisons, et vivant ici à présent avec
nous, parmi nous, se cherchent à la fois une identité, une
nouvelle raison d’être et d’espérer, ne demandant qu’une chose,
qu’on les regarde non pas en fonction de leur couleur de peau,
ou de leur religion, mais seulement comme ce qu’ils sont, des êtres
humain, en marche comme nous-mêmes, sur les chemins tortueux de la
vie.
Au départ de l’histoire, c’est la rencontre improbable
à Paris, dans un restaurant japonais, de deux personnes, qui en
toute logique, n’auraient jamais du se rencontrer car évoluant dans
deux univers à priori totalement incompatibles, à savoir,
celui de la mode et celui de l’humanitaire. Lia N’diaye est une jeune métisse
sénégalaise qui travaille comme styliste-créatrice
pour l’une des plus grandes maisons de haute couture au monde. L’originalité
de ses idées, la rigueur et l’énergie qu’elle déploie,
la qualité de ses dessins, font que malgré son jeune âge,
son ascension y est fulgurante. Passionnée par son métier,
portée par une farouche volonté de réussir pour se
hisser au niveau des plus grands noms de la profession, elle vit dans un
monde de luxe et de glamour, où son quotidien est rythmé
par la préparation des collections, les photos à paraitre
dans les magazines spécialisés, les voyages à l’étranger
vers les grandes capitales de la mode, et les défilés, comme
autant de feux d’artifices de couleurs et de paillettes signant l’apothéose.
Salim Kane est d’origine sénégalaise, mais né en France.
Contrairement à Lia il ne parle pas le wolof et ne connait pas le
pays de ses racines. Avocat, installé à Paris, il est
à la tête d’une grande organisation humanitaire dont il est
le fondateur, laquelle intervient un peu partout sur la planète
sur des terrains de guerre, famine, catastrophe naturelle, mais aussi sur
des dossiers qui relèvent de la défense des droits de l’homme
et de l’enfant. Formidable organisateur, ayant pu mettre en place au fil
des ans une structure de telle importance et d’aussi belle efficacité,
le personnage force l’admiration par la puissance de ses convictions, de
ses engagements au service des plus déshérités. A
l’inverse, il est terriblement fragile psychologiquement, ne supportant
pas, lorsqu’il est sur des théâtres de conflits, la vision
de cet environnement cauchemardesque de misères criardes, avec ces
scènes de désespoir, ces milliers de gens affamés,
ces femmes au ventre labouré, déchiré par les viols
successifs, ces enfants recroquevillés sur une simple couverture
à même le sol, en train de mourir ou déjà morts.
Chacun de ses voyages dans « l’enfer du monde » le ramène
en France plus tourmenté encore, ne parvenant pas à se défaire
de ces visions d’horreurs. Allongé sur son lit dans l’obscurité
de sa chambre, les yeux grands ouverts, il voit passer dans un défilé
interminable, ces millions de victimes de tant de conflits, arrachées
à la vie dans un fracas d’incendies, de hurlements, de bombes et
de rafales de mitrailleuses. Pour Salim, tout a commencé très
tôt, dès l’enfance, par une blessure au cœur jamais cicatrisée.
A l’âge de sept ans, sur une route de Normandie, suite à un
accident de voiture provoqué par un chauffard, il a perdu ses parents.
Plus tard, à dix huit ans, déjà sensibilisé
par la détresse des plus démunis, il a fait du bénévolat
aux restos du cœur et à Emmaüs, tout en tenant un parcours
scolaire sans faute.
Au final, le portrait tout d’une pièce d’un grand
et bel activiste magnifique d’humanité, mais tellement imprégné
de ses combats, et si proche des nécessiteux, qu’il en est arrivé
sans même s’en apercevoir, à s’oublier presque totalement,
pour se sentir aussi seul et aussi perdu qu’eux. On s’imagine dès
lors à quel point sa rencontre fortuite avec Lia N’diaye est problématique.
Au travers de cette jeune femme trop précieuse et trop bien vêtue,
Salim voit le monde de la haute couture tel que des milliards de gens le
voient, et tel qu’il est en réalité. Un univers superficiel
animé par une poignée de créateurs déjantés
et hallucinés, étant passés depuis fort longtemps
de la création en matière d’élégance vestimentaire,
à l’extravagance et à l’outrance, offrant ainsi à
leur richissime clientèle de femmes parvenues, évaporées
et maniérées, une orgie de tenues invraisemblables présentées
dans les salons, par une flopée de mannequins anorexiques. Un monde
hors du monde réel, tout axé sur le paraitre, dans lequel
les personnes ne sont jugées, estimées et valorisées,
que par les marques qu’elles portent et dont elles s’enorgueillissent maladivement.
A ce stade de l’histoire, on pourrait penser que ces deux êtres vont
reprendre leur cheminement respectif, en faisant en sorte d’oublier très
vite leur rencontre inopportune. Ce serait alors faire peu de cas du mystère
de celle-ci, et d’autres, dont tant de gens nous disent, bien souvent des
années après les avoir vécues, qu’elles étaient,
d’après eux, forcément inscrites dans leur destin.
Et comment les expliquer, si ce n’est par le fait qu’aucun être humain
ne peut dire à un autre à quel point il l’aime, ni pourquoi
il l’aime ? Simplement parce qu’il lui manque des mots pour cela, parce
que le vocabulaire est trop pauvre. Il sent seulement qu’il l’aime et qu’à
partir de cette rencontre, plus rien jamais ne sera comme avant. C’est
probablement ce que Lia ressent et qui va la pousser à faire les
premiers pas, à entrer dans la vie de cet homme si bon, si généreux,
mais tellement blessé, tellement renfermé sur lui-même.
Mais elle y entre telle qu’elle est, sans rien renier de sa passion pour
la mode, voulant seulement lui faire comprendre, que sa profession ne suffit
pas pour autant à la rendre insensible à la détresse
humaine, à la violence des conflits et à leurs terribles
conséquences. Il va s’ensuivre une relation un peu chaotique, faite
d’absences, de silences, de malentendus et de retrouvailles, jusqu’à
ce que Salim soit confronté à un très grave problème
de santé mettant sa vie en suspens…
Ce livre dont le thème principal, est une histoire
d’amour compliquée, n’est pas à proprement parler un récit
autobiographique, bien que l’auteur, dont on devine la timidité
et la pudeur, ne parvienne pas toujours à tenir les distances avec
ses personnages, notamment sur des sujets aussi graves que les méfaits
de la traite négrière et l’esclavage, le colonialisme,
l’apartheid, le danger du communautarisme ou le racisme et la xénophobie,
qui sévissent, perdurent et se développent comme un cancer
un peu partout dans le monde. Au fil des pages d’autres histoires
viennent se greffer sur l’histoire première, non pas comme un rajout,
mais bien au contraire, pour lui donner davantage d’ampleur et de
consistance. Ainsi lorsque Salim, dans le cadre d’une conférence
internationale, monte à la tribune pour dénoncer, devant
les représentants de nombreux pays d’Afrique et d’Amérique
latine, l’extrême pauvreté des populations, la faim dans le
monde, l’exclusion, toutes les formes d’extrémisme, les guerres
ou encore le conflit israélo-palestinien, il se bat sur le même
terrain que Karim, le frère de Lia, qui sous prétexte qu’il
est foncé de peau avec des cheveux très frisés, est
contrôlé « au faciès » plusieurs fois par
jour, par les mêmes agents. Lorsque Mounia, cette jeune sénégalaise
de dix sept ans qui vivait à Yeumbeul, dans une baraque en bois,
parle de la mort de son frère, avalé par l’Océan,
alors qu’avec d’autres il tentait de gagner l’Europe pour fuir la misère,
et envoyer ainsi de l’argent à sa famille pour l’aider à
survivre, elle est en parfaite osmose avec Birima, qui explique à
Emilie, qu’à Dakar, il manque 40.000 mètres cubes d’eau chaque
jour, que les gens doivent s’arranger comme ils peuvent avec les fréquentes
coupures d’électricité, qui amènent le pourrissement
des denrées dans les congélateurs, avec le manque d’argent
qui interdit l’accès aux soins, à la scolarité. Et
avec le paludisme qui fait des ravages. Au travers de quelques exemples
comme ceux-ci, l’auteur met l’accent sur les déséquilibres
effrayants ne cessant de s’aggraver entre pays pauvres et pays riches,
Nord et Sud, mais aussi sur les déséquilibres au sein même
des pays pauvres et des pays riches, entre basses et hautes couches sociales.
Le frère de Mounia est mort. Combien d’autres sont morts avant lui,
et combien vont mourir encore en espérant atteindre la terre promise
?
Je me souviens de ce malien rencontré un jour par
hasard au buffet de la gare d’Orléans. Son petit frère et
son cousin âgés respectivement de quatorze et vingt deux ans,
avaient disparu dans les flots sous ses yeux, avec une dizaine d’autres
malheureux. Assis en face de moi, cet homme d’une trentaine d’années,
vieilli, usé prématurément, ravagé par une
douleur intérieure permanente, fixait sa tasse de café en
m’expliquant « il fallait partir vous savez, on était trop
pauvres, l’Europe pour nous, dans nos rêves, c’était comme
un soleil au milieu de la nuit ». De cet ouvrage montent également
les cris de toute une jeunesse qui, chez nous, se sent différenciée,
dépréciée, mal aimée, exclue par un système
qui reste à l’évidence profondément inégalitaire.
Une jeunesse à qui l’on parle sans cesse de devoirs et d’intégration,
en ne lui offrant dans le meilleur des cas, comme perspectives à
long terme, que la désolation des quartiers de banlieues, l’échec
scolaire et le chômage en prime. Il y a nécessité urgente,
nous ne cessons de le dire et de l’écrire, à changer radicalement
notre forme de pensée, pour changer l’ordre du monde, faute de quoi
nous verrons se multiplier les conflits partout, la misère et la
famine s’aggraver, obligeant des peuples entiers à quitter leurs
terres pour ne pas y mourir. Il faut apprendre à raisonner avec
le cœur et la conscience, et non plus sur les seules règles
du profit maximum, comme priorité et valeur absolues. Apprendre
à partager les richesses équitablement, afin que dans les
pays pauvres, le niveau de vie des populations puisse être relevé.
Car qu’elle est la vie d’une famille de cinq ou six personnes, qui n’a
pour vivre que deux dollars par jours ?
Charlotte Seck est une militante des causes humanitaires,
raison première qui la rend sympathique à nos yeux,
mais si l’action humanitaire est une nécessité dans l’urgence,
elle n’a pas vocation à modifier dans ses fondements mêmes,
les structures politico-économiques des Etats, et par conséquent,
les rapports en cours qui en sont les conséquences. Assister les
populations en souffrance est une chose, et les membres des diverses ONG
le font admirablement bien au terrain, en prenant souvent de vrais risques.
Mais nous savons par expérience que de pair, il faut dénoncer
et combattre sans cesse les dictatures et tous ces régimes puants,
qui sont autant d’insultes à l’humanité, car directement
responsables de ces souffrances, de ces horreurs et de ces crimes. Ce qui
suppose une autre forme d’activisme, un militantisme de chaque instant,
idéologiquement structuré, et par conséquent, un engagement
politique ! Ce que semble-t-il, l’auteur a compris. Elle nous en donne
d’ailleurs la preuve, lorsque par le biais de Salim, elle nous parle longuement
du génocide du Darfour au Soudan « de l’ignoble nettoyage
ethnique exercé par les tribus arabes contre les populations noires
» du viol généralisé comme arme de guerre, de
ces fillettes emmenées au Nord pour y servir d’esclaves sexuelles.
Tout ce passage du livre qui est une charge sans concession contre la communauté
internationale, ayant laissé se perpétrer pendant tant d’années
un tel massacre sans réagir, annonce le début de son engagement
en ce sens. Nous avons également appris qu’elle avait jugé
utile d’incorporer à son blog le texte intégral de ma lettre
ouverte, ce dont je la remercie, par laquelle j’interpellais notre ex-Ministre
des Affaires étrangères, Mr. Douste-Blazy, sur la question
du Darfour précisément et les atrocités qui s’y déroulaient
depuis des années, dans l’indifférence presque générale
des gouvernements occidentaux, et l’immobilisme pour le moins suspect du
Conseil de sécurité de l’ONU. Se voulant citoyenne du monde,
à l’image de ces jeunes qui aujourd’hui ne veulent plus être
jugés, catalogués à partir de critères, dont
on sait qu’ils ont fait énormément de mal à l’humanité,
en contribuant à dresser les peuples les uns contre les autres,
elle nous parle de tolérance, de métissage, d’universalité,
mais aussi de ces êtres de lumière
de paix et d’amour qu’ont été ou sont, Martin Luther King,
Gandhi, Nelson Mandela, l’Abbé Pierre et quelques autres, justes
parmi les justes, dans un monde de violences et d’injustices. Elle
nous parle du Sénégal, de l’analphabétisme avec les
« talibés, ces enfants en haillons et pieds nus, contraints
de mendier dans les rues pour survivre » du poids des coutumes, de
la nécessaire émancipation des femmes, du combat quotidien
pour la démocratie, et de ces endroits manquant incroyablement d’hygiène,
où des moutons, des chèvres et des chiens trainent un peu
partout « buvant dans des eaux stagnantes, à côté
des mouches venant se poser sur des aliments vendus sur des étalages
à l’air libre ». Un pays dans lequel un quart de la population
à peine vit dans l’opulence, tandis que précarité
et extrême pauvreté, restent le lot quotidien des moyennes
et basses couches sociales. Un pays d’Afrique parmi d’autres, qui ressemble
à tous les autres, dans lequel, comme partout ailleurs, la vision
de ces quartiers résidentiels, de ces villas somptueuses avec piscine,
rend plus insupportable encore celle des taudis. Un pays parmi d’autres,
qui ressemble à tous les autres, dans lequel des milliers, et des
dizaines de milliers de jeunes issus des classes défavorisées,
ne pensent plus qu’à partir, rêvant chaque nuit à l’Europe,
comme à « un soleil au milieu de la nuit ». Un autre
auteur, également d’origine sénégalaise, dont nous
avons reçu l’ouvrage bouleversant, nous parle de ces jeunes filles
d’origine modeste qui, confiées à des familles aisées,
sont censées venir en France, ou plus généralement
en Europe pour y étudier, et qui dès leur arrivée,
se voient délestées de leur passeport, puis contraintes ensuite
sous la menace permanente, à travailler comme bonnes
à tout faire pendant des mois, voire des années, au service
de ces familles. Ce qui a été le cas pour l’auteur de ce
témoignage, dont nous reparlerons sur l’année qui vient,
afin de dénoncer cet esclavage moderne, omniprésent sur notre
territoire, qui se dissimule souvent derrière les façades
des immeubles les plus cossus, dont
on ne parle pas suffisamment, et à tort. A plus forte raison lorsqu’on
sait que la femme qui a abusé de la crédulité de cette
jeune fille et des parents de celle-ci, alors mineure lors de son arrivée
chez nous, a pu repartir en catastrophe au Sénégal, échappant
ainsi de fait à toutes poursuites judiciaires. Et que depuis, elle
y occupe un bon poste au gouvernement. Il y a de quoi être
non seulement surpris, mais scandalisés !
Le livre de Charlotte Seck a été publié en
2009, aux Editions L’Harmattan, 5 et 7, Rue de l’Ecole polytechnique, 75005
Paris. Pour se le procurer, deux possibilités. En librairie, ou
en le commandant directement à l’éditeur « diffusion.harmattan@wanadoo.fr
»
Jean-Claude BOZ
à la Une
AFRICAINS,
SI VOUS PARLIEZ,
Mongo
BETI
A tout seigneur, tout honneur, nous avons décidé
de célébrer l’arrivée du printemps avec AFRICAINS
SI VOUS PARLIEZ de Mongo BETI, un essai salutaire, pour ne pas dire de
salubrité publique sur les méandres de la françafrique
et les ravages du néo-colonialisme français dans les terres
et les têtes d’Afrique. Cet ouvrage, un recueil de textes originaux
écrits de 1978 à 2001 par un écrivain à la
plume affûtée, romancier encensé et essayiste censuré,
analyse avec une profonde acuité le pillage systématique
de l’Afrique, les collusions entre les potentats locaux et les hommes des
réseaux, les hommes de pailles et les multinationales, la presse
bananière et les intellectuels « du ventre », le tout
avec la bénédiction des Chefs d’Etats français. Mais
AFRICAINS SI VOUS PARLIEZ, est aussi et surtout un magistral contre-feu
à l’afropessimisme si cher aux médias français. Dans
un style décapant, aiguisé, et musclé, Mongo BETI
invite au changement des mentalités des ex-colonisés, à
la fin de l’asservissement volontaire et propose une autre vision des relations
franco-africaines. Questions essentielles s’il en est aujourd'hui, plus
de 30 ans après les indépendances, tant France-Predator Inc
continue de claironner sa devise préférée : "Je te
colonise, je t'esclavagise : tu es mon ami".
Tout aussi salutaire, mais dans un registre différent,
l’ouvrage CONTRE LE TRAVAIL est un essai introductif sur la vaste question
du rapport de l’Homme au travail. Dans cette critique radicale (du vol
au libre accès de tous aux richesses naturelles), Philippe GODARD,
qui mène une réflexion autour de ce thème depuis plusieurs
années (il a notamment écrit La vie des enfants travailleurs
pendant la révolution industrielle et Contre le travail des enfants)
n’épargne personne et démonte toutes les idéologies
qui justifient le travail, à commencer par celles s’appuyant sur
la notion de progrès. Car si l’homme, en dernière analyse,
travaille au progrès de l’humanité, définir ce progrès
supposé tient de la gageure. Seul, l’aspect flou du progrès
permettant de justifier à peu près toutes les formes de travail.
Quoi qu’en disent les radotages de vos théoriciens tiers-mondistes,
Monsieur le Président de la République française,
quoi qu’en disent les ethnologues d’un autre âge qui s’empressent
autour de vous et assurent vous livrer l’âme noire toute nue, un
peuple déshérité ne saurait transformer son présent
ni conquérir son avenir sans élever la voix et frapper du
poing sur la table.
Dans les dispositions de l’Elysée à
l’égard de l’Afrique, rien n’a changé ; c’est toujours le
même choix, en faveur des dictateurs, contre les peuples. Les espérances
politiques de nos peuples ont été le plus souvent soit trahies,
soit mystifiées… Les pouvoirs franco-africains organisent donc le
vide, le silence morose, le côtoiement des individus, des groupes,
des catégories, des ethnies, jamais leur dialogue et leur interpénétration,
en un mot l’obscurantisme… Broyés par des institutions culturelles
dont la fatalité est de nous aliéner, nous prétendons
créer une littérature qui soit l’expression authentique de
notre moi collectif.
Si les Français se bouchèrent jadis
les oreilles, quand nous tentions de leur conter l’histoire somme toute
fade de notre résistance sous la colonisation, niant que celle-ci
ait jamais eu le visage que nos plumes perverses s’obstinaient à
tracer, que feront-ils a fortiori lorsque nous en viendrons fatalement
à conter l’histoire atroce de trente ans de néo-colonialisme
? Il faut nécessairement que nous la racontions, cette histoire-là.
A nos enfants d’abord, parce que c’est un devoir de se transmettre de génération
en génération les histoires sans lesquelles il n’y a pas
d'histoire ni de mémoire collective.
Né au Cameroun, Mongo Beti (1932-2001),
romancier à succès (Ville Cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba,
Mission terminée, Le Roi miraculé, Remember Ruben, Perpétue,
La ruine presque cocasse d’un polichinelle, Trop de soleil tue l’amour,
Branle-bas en noir et blanc), essayiste engagé (Main basse sur le
Cameroun, La France contre l’Afrique), enseignant, libraire et éditeur,
fait partie des plus grands écrivains africains. En exil pendant
plus de 30 ans en France, il a milité toute sa vie durant pour la
libération des peuples noirs et la fin de l’inique pacte colonial.
Violemment censuré en 1972 par les gouvernements français
et camerounais pour son essai Main basse sur le Cameroun aux éditions
Maspero, Mongo Beti est demeuré jusqu’au bout un combattant visionnaire
en dénonçant sans relâche les ingérences étrangères
prédatrices en Afrique.
A commander aux Editions Homnisphères,
21 rue Mademoiselle 75015 Paris.
Tél : 01 46 63 66 57 &
Fax : 01 46 63 76 19
Précis
de syntaxe créole
Jean
Bernabé
Ibis Rouge éditions, 284 pages, 25 euros,
ISBN 2-84450-203-2. Guide de Langues et Cultures créoles.
La prise en compte des données écolinguistiques
concernant la fonctionnalité sociale des langues doit perpétuellement
guider la pratique scolaire. Trouver quelle peut être la répartition
optimale des fonctions entre créole et français, d’une part,
et entre ces langues et les langues étrangères d’autre part,
doit être une préoccupation perpétuelle du pédagogue.
Cela suppose que l’on ne veuille pas faire jouer systématiquement
au créole un rôle que l’histoire ne l’a pas (encore) préparé
à jouer et qui est (actuellement) assumé par le français.
On ne voit pas, par exemple, pourquoi dépenser de l’énergie
à perte afin de constituer artificiellement une langue créole
des mathématiques alors qu’aucune production de pensée mathématique
ne se ferait sui generis dans cette langue. Il s’agit là d’un exemple
limite, car il existe, a contrario, des domaines où la langue créole
a été ou est encore productrice de concepts accompagnés
d’un lexique corrélatif et qui, de ce fait, peut faire l’objet d’un
investissement pédagogique circonstancié. Il appartient à
la recherche de bien répertorier, évaluer et promouvoir les
réalités concernées. On l’aura compris, la présente
description grammaticale constitue un pan du dispositif global censé
soutenir l’aménagement linguistique en pays créolophone.
Il est urgent d’en étendre les exigences à tous les domaines
concernés. Le succès de l’introduction officielle du créole
dans l’institution scolaire par capes de créole interposé
est à ce prix. Jean Bernabé est linguiste et professeur des
Universités.
Sami
Tchak
LA FÊTE DES
MASQUES
C'est Catherine Lara qui rythme les premières
pages de ce roman, narquois et doux requiem érotique pour une société
défunte. «Babylone, c'est la fête au ch. On va enfin
changer de peau. Les masques sont de trop. Ils n'auront pas le dernier
mot.» Le jour où Clara déguise son petit frère
Carlos en jeune femme, elle ignore qu'elle le pousse vers la perspective
la plus importante de sa vie : «En touâteau t cas, il faut
le dire, rien au monde n'avait produit sur et en moi un effet comparable
à celui qui résulta de cette vaine attente, l'attente du
pays d'Oscar Wilde.» Elle ignore aussi qu'il rencontrera Antonio,
qui berce sa mère au son de sa voix : «Il se pencha sur elle
et, comme d'habitude, c'est lui qui chanta pour l'endormir. Et, comme d'habitude,
pénétrée par cette voix devenue sa richesse depuis
des années, elle s'endormit.» Elle ignore enfin qu'il va s'enchanter
de sa propre mort : «Sa décision de me tuer me réjouit
donc, et, si je m'étais tué moi-même, comme je l'aurais
frustré, cet enfant !» Un savoureux badinage au cœur
du crime. LA FÊTE DES MASQUES [2004], 112 pages sous couv. ill.,
140 x 205 mm. Collection Continents noirs, Gallimard -rom. ISBN 2070770389.
René Maran.
Le premier Goncourt noir 1887-1960
par Charles Onana
Sortie en librairie le 20 février. René
Maran fut un écrivain français brillant et de réputation
internationale. Son roman « Batouala », prix Goncourt en 1921,
a été traduit partout dans le monde. Ce livre est la première
biographie consacrée à l’écrivain. Au fil de ses recherches,
l’auteur a pu acquérir une connaissance intime de René Maran,
en consultant ses archives personnelles et familiales, les archives administratives
coloniales ainsi que de nombreuses photos inédites. Un livre dense,
clair et très bien documenté qui retrace ce qu’a été
la vie tumultueuse du premier prix Goncourt noir de la République
française. ISBN : 978-2-916872-01-8. Lorsque "Batouala" obtient
le prix Goncourt en 1921, en pleine période coloniale, le livre
fait scandale et déclenche les polémiques. René Maran,
fonctionnaire colonial en Afrique, ami d’enfance de Félix Eboué,
a osé décrire et dénoncer, dans sa préface,
les abus et exactions des colons français. Il est alors brimé
par sa hiérarchie et menacé de mort dans les colonies. Sous
les pressions des plus hautes autorités françaises en Afrique,
il sera contraint de démissionner de l’administration coloniale.
En même temps, il est encensé par une certaine partie de la
presse française et étrangère et inspire d’autres
écrits tel le Voyage au Congo d’André Gide.Sous l’Occupation,
la position de Maran est délicate. Parisien célèbre,
intellectuel noir et époux d’une femme blanche, le régime
de Vichy ne lui est pas favorable. Sommé par les Allemands de collaborer
en écrivant des articles à charge contre sa patrie, la France
et contre les Etats-unis, il refuse et se tient à l’écart
du monde politique. Le regard qu’il porte alors sur ses compatriotes témoigne
de la valeur qu’il accorde aux principes d’indépendance d’esprit,
de dignité et de liberté : Les Français sont, présentement,
ou anglophiles, ou hitlérophiles, ou américanophiles, ou
soviétophiles, ou fascistophiles. Tous comptent, selon leurs affinités
électives, ou sur l’Amérique, sur l’Angleterre, sur la Russie,
sur l’ordre hitlérien ou sur les disciplines fascistes pour les
sauver du chaos où les ont plongés, leur insouciance, leurs
querelles intestines et leur incurie.Dans une France tourmentée
par son histoire et sa mémoire coloniales, la vie de René
Maran est riche d’enseignements. A la fois homme de couleur et fonctionnaire
colonial consciencieux en Afrique, à la fois persécuté
par sa hiérarchie et très respecté dans les milieux
intellectuels français et étrangers, René Maran a
su incarner l’excellence. Son parcours est celui d’un intellectuel noir,
venu des Antilles, qui a réussi à s’imposer, par son talent,
dans la vie littéraire parisienne. Il est aussi celui d’un homme
adoré par son épouse, Camille, et admiré des grands
écrivains de l’époque : Léopold Sédar Senghor,
Aimé Césaire, André Gide, François Mauriac,
etc.
Ananda Devi
Ananda Devi est originaire de l’île Maurice. Elle
vit à Genève. Elle a remporté son premier prix littéraire
à l’âge de quinze ans (Concours de la meilleure nouvelle de
langue française, organisé par l'Agence de Coopération
Culturelle et Technique à travers toute la francophonie) ; «
Solstice » son premier recueil de nouvelles a été publié
en 1977 et réédité en 1997. Partagée entre
les cultures occidentale et indienne, elle parle l’anglais et le hindi,
comprend le kenoungou, une langue du sud de l’Inde, mais considère
que sa langue maternelle est le créole avant le français,
appris à l’école.
ÈVE DE SES DÉCOMBRES BLANCHE. 160
pages
« Je suis Sadiq. Tout le monde m'appelle Sad. Entre
tristesse et cruauté, la ligne est mince. Ève est ma raison,
mais elle prétend ne pas le savoir. Quand elle me croise, son regard
me traverse sans s'arrêter. Je disparais. Je suis dans un lieu gris.
Ou plutôt brun jaunâtre, qui mérite bien son nom : Troumaron.
Troumaron, c'est une sorte d'entonnoir ; le dernier goulet où
viennent se déverser les eaux usées de tout un pays. Ici,
on recase les réfugiés des cyclones, ceux qui n'ont pas trouvé
à se loger après une tempête tropicale et qui, deux
ou cinq ou dix ou vingt ans après, ont toujours les orteils à
l'eau et les yeux pâles de pluie. » Par Sad, Ève, Savita,
Clélio, ces ados aux destins cabossés pris au piège
d'un crime odieux, et grâce à son écriture à
la violence contenue au service d'un suspense tout de finesse, Ananda Devi
nous dit l'autre île Maurice du XXIe siècle, celle que n'ignorent
pas seulement les dépliants touristiques. ÈVE DE SES DÉCOMBRES
[2006], 160 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN
2070776182. Parution : 05-01-2006.Ananda Devi
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
« Solstices », Port-Louis (Maurice) : Ed.
Patrick Mackay, 1977 ; Vacoas (Maurice) : Éd. Le Printemps, 1997
; « Le poids des êtres », Rose Hill (Maurice) : Éd.
de l'Océan Indien, 1987; « Rue de la Poudrière »,
Abidjan, Paris : Nlles Éditions Africaines, 1989; « Le voile
de Draupadi », Paris : L'Harmattan, 1993; « L'Arbre-fouet »,
Paris : L'Harmattan, 1997; « Moi, l'interdite », Paris : Dapper,
2000; « Pagli », Paris : Gallimard (Continent noir), 2001
« Les chemins du long désir », Saint
Denis (La Réunion) : Grand Océan, 2001; « Soupir »,
Paris : Gallimard (Continent noir), 2002; « La vie de Joséphin
le fou », Paris : Gallimard (Continent noir), 2003; « Le long
désir », Paris : Gallimard (Continent noir), 2003 et «
Eve de ses décombres », Paris (Collection blanche), 2006
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vidéo
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Divers
AÏDA
MADY DIALLO
"
Kouty, mémoire de sang " ,
(Roman)
Gao,
Mali, 6 mars 1986. Le village est attaqué par une bande de
pillards touaregs. La famille de Kouty, une fillette de 10 ans, est massacrée
sous ses yeux par quatre homes : le corps chétif $ de son petit
frère est fracassé contre un mur, son père est égorgé
pendant qu'il assiste au viol de sa femme, la mère de Kouty se suicide
peu après en s'immolant par le feu…Kouty, mémoire de sang
est le récit de la longue vengeance de cette fillette. C'est aussi
une partie de l'histoire de l'Afrique qui vit longtemps le peuple noir
capturé et vendu comme esclave par les seigneurs du désert.
C'est surtout le premier roman noir écrit par une jeune femme africaine.
Après une enfance en France, une adolescence au Mali et des études
supérieures en Ouzbékistan, Aïda Mady Diallo habite
actuellement à Bamako. Agro-économiste de formation, elle
gagne sa vie en travaillant pour un fournisseur de services Internet.
Mia
Couto
(Mozambique)
LES
BALEINES DE QUISSICO DE MIA COUTO.
Prodigieux
conteur, artisan d'une langue portugaise subvertie, métissée
de parlers populaires, Mia Couto, dans ces quelque vingt-deux nouvelles,
nous entraîne dans un espace de légende, en des temps originels
où bêtes et hommes communiquaient encore entre eux, où
la mort, farceuse, côtoyait la vie, où chaque être humain
était à la fois soi-même et l'autre, où d'inquiétantes
puissances magiques peuplaient le monde. Pourtant, c'est du Mozambique
qu'il s'agit, un pays bien réel - terre violente, soumise à
la sécheresse et à la famine, quand ce n'est pas à
la guerre, et habitée par un peuple magnifique et douloureux. Ecrivain
de langue portugaise, Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Engagé
aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération
du joug colonial portugais, il a été directeur de l’agence
d’information du Mozambique, de la revue Tempo, et du journal Noticias
de Maputo, avant de publier un premier recueil de poèmes Raiz de
orvalho aux éditions de l’Association des Ecrivains mozambicains
en 1983.
Dictionnaire
littéraire des femmes de langue française : De Marie
de France à Marie NDiaye
Christiane
P. Makward & Madeleine Cottenet-Hage
Karthala
& Agence de coopération culturelle et technique
Cet
ouvrage regroupe 200 notices rédigées par des critiques Françaises
et Nord-Américaines, sur des femmes écrivains de langue française
de toutes les aires de la francophonie, des origines (12e siècle)
à nos jours. Chaque notice comprend des indications biographiques,
une présentation synthétique de l'oeuvre, la bibliographie
de l'auteur et une sélection d'études critiques. Le dictionnaire
comporte environ 900 bibliographies d'auteurs n'ayant pas pu faire l'objet
d'une analyse. Seules y ont effectivement été retenues les
oeuvres littéraires de création (poésie, théâtre,
roman, fiction narrative ou autobiographique) comptant au moins deux livres.
Cette restriction n'empêche cependant pas d'y découvrir le
foisonnement et la richesse d'une création féminine en français
qui n'a trouvé jusqu'à présent qu'une place marginale
dans les ouvrages de référence. Selon les auteurs, cet ouvrage
se veut donc un outil complémentaire pour les spécialistes
des Lettres mais aussi un aide-mémoire et un compagnon de lectures
pour tous. Disponible auprès de Christiane P. Makward, professeur
à l'Université d'Etat de Pennsylvanie aux Etats-Unis à
cjm9@psu.edu.
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Quand
l'image nous parle
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Dennis Brutus, poète
sud-africain
« J’accuse
la censure »
Dennis Brutus est un poète sud-africain qui a lutté
contre le régime apartheid de Pretoria. Il a été arrêté
et emprisonné à ’Robben Island’ avec Nelson Mandela. Il a
vécu à Johannesburg jusqu'à sa mort, en début
de cette année. Cette interview était réalisée
par Benaouda Lebdaï, à La Vallette, Malte, le 23 mars 2008,
en marge d’un colloque sur les littératures du Commonwealth. Cette
interview était conduite en anglais, et traduite par Benaouda Lebdaï.
Vous êtes un poète connu et reconnu parmi
ceux qui comptent en littérature sud-africaine, mais aussi dans
le monde littéraire anglophone. Je sais que votre nom est souvent
cité en Algérie, un pays qui a soutenu l’ANC pendant la lutte
contre l’apartheid. Je sais aussi que vous avez visité Alger, pouvez-vous
nous rappeler dans quelles circonstances ?
Effectivement, j’étais invité par les membres
de l’ANC qui avaient un bureau permanent à Alger. Je suis resté
avec mes amis membres de l’ANC d’Alger, c’était la période
du Pan festival.
C’était en 1969 ?
Exactement, c’était pendant le Festival Panafricain.
Suite à ce festival et pendant ce séjour, j’ai publié
Poèmes d’Alger car Alger m’a particulièrement inspiré.
Ces poèmes ont été écrits à Alger et
après mon retour aux Etats-Unis où j’étais en exil,
ils ont été publiés par les presses de l’université
du Texas.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos impressions
d’Alger à ce moment là ?
Il est difficile de répondre à cette question.
Premièrement, le peuple algérien a gagné la lutte
contre le colonialisme et j’admire le peuple algérien pour cela,
en tant que Sud-Africain. Ensuite, j’ai ressenti que l’influence française
était forte, la langue aussi, enfin l’atmosphère générale.
Mais ... j’avais ressenti aussi que la Révolution n’avait pas complètement
réussi. Cela étant dit, le Festival Panafricain a été
un immense succès.
C’est vrai, j’y étais. Vous venez de publier
un ouvrage de poésie. Vous écriviez contre le système
apartheid, combattant sans relâche le gouvernement de Pretoria de
l’époque. Pouvez-vous nous dire quelle est votre thèmatique
aujourd’hui?
Le titre de ma nouvelle publication est Leafdrift et
cela veut dire une pile de feuilles. Je fais un jeu de mots sur le terme
feuilles et piles de pages. Donc, ces poèmes se présentent
au hasard, écrit selon l’humeur, une pile de feuilles sur différents
sujets. Le thème central reste l’Afrique du Sud et le fait que l’injustice
soit toujours présente en Afrique du Sud. Donc, bien que nous ayons
la démocratie, que nous avons réussi les formes de la démocratie,
nous n’avons pas accompli la réalité démocratique,
et par conséquence il y a toujours beaucoup d’injustice et de pauvreté.
Vous avez vécu aux Etats-Unis de nombreuse années,
je me rappelle notre rencontre à Philadelphie, lors de la conférence
sur les littératures africaines, ALA, dont vous étiez le
premier président. Où résidez-vous aujourd’hui ?
Je me souviens de votre nom et de cette rencontre. Concernant
le lieu de ma résidence , en ce moment, je vis à Johannesburg,
mais je retournerai aux Etats-Unis à l’automne pour y enseigner.
Pour le moment, j’enseigne à Johannesburg et à Durban.
Johannesburg, la ville où vous vivez en ce moment
a acquis la réputation comme étant l’une des villes les plus
dangereuses du monde. Qu’en pensez-vous ? Confirmez- vous cela ?
Vous avez raison. Il y a beaucoup de violence à
Johannesburg. Mais, ce que j’observe aujourd’hui, c’est que cela diminue.
Vous savez, la violence est le résultat direct du chômage.
Les gens sont désespérés. Nombreux sont ceux qui n’ont
pas à manger, ils n’ont pas de nourriture.
Etes-vous en train de me dire que les promesses n’ont
pas été tenues envers les Noirs d’Afrique du Sud ?
Oui ! Les promesses n’ont pas été tenues.
Pourquoi pas ? Comment cela se fait-il ?
Parce que le gouvernement obéit aux ordres de
la Banque Mondiale.
Que voulez-vous dire ?
La Banque mondiale vous dit qu’il faut licencier, renvoyer
les gens de leur travail, et réduire les services sociaux, vous
obéissez et donc vous avez plus d’exclusion. La Banque mondiale
vous dit que vous dépensez trop d’argent pour l’éducation,
alors vous diminuez l’argent alloué à l’éducation.
Cela est paradoxal puisque le rêve des Sud-Africains
était précisément de combattre l’apartheid, toute
forme d’apartheid, non ?
C’est vrai, c’est un paradoxe, c’est une contradiction.
Nelson Mandela est une icône aujourd’hui, il
n’y a pas de doute, mais vous semblez insinuer que Nelson Mandela n’a pas
accompli les choses pour lesquelles il s’est battu.
Nelson Mandela et Mbeki, l’actuel président, ont
échoué dans leur position contre la Banque mondiale. Durant
les réunions historiques de l’ANC, ils avaient adopté une
politique en faveur du peuple, mais quand ils se sont retrouvés
au pouvoir ils ont abandonné tous ces projets pour adopter un programme
en faveur de la corporation des banques.
Quelles sont vos relations avec l’Afrique du Sud aujourd’hui
? Je sens que vous êtes toujours rebelle !
Je soutiens le gouvernement sud-africain quand il adopte
des décisions qui servent le peuple. Je critique le gouvernement
quand il prend des décisions en faveur des banques. La plupart du
temps, ils soutiennent les banques et non le peuple. Je suis toujours ami
avec ces gens-là, ce que je critique ce sont les décisions
politiques économiques qu’ils prennent.
Vous êtes un membre actif de l’association Jubilee
South Africa, pouvez-vous nous dire un mot sur cette association ? Quel
est son but ?
En réalité, il y a deux organisations,
une pour l’Afrique du Sud et une pour les pays du Sud. Cette organisation
a deux objectifs : le premier est une demande de l’effacement total de
la dette des pays en voie de développement, les pays du Sud dont
l’Algérie fait partie d’ailleurs. Nous demandons des pays occidentaux,
de la France, des Etats-Unis, cela. Notre stratégie est de coordonner
les actions afin que les pays en voie de développement refusent
de payer la dette.
Etes-vous optimiste quant à l’issue de cette
entreprise ?
Il est très difficile de répondre à
cette question. Je dirais oui et non. Oui, nous sommes en train d’établir
une unité parmi ces pays, mais les Etats-Unis et le G8 nous mettent
beaucoup de pression. Beaucoup de pays africains coopèrent avec
les banques. Ils collaborent avec la Banque mondiale alors qu’ils devraient
s’y opposer.
Revenons maintenant à la littérature
sud-africaine. Selon vous, est-elle en train de changer ?
Bonne question. Il y a plus de publications aujourd’hui,
c’est certain. Il y a plus de ressources. Mais il y a peu d’ouvrages critiques,
peu d’ouvrages de fiction ou autre. J’accuse la position de l’ANC quant
à cette absence de critique sérieuse, peut-être craignent-ils
les écrits critiques.
Que voulez-vous dire ?
J’accuse la censure, toute sorte de censure qui décourage
les écrits critiques et la pensée critique.
Mais ne pensez-vous pas que les écrivains, romanciers,
poètes, dramaturges n’ont pas besoin d’autorisation pour s’engager
? Pour critiquer. Des écrivains comme Nadine Gordimer, Lewis Nkosi
et vous-même n’avez pas attendu une autorisation de Pretoria pour
lutter contre l’apartheid, à l’époque ?
Oui c’est vrai, mais j’aimerai dire que si toutes les
ressources sont coupées, si les structures n’existent pas, cela
sera difficile pour la nouvelle génération. En outre, il
existe un climat de découragement, donc moins d’esprit critique,
d’écrits critiques. La forme sociale du monde est la base de cette
globalisation, mais le peuple vaincra.
Propos recueillis par
Benaouda Lebdaï
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Le
livre
Contes
dogon du Mali.
Edition
bilingue
par
Geneviève
Calame-Griaule
Le site célèbre des falaises de
Bandiagara est peuplé d'hommes qu'une ancienne devise appelle "
équilibreurs de rochers ", hommage à la hardiesse de leurs
constructions. Les villages de terre ocre accrochés aux anfractuosités
abritent une vieille civilisation, dont la riche culture et les rituels
spectaculaires ont attiré depuis longtemps l'attention des chercheurs
et ont survécu jusqu'à nos jours en dépit des changements
inévitables. Cet ouvrage traite d'un aspect particulier de la littérature
orale des Dogon : le conte comme véhicule des modèles culturels
et reflet de la société. La promesse imprudente d'une mère
met son enfant en danger. L'idylle d'un chasseur et d'une gazelle. Les
aventures de lièvre et hyène. Pourquoi les guêpes ont-elles
la taille fine ? La longue patience de la sourde-muette. L'énigme
de l'enfant terrible. La quête initiatique des jeunes filles... Ces
récits et quelques autres sont présentés ici pour
la première fois en version bilingue. La traduction, aussi fidèle
que possible, est accompagnée de commentaires qui analysent leur
sens pour la société dogon, tout en soulignant leur universalité.
Collectés entre 1946 et 1969 dans la région de Sanga, ils
font partie d'un corpus plus large et sont représentatifs des variétés
narratives rencontrées à l'époque et encore vivantes
aujourd'hui. Les lecteurs intéressés par la langue trouveront
une présentation de ses principales caractéristiques et une
traduction mot à mot des textes en fin d'ouvrage. Geneviève
Calame-Griaule, directeur de recherche honoraire au CNRS, a accompagné
son père, Marcel Griaule, dès 1946 chez les Dogon. Agrégée
de grammaire, docteur d'état, ethnolinguiste, elle a étudié
les relations entre langage, culture et société (Ethnologie
et langage, La parole chez les Dogon, Gallimard, 1965) et publié
de nombreux travaux sur la littérature orale africaine. Editions
Karthala - Langues O' Recherches sur les littératures et les oralités.
Collection: "Langues en miroir", paris, 2006. Isbn : 2-84586-800-6 / Ean
13 : 9782845868007. 248 pages.
Chimamanda Ngozi Adichie
L'AUTRE
MOITIÉ DU SOLEIL
Lagos, début des années soixante.
L'avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna
est amoureuse d'Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste
; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une
liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture
locale. Le tout sous le regard intrigué d'Ugwu, treize ans, qui
a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie
en devenant le boy d'Odenigbo. Quelques années plus tard, le Biafra
se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu
sur la manche des soldats, s'étalant sur les drapeaux : c'est le
symbole du pays et de l'avenir. Mais une longue guerre va éclater,
qui fera plus d'un million de victimes. Évoquant tour à
tour ces deux époques, l'auteur ne se contente pas d'apporter un
témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre
comment l'Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés
dans la tourmente. L'autre moitié du soleil est leur chant d'amour,
de mort, d'espoir. Chimamanda Ngozi Adichie a grandi au Nigeria. Elle part
aux États-Unis poursuivre ses études de Communication et
de Sciences Politiques. Ses nouvelles ont été plusieurs fois
sélectionnées dans de prestigieux prix littéraires
américains ou anglais. Elle vit aujourd'hui entre le Nigeria et
les États-Unis.L'AUTRE MOITIÉ DU SOLEIL [2008], trad. de
l'anglais par Mona de Pracontal, 504 pages, 150 x 215 mm. Collection Du
monde entier, Gallimard -rom. ISBN 9782070776108. Parution : 25-09-2008.
Seize femmes puissantes
Par François Busnel
Il y a les beaux livres et les grands livres. Les
livres qui peuvent changer une vie et ceux qui peuvent changer la vie.
Photo de groupe au bord du fleuve appartient à toutes ces catégories.
Voilà pour les étiquettes. De quoi s'agit-il ? De l'odyssée
d'une femme brusquement propulsée à la tête d'un mouvement
de revendication qui finira par ébranler le pouvoir traditionnel.
Voilà pour le contexte. Mais Emmanuel Dongala ne se contente ni
des étiquettes ni d'une toile de fond : romancier, il ne tombe jamais
dans le didactisme, ne verse pas dans l'exotisme, se garde de tout idéalisme.
Bref, il contourne ces "ismes" qui réduisent la pensée à
des slogans, tracent une ligne de partage entre le bien et le mal, le noir
et le blanc. Méréana casse des pierres tout au long de la
journée dans une carrière au bord d'un fleuve africain. Autour
d'elle, quinze femmes. Elles ne se connaissent pas. Peu à peu, on
découvrira quelles mésaventures les ont conduites à
devenir ces forçats qui réduisent en gravier les pierres
du fleuve. Lorsque le président de ce beau pays décide de
construire un aéroport international et que les prix des matières
premières se mettent à flamber (y compris celui des prostituées
venues des pays voisins), ces femmes décident de doubler le prix
de leur sac de gravier. Les hommes qui les achètent pour une bouchée
de pain ne l'entendent pas ainsi. Bagarres. Coups. Humiliations. Tortures.
Emprisonnements. Tirs. Les femmes du bord du fleuve se mobilisent et ne
céderont pas. Seize femmes puissantes. Elles ont choisi Méréana
comme porte-parole. En revendiquant une hausse du prix de leur travail,
elles mettent à mal les traditions, qui veulent que la loi de l'Etat
soit une chose et la loi ancestrale une autre. Avec ce superbe roman, Emmanuel
Dongala porte un coup terrible au pouvoir des hommes en Afrique. Il dénonce
les violences sexuelles, l'hypocrisie religieuse, la tyrannie du mariage,
l'oppression domestique. Parfois, ce roman ressemble à un Germinal
africain. Il y a du Zola chez Dongala, l'un des meilleurs romanciers de
langue française, né au Congo d'une mère centrafricaine,
que la France a refusé d'accueillir lorsqu'il en fit la demande
(tandis que la guerre civile ravageait son pays) et qui enseigne aujourd'hui...
aux Etats-Unis.
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L'interview |
Le mensonge,
séquelle du passé
INTERVIEW DE KETTLY
MARS
L'écrivain haïtienne revient sur la situation inquiétante
d'Haïti et nous transmet quelques clefs de son dernier roman 'L'Heure
hybride' paru aux éditions Vents d'ailleurs.
Poésies, nouvelles, romans...
racontez-nous votre accession à l'écriture ?
Je suis un peu arrivée tardivement à l'écriture.
Quand on est artiste c'est le nombre d'années de pratique de cet
art qui compte. J'ai commencé à écrire vers 30 ans,
cela fait un peu plus de 10 ans que j'écris... je suis considérée
comme une jeune auteur. Ca fait plaisir ! L'écriture était
en moi, dans mon sang. Une envie, un besoin d'écrire. Ce qui pouvait
me le faire sentir, c'était ma grande faim de lectures tout au long
de ma jeunesse. La trentaine est un âge de maturité de vie
pour une femme. On commence à se questionner sur son état,
sa nature de femme. J'ai voulu exprimer tout cela. D'abord me comprendre.
Ce fut une expérience éblouissante et je pense que je suis
partie pour la vie.
Qu'en est-il de votre responsabilité d'écrivain ?
Je le dis souvent : au début j'ai cru que c'était
un passe-temps, un moyen de me chercher, de me comprendre, une démarche
personnelle. Et puis tranquillement, un tournant s'est produit. D'abord
parce qu'écrire, ce n'est jamais innocent. On ne peut pas écrire
pour écrire surtout lorsqu'on vit dans un pays qui s'appelle Haïti.
Il y a tellement peu de femmes qui écrivent de manière consistante
dans notre histoire et tellement de jeunes qui ont besoin de modèles,
besoin d'espoir, besoin de supports. L'artiste chez nous est le modèle
par excellence, parce que les images que nous avons d'Haïti, celles
que la presse internationale donne sont toujours négatives. Les
artistes sont des voix qui se lèvent, qui disent "nous existons",
nous aimons le beau, nous ne perdons pas espoir, nous sommes toujours là.
Et je pense, que de cette époque sombre que nous vivons, seules
les créations artistiques resteront. C'est un grand paradoxe que
cette richesse au milieu de ce déséquilibre.
Existe-t-il une écriture haïtienne féminine
Je ne crois pas au concept d'écriture féminine.
Quand on prend vraiment l'écriture au sérieux, il y a l'âme
humaine, la détresse humaine, la jubilation humaine. Il y a la profondeur.
Il est souvent difficile de connaître le sexe de l'auteur d'un livre.
Si écriture féminine il y a, ce n'est pas à l'avantage
des femmes, car c'est très réducteur. En ce qui me concerne,
j'ai relevé un défi. L'écriture s'apprend. C'est un
métier comme un autre. Chaque jour, en lisant beaucoup, on s'affirme,
on prend des techniques et on a moins peur. L'écriture c'est comme
si on se laissait couler et c'est la chose la plus difficile qui soit :
se laisser aller. Parfois je suis en train d'écrire et brusquement
je m'arrête parce que j'ai peur. Je ne peux pas continuer. Je m'interroge
: "est-ce que je vais pouvoir aller jusqu'au bout de mon propos, jusqu'au
bout de ma démarche ?" Dans tout ce que j'ai publié précédemment,
les femmes ont toujours eu le rôle majeur. Je me suis dit qu'il fallait
essayer, relever le défi de me mettre dans la peau d'un homme. Pas
en renforçant un personnage masculin dans un livre, mais en m'investissant
complètement dans un personnage principal masculin. C'est quelque
chose que je voulais me prouver.
Comment avez-vous construit ce personnage si touchant de Rico, le
gigolo ?
Ce personnage a été créé
comme on peint un tableau... par petites touches. Il a pris forme au fur
et à mesure. Je n'avais pas vraiment une vue globale. Il s'est construit
tranquillement. Je ne voulais pas qu'il soit simplement un cynique pour
être un cynique. Je voulais surtout faire ressentir la pression sociale
car c'est vrai que même si ce héros est le personnage central
qui attire toute la lumière, en filigrane, il y a cette société
autour de lui qui n'a pas changé. Cette histoire pourrait se passer
au milieu des années 80, mais le contexte n'a pas changé.
Par exemple, le problème coloriste dont Rico profite pour arriver
à ses fins est toujours d'actualité et ce n'est pas normal.
Pour moi, dans un pays qui a notre histoire, il est impensable que nous
trainions encore le poids de cet héritage colonial qui crée
des clivages extraordinaires. De la même manière que de parler
français. Parler français est un signe d'ascension sociale.
On vit une double vie. Beaucoup de gens vivent de bluff, d'apparence, parce
que la misère est très grande et on en a honte. On prétend
être ce que l'on n'est pas. C'est mon rôle de rappeler qu'il
y a ce mensonge et qu'il n'est pas beau. Mais il n'est pas obligatoire
non plus. Il y a un peu d'espoir dans ce livre, car en montrant ce tableau-là,
certains prendront conscience que beaucoup de choses doivent et peuvent
changer.
Dans ces pages, il est également question des femmes ?
J'ai voulu montrer la femme. et particulièrement
la femme sans homme. J'ai voulu montrer la détresse de ces femmes.
Ce n'est pas typiquement haïtien, ça se retrouve partout :
la solitude est un phénomène humain, qui fait souffrir sous
n'importe quel ciel. J'ai voulu dire que la femme a des besoins, des besoins
d'affection, de sentiments, de chaleur... quel que soit son âge,
quel que soit son statut social. Ce besoin de chaleur peut se monnayer
pour avoir l'illusion qu'on a trouvé l'amour et la tendresse.
L'amour, une solution à tous les maux ?
Un palliatif, parce que sinon il est difficile de supporter
tout le reste.
Comment expliquer la situation d'Haïti qui a obtenu son indépendance,
il y a bien longtemps maintenant ?
Je ne comprends pas. Je suis fascinée parce que
je suis née à la fin des années 50, au moment où
s'installait une dictature qui allait durer trente années. C'était
mon quotidien. La vie était un couvre-feu, une censure à
outrance. J'ai vécu cela dans une sorte d'innocence pour n'en avoir
pas été victime directement, sans vraiment comprendre. Les
séquelles ressortent aujourd'hui, avec l'âge et le recul.
J'essaie de comprendre ce que cette époque-là a signifié
et quelle incidence elle a sur ce qui se passe aujourd'hui. Ce qui se passe
n'est pas spontané. C'est un enchaînement d'attitudes et d'irresponsabilités
de notre part. Je n'essaie pas de nous dédouaner car nous avons
peut-être été aidés dans notre inconscience.
Nous devons assumer nos responsabilités. Je suis en train de comprendre
et d'analyser pourquoi nous sommes zombifiés, pourquoi nous nous
laissons faire comme cela. Parce que depuis la prime jeunesse, nous vivons
ce poids de la dictature sans nous en rendre compte. Nous sommes devenus
des gens trop dociles qui acceptons tout.
Pourquoi le choix de ce titre 'L'heure hybride' ?
Cette heure est située temporellement dans le
livre, mais plus généralement c'est cette heure de remise
en question, d'angoisse existentielle... celle où Rico revoit les
images de sa vie et ne comprend pas tout. Il est comme emporté par
une vague qu'il ne contrôle pas vraiment. Il dérive et s'en
remet à la providence, puisque ça a toujours marché
jusqu'à présent. Advienne que pourra.
Haïti vit-elle cette heure hybride ? Restez-vous malgré
tout optimiste quant à son avenir ?
Absolument. Mais il y a tellement de gens qui laissent
Haïti. On assiste à un tel exode de l'intelligence. En deux
ans, 10.000 familles ont quitté Haïti pour le Canada : une
réelle fuite de cerveaux. Le pays se retrouve exsangue de gens de
valeur. C'est très grave. Quel que soit le point de vue dont j'envisage
cette situation, je ne vois pas de solution à court ou à
moyen terme pourtant il y a quelque chose qui m'empêche de désespérer
parce que moi je suis restée à Haïti. Je ne compte pas
en partir à moins que ma vie soit mise en question. C'est mon pays,
c'est là que je me sens bien, malgré le danger. Car vivre
en Haïti est dangereux. Tous les jours, nous sommes en danger dans
la rue. Je n'ai pas envie de recommencer dans un ailleurs qui n'est pas
forcément accueillant non plus. Certes, il offre une sécurité
toute relative et un confort matériel... mais je reste et j'écris.
Je pense que c'est une façon d'aider et de me battre.
Propos recueillis par Mélanie Carpentier
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