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Créé en 1999, en lien avec le Salon International du Livre Insulaire de l'île d'Ouessant, le 14e PRIX DU LIVRE INSULAIRE sera attribué en août 2012. Il est doté de 8 prix récompensant les ouvrages parus entre le 1er avril 2011 et le 30 avril 2012. Les dotations sont remises aux auteurs. Les lauréats sont choisis par trois jurys composés de personnalités du monde littéraire insulaire. Les remises des prix se déroulent pendant le salon d’Ouessant. Le Prix du Livre Insulaire a pour objet de mettre en valeur des écrivains et des livres de la matière insulaire pour des ouvrages récents. Les prix sont décernés aux auteurs. L’insularité s’entend soit par : L’INSULARITÉ DES AUTEURS. Il s’agit des auteurs nés, vivants, travaillants sur une île, et qui proposent dans leurs ouvrages une inspiration marquée par l’insularité. L’INSULARITÉ DES OUVRAGES : Il s’agit des livres écrits par des auteurs extérieurs au milieu insulaire, mais dont l'inspiration est nourrie par les îles (îles réelles ou imaginaires).
Le Prix récompensera catégories éditoriales par une dotation financière remise aux auteurs. Un Grand Prix, dénommé Grand Prix des îles du Ponant (1500 €). Le Grand Prix des îles du Ponant peut récompenser un lauréat choisi parmi les différentes catégories éditoriales. _Fiction : romans, recueils de nouvelles ou de contes, théâtre :(700 €) _Poésie : (700 €) _Sciences : (700 €) _Essai, récit, témoignage (700 €) _Beaux Livres : ouvrages illustrés, livres d'artistes. (700 €) _Roman policier insulaire : (700 €) _ Prix de Littérature pour la jeunesse (600 €). Le jury a la possibilité de répartir la dotation globale de manière équitable à deux ouvrages au maximum. Des mentions spéciales peuvent être attribuées sans dotations financières. S'inscrire au Prix du Livre Insulaire 2012 BP 10 - 29242 Ouessant (France) Inscription-prix@livre-insulaire.fr Tél : 06 81 85 41 71
Appel à contribution
Nos et leurs Afriques. Constructions littéraires des identités africaines cinquante ans après les décolonisations
Résumé- Ce colloque international commémoratif du cinquantenaire des indépendances africaines se tiendra à Porto les 12 et 13 décembre 2011.
Quelque cinquante ans après la vague de décolonisation de l’Union Africaine française, des territoires africains de la Couronne anglaise, des colonies et protectorats belges et du début d’insurrection dans les colonies portugaises (qui attendront la Révolution des Œillets pour accéder à l’indépendance), nous invitons les chercheurs que cette problématique intéresse, à se pencher sur les images que les littératures africaines et européennes se font ou se construisent du continent africain en général, et des identités africaines en particulier. Il s’agira, en fait, de faire un tour d’horizon des questionnements identitaires à l’œuvre ou sous-jacents dans les littératures africaines francophone, anglophone et lusophone ; d’explorer des problématiques transversales à ces littératures postcoloniales, ainsi que d’analyser la complexité des images littéraires que les littératures européennes (et tout particulièrement celles issues des anciennes puissances coloniales) se font ou entretiennent de l’Autre africain, et, vice versa, que les littératures africaines projettent ou véhiculent de l’Europe et des Européens, notamment des anciennes puissances coloniales.
Il faudra, pour ce faire, mettre à profit tous les outils critiques et les approches transversales qui se sont imposées ou ont connu un regain d’intérêt critique ces dernières années et qui réfèrent aux Etudes francophones, anglophones et lusophones, portées sur les problématiques du continent africain, « études postcoloniales », « études inter- et multiculturelles ». Il s’agira aussi de comparer, à la faveur des différents corpus littéraires narratifs issus des questionnements (post)coloniaux et de la pluralité des littératures africaines écrites en français, anglais et portugais, les différentes perspectives et sensibilités thématiques, stylistiques et culturelles pointant une vision européenne, voire occidentale, de la réalité africaine et, vice versa, un regard africain sur la réalité européenne, voire occidentale. Aussi, le Centre de Recherche Instituto de Literatura Comparada Margarida Losa (http://www.ilcml.com/) est-il heureux d’annoncer le Colloque international qu’il organise à la Faculté des Lettres de l’Université de Porto (Portugal) les 12 et 13 décembre 2011 et en vue duquel il lance le présent appel à communication.
Nous proposons les axes de travail et d’approche suivants : 1.Images de l’Afrique et de(s) l’Africain(s) dans les littératures africaines francophone, anglophone et lusophone; 2.Images de l’Afrique et de(s) l’Africain(s) dans les littératures européennes ; 3.Images de l’Europe, et de la civilisation européenne dans les littératures africaines ; 4.Regards croisés et perspectives interculturelles. Langues : français, anglais et portugais
calendrier : •20 juin 2011 : date limite pour présenter des propositions de communication (200-300 mots). •20 juillet 2011 : date limite pour la réponse de l’Organisation aux propositions de communication. •20 octobre 2011: diffusion du programme prévisionnel. •02 décembre 2011 : diffusion du programme définitif. frais d’inscription : 50,00€ NB : Les textes des communications feront l’objet d’une publication sur avis préalable d’une Commission Scientifique.
Comité organisateur : •Ana Paula Coutinho Mendes (UP – ILC Margarida Losa) •Maria de Fátima Outeirinho (UP – ILC Margarida Losa) •José Domingues de Almeida (UP – ILC Margarida Losa)
Comite Scientifique : •Pierre Halen (Un. Metz) •Bernard Mouralis (Un. Clergy-Pontoise) •Marc Quaghebeur (AML – Bruxelles) •Caroline Rooney (Un. Kent) •David Murphy (Un. Stirling) •Manuela Ribeiro Sanches (Un. Lisboa)
Adresse : Les propositions de communication (résumé et brève notice cv, avec nom, institution et courriel) sont à envoyer à afriques@letras.up.pt
Vient de paraître
Exit les cages d’escalier, les caves de Paris et sa banlieue, lointaine aussi l’Amérique latine chère à l’écrivain togolais Sami Tchak et cap sur l’Afrique de l’Ouest, sur le Mali plus précisément dans ce septième roman, avec les aventures du journaliste René Chérin, dépêché sur le continent par son magazine pour effectuer un reportage sur le balafon sacré du Manding, inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité. L’homme simplet aux origines rurales modestes se retrouve catapulté simultanément, au cœur du banditisme camerounais et de l’oralité africaine.
Le prétexte du reportage se délite ainsi, dès le début du périple entre la Guinée et le Mali puisque René est immédiatement confronté à des contradictions agnostiques tant sur le plan de l’hospitalité, que sur les us et coutumes ou les discours. Rien n’est ce qu’il parait pour ce néophyte : sens dévoyés, actes de générosité facturés, paroles ambiguës, apparences trompeuses. La naïveté du personnage dénué de préconception sur les cultures étrangères, actionne dès lors l’aventure, et le transforme en réceptacle d’une altérité contondante. Jusqu’où cette mission aux abords candides l’entrainera-t-il ? Le long du fleuve Djoliba, le journaliste rencontre des individus fantasques tous liés à celui qui se fait appeler Al Capone, un hédoniste véreux à la personnalité bipolaire, raffiné et grandiloquent, exubérant et manipulateur. En réalité, Joseph Tawa dit Al Capone peut se targuer d’être allé à bonne école. Dans la cour du grand banditisme international, son mentor et compatriote Donatien Koagne, le « feyman » (arnaqueur camerounais) a défrayé la chronique dans les années 80-90 pour avoir escroqué des millions de dollars à moult chefs d’états et dignitaires du monde entier jusqu’à devenir une légende à sa mort dans une geôle au Yémen. C’est donc bien sur un arnaqueur notoire que Sami Tchak a jeté son dévolu dans cette biographie romancée oblique.
Ainsi, autour du désopilant et déconcertant Al Capone, gravite une cour docile et sensuelle dont René constitue le jouet. N’ayant aucunement signé pour une mission mordante, le journaliste succombe néanmoins aux attraits du couple camerounais haut en couleur Princesse Sidonie et Al Capone, à la faconde du griot emblématique Namane Kouyaté ou encore aux charmes de plusieurs femmes : l’envoutante épouse du griot, Binetou Fall, chômeuse bien que docteure ès lettres et l’intrigante Fanta Diallo. Dans ce roman construit sur un mode de narration relais, le journaliste devient l’allocutaire contraint d’autant de récits de vie que de personnages croisant sa route. Le choix de ce découpage séquentiel accentue la dimension introspective voire, onirique de l’intrigue et relève parfois de l’essai critique littéraire, sociologique ou philosophique suppléé d’un hymne à l’art de la rhétorique africaine par la voix du griot Namane Kouyaté. D’ailleurs, même les monologues du protagoniste français se teintent à son contact d’accents locaux. De fil en aiguille, les réflexions du garant de la tradition partagées au son du balafon, se drapent de profondeur lorsqu’elles évoquent : la concurrence déloyale que subit cet instrument séculaire de la part des vestiges historiques occidentaux ou du clinquant des voitures de luxe ; les handicaps d’un peuple uniquement basé sur l’oral dans des sociétés urbaines. Ceci donne la liberté au griot de digresser sur les écrivains africains et les expatriés qui sortent « de leur vérité » pour satisfaire dans des langues d’emprunt les attentes d’une critique occidentale. Selon lui, si ces érudits ont soif d’ouverture, cela ne doit pas favoriser le phagocytage d’une culture par une autre.
Namane Kouyaté dont on ne se lasse ni des proverbes, ni des paraboles, pose un regard transversal sur la question des valeurs occidentales en tant qu’uniques référents culturels. Le titre du roman Al Capone le Malien en est une autre illustration, puisqu’il renvoie précisément à une icône du banditisme américain. De surcroît, l’esseulé griot renferme les antagonismes les plus douloureux, en incarnant avec pertinence le sort de ces traditions malmenées, au point d’éclipser les frasques extravagantes quoiqu’un brin éculées d’Al Capone ou le flegme de René. Sami Tchak réussit brillamment un changement de registre dans ce nouveau roman avec la mise en lumière de Donatien Koagne, l’escroc sibyllin. L’écrivain togolais inspirera peut-être ses pairs à la publication d’autres biographies romancées sur des personnages africains.
Ayelevi Novivor
Sami Tchak, Al Capone le Malien, Paris, Mercure de France, 2011, 304p. L’auteur togolais Sami Tchak a publié plusieurs romans et essais sociologiques. Il a reçu le grand prix de littérature d’Afrique noire en 2004 pour l’ensemble de son œuvre, et le prix Ahmadou-Kourouma pour Le paradis des chiots en 2007.
Aimé Cesaire : à la rue, ou dans la rue, SOS Racisme vient de trouver un étendard.
Cecile Mazin/ Après avoir salué le « geste fort » de Nicolas Sarkozy, qui a décidé d'installer une plaque au Panthéon, en avril prochain, pour commémorer la mort du poète Aimé Césaire, SOS Racisme en appelle maintenant à la mairie de Paris. La plaque, c'est bien, et ça « permettra de faire rentrer pleinement dans notre récit national ces pages sombres de notre Histoire », explique l'association pour qui la France n'a toujours pas la mémoire facile sur « son passé esclavagiste et colonial ». Mais on peut faire mieux. Ainsi, une demande officielle a été envoyée à Bertrand Delanoë, pour que ce dernier se saisisse de « l'occasion de l'hommage national ». SOS Racisme souhaite en effet qu'une rue de la Paris porte désormais le nom d'Aimé Césaire, dans la perspective de l'hommage que représentera la plaque scellée au Panthéon. Et surtout, en référence à la loi Taubira, adoptée le 10 mai 2001 par le Sénat, qui reconnaissait alors dans son article 1er « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité ». Mise en vigueur le 23 mai 2001, on en célébrera donc le dixième anniversaire, mais c'est le 10 mai, que, depuis 2006, une Journée nationale des mémoires de la traite de l'esclavage et de leurs abolitions a été mise en place. D'ailleurs...Le 2 décembre, un collège portant le nom du poète avait été inauguré dans le XVIIIe arrondissement, au 22 rue Pajol, par le maire de Paris. L'établissement était cependant ouvert depuis la rentrée de septembre. En outre, les Archives nationales disposent désormais du fond du poète.
Divers
Suisse
Marché du livre: «La peur est mauvaise conseillère»
Le marché du livre vit des heures difficiles en Suisse, à cause de la crise, du franc fort, du commerce électronique et du livre numérique. Les professionnels placent leurs espoirs dans le prix réglementé et la spécialisation.
«Notre chiffre d’affaires est en baisse pour la troisième année consécutive, et les pertes sont nettement plus fortes que dans les autres domaines de la vente de détail». Ce constat alarmant, c’est Daniel Landolf, directeur de l’Association des libraires et éditeurs alémaniques (SBVV), qui le tire. Selon lui, la crise du secteur du livre a plusieurs explications. Le franc suisse, la pression des chaînes de discounters et la disparition – en Suisse alémanique, où le système a existé jusqu’en 2007 – du prix unique du livre. La montée en force du livre électronique participe aussi à la chute des ventes. En clair: le marché du livre se trouve confronté au défi de changements structurels profonds. «Nous avons tous les problèmes imaginables», confirme Francine Bouchet, directrice des Editions La Joie de lire, qui avait cette année un stand à la Foire du livre de Bâle. «Par exemple, la France, où nous réalisons 70% de notre chiffre d’affaires, a augmenté la TVA, et ce pour les livres également.» Pourtant, l’intérêt pour les livres ne semble pas faiblir. Ainsi, à la Foire du livre de Bâle, qui s’est tenue du 18 au 20 novembre, le nombre d’exposants a augmenté de 20% et le nombre de visiteurs de 4%.
Votation sur le prix réglementé
Les milieux du livre – en tout cas la grande majorité de ses acteurs – espèrent beaucoup de la réintroduction d’un prix réglementé. La solution adoptée par le Parlement a cependant été attaquée par référendum et les Suisses se prononceront dans les urnes le 11 mars prochain. Les référendaires estiment qu’un prix unique n’est pas favorable aux consommateurs et mènera à la création d’un «cartel du livre». «Depuis que le système du prix unique a dû être abandonné en Suisse alémanique, la guerre des prix s’est installée sur le marché», affirme Anne Riesen, responsable pour les médias, la distribution et les licences de l’éditeur bernois Zytglogge, lui aussi présent à Bâle. «Des prix fixes feraient que tout le monde a les mêmes chances sur le marché. Il n’est pas juste que certains attirent les clients avec des rabais», renchérit Heinz Scheidegger, de la maison d’édition Edition 8, appartenant, comme Zytglogge, à l’alliance des Swiss Independent Publishers (Swips), qui regroupe plus de vingt maisons.
«Préserver la diversité»
La SBVV fera campagne contre «le dumping sur les prix et la concurrence des discounters», explique Daniel Landolf. Le prix réglementé permettra aussi de conserver la diversité des librairies en Suisse. «Nous ne voulons pas d’une situation anglaise, où plus de la moitié des villes n’ont plus de librairie et s’appauvrissent culturellement», fustige le directeur de l’association alémanique. En attendant, beaucoup de librairies voient leur avenir dans la spécialisation. «L’expérience des dernières années montre que les échoppes qui se spécialisent ou se positionnent dans un secteur spécifique ont des chances de traverser la crise», note Fritz Hartmann, représentant suisse de l’éditeur allemand Suhrkamp.
" Les milieux du livre essayent de ne pas répéter les erreurs commises par l’industrie du disque. "
Daniel Landolf, directeur de l’Association des libraires et éditeur alémaniques. E-book: danger ou chance?
Le stand de Thalia, une des plus grandes chaînes de librairies en Suisse alémanique, était particulièrement frappant: la marque avait choisi de ne présenter que des livres électroniques. «Nous sommes convaincus que la lecture numérique va prendre de l’ampleur en Suisse également et qu’elle sera un pilier de nos activités», annonce Irina Jermann, directrice du marketing et de la communication de Thalia Suisse. L’écrivain Guy Krneta ne rejette pas cette évolution. Présent sur le stand de Thalia, il estime que le livre électronique peut «redonner une nouvelle importance à des textes qui avaient disparu.» Il n’en demeure pas moins, selon lui, que le livre reste une «invention incroyable, avec de nombreux avantages.» Le livre électronique fait partie des trois stratégies de Thalia pour endiguer les effets négatifs de l’évolution actuelle. «La deuxième est la vente en ligne et la troisième consiste à compléter l’assortiment de livres par ce que l’on appelle des objets proches du livre», explique Irina Jermann.
Secteur affaibli
«Les milieux du livre essayent depuis des années de ne pas répéter les erreurs commises par l’industrie du disque», explique Daniel Landolf. Les grands éditeurs ne sont pas seuls à ne pas manquer le virage de la numérisation. Les petites maisons s’y sont aussi mises. Mais pour l’heure, personne ne fait de bénéfices avec le livre électronique. «La peur est mauvaise conseillère, assure Francine Bouchet. Rien ne sert d’ignorer les changements en cours. Nous avons commencé à numériser tous les titres littéraires de notre catalogue, avec l’aide du Centre National des Lettres de Paris.» Zytglogge s’équipe aussi. «C’est une grande chance pour les livres épuisés ou n’existant plus qu’en petites quantités», précise Anne Riesen. Heinz Scheidegger (Edition 8) est même convaincu que l’e-book ne fera pas disparaître le livre en papier et qu’il y aura, ces prochaines années, «une coexistence des deux supports.» Comme pour confirmer la pérennité du papier, Amazon, la plus grande plateforme de ventes en ligne du monde, vient de décider d’investir dans l’édition de livres. Une nouvelle concurrence? «Oui, mais cette concurrence fait vivre le marché, dit Daniel Landolf. D’autant plus qu’Amazon n’est intéressé que par les auteurs déjà connus.»
Christian Raaflaub
Livres
Trouillot fout la trouille
Non, il n’est pas question du séisme de janvier 2010 dans ce roman-là. Le déterminisme a ses limites, les écrivains haïtiens savent aussi parler d’autre chose. Lyonel Trouillot ne s’est pas gêné, il a bien fait.
Avec lui, cette fois, on ne s’attardera guère à Port-au-Prince, cette «ville défigurée» où «le bruit a remplacé l’espoir» et où «faute de mieux on se soûle de vacarme». Direction Anse-à-Fôleur, un petit village de pêcheurs où l’on a plutôt tendance à cultiver le silence, le bonheur et le mystère. Le récit s’ouvre comme un vieux conte local, par le souvenir d’un jour où «la mer avait été plus généreuse que d’ordinaire». Le lendemain, Anse-à-Fôleur comptait deux habitants de moins, leurs maisons n’étaient plus que «deux petits tas de cendres identiques». Personne n’avait rien vu, l’enquête policière avait échoué. Un conte local, c’est ce qui reste d’un fait divers quand les années ont passé. Un conte peut cacher un roman noir. C’est ce que devine une jeune touriste en écoutant causer son guide. Tout se joue entre eux deux. Lui est trop bavard pour n’avoir rien à passer sous silence. Elle est en Haïti pour en savoir plus sur la disparition, dans l’incendie, du grand-père qu’elle n’a pas connu. «Je manque de mémoire, et j’aimerais remplir mes blancs», a-t-elle prévenu. Comme souvent chez l’auteur de «Bicentenaire» et «Yanvalou pour Charlie», il faut savoir d’où l’on vient, mais sans être esclave de ses origines. «Ramenez-moi des coupables» avait ordonné un ministre, les victimes du drame n’étant pas les premiers gueux venus: l’un était un homme d’affaires plein de fourberie, l’autre un colonel assez brutal pour avoir mérité ce surnom, «monsieur je prends». Autant dire que, depuis le peintre aveugle jusqu’au brave homme que les deux disparus avaient, un jour, menacé d’une baignade après lui avoir cimenté les pieds, les suspects ne manquaient pas. «Nous avions tous des raisons de souhaiter leur mort», confesse le guide. Il y a du Giono – deuxième manière – dans ce Trouillot-là. Ce n’est pas toujours pour le style, qui s’avère tantôt flamboyant (l’extraordinaire énumération des bruits de Port-au-Prince) et tantôt un peu emphatique («quel usage faut-il faire de sa présence au monde?»). C’est bien davantage pour la façon dont, à force de régionalisme, il touche l’universel. En réfutant l’humanisme béat qui prétend gommer les différences entre les êtres, Trouillot utilise la parole pour les rapprocher autant qu’il est possible. Et rend ainsi le lecteur complice de ses personnages en envisageant, à la fois, la cruauté et la bonté des hommes.
Grégoire Leménager
La Belle Amour humaine, par Lyonel Trouillot, Actes Sud, 176 p., 17 euros.
Docteur en philosophie, l'auteur apporte depuis près de 40 ans une contribution remarquable à l'activité philosophique africaine. Méthodiquement construit, ce livre constitue un véritable vade-mecum pour enseignants et étudiants. Il constitue une excellente initiation à l'étude de la philosophie africaine, notamment pour les classes de terminale, mais aussi les premiers cycles des universités. ISBN : 978-2-296-11231-5 • avril 2010 • 150 pages
La maladie mentale est une maladie, quel que soit l'endroit où l'on se trouve et cela est vrai depuis la nuit des temps. La religion s'en est mêlée, la médecine, la science aussi, sans oublier les sciences sociales. Au Congo, c'est encore plus vrai qu'ailleurs, car toute maladie trouve son origine dans les rapports entre les gens. La sorcellerie, la magie blanche, les fétiches sont les premiers responsables de la folie, du coup la prise en charge de cette maladie est collective. ISBN : 978-2-296-11463-0 • avril 2010 • 160 pages.
AÏDA MADY DIALLO " Kouty, mémoire de sang ", roman
Gao, Mali, 6 mars 1986. Le village est attaqué par une bande de pillards touaregs. La famille de Kouty, une fillette de 10 ans, est massacrée sous ses yeux par quatre homes : le corps chétif $ de son petit frère est fracassé contre un mur, son père est égorgé pendant qu'il assiste au viol de sa femme, la mère de Kouty se suicide peu après en s'immolant par le feu…Kouty, mémoire de sang est le récit de la longue vengeance de cette fillette. C'est aussi une partie de l'histoire de l'Afrique qui vit longtemps le peuple noir capturé et vendu comme esclave par les seigneurs du désert. C'est surtout le premier roman noir écrit par une jeune femme africaine. Après une enfance en France, une adolescence au Mali et des études supérieures en Ouzbékistan, Aïda Mady Diallo habite actuellement à Bamako. Agro-économiste de formation, elle gagne sa vie en travaillant pour un fournisseur de services Internet.
Mia Couto LES BALEINES DE QUISSICO DE MIA COUTO
Prodigieux conteur, artisan d'une langue portugaise subvertie, métissée de parlers populaires, Mia Couto, dans ces quelque vingt-deux nouvelles, nous entraîne dans un espace de légende, en des temps originels où bêtes et hommes communiquaient encore entre eux, où la mort, farceuse, côtoyait la vie, où chaque être humain était à la fois soi-même et l'autre, où d'inquiétantes puissances magiques peuplaient le monde. Pourtant, c'est du Mozambique qu'il s'agit, un pays bien réel - terre violente, soumise à la sécheresse et à la famine, quand ce n'est pas à la guerre, et habitée par un peuple magnifique et douloureux. Ecrivain de langue portugaise, Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Engagé aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération du joug colonial portugais, il a été directeur de l’agence d’information du Mozambique, de la revue Tempo, et du journal Noticias de Maputo, avant de publier un premier recueil de poèmes Raiz de orvalho aux éditions de l’Association des Ecrivains mozambicains en 1983.
Dictionnaire littéraire des femmes de langue française :
De Marie de France à Marie NDiaye
Christiane P. Makward & Madeleine Cottenet-Hage
Karthala & Agence de coopération culturelle et technique
Cet ouvrage regroupe 200 notices rédigées par des critiques Françaises et Nord-Américaines, sur des femmes écrivains de langue française de toutes les aires de la francophonie, des origines (12e siècle) à nos jours. Chaque notice comprend des indications biographiques, une présentation synthétique de l'oeuvre, la bibliographie de l'auteur et une sélection d'études critiques. Le dictionnaire comporte environ 900 bibliographies d'auteurs n'ayant pas pu faire l'objet d'une analyse. Seules y ont effectivement été retenues les oeuvres littéraires de création (poésie, théâtre, roman, fiction narrative ou autobiographique) comptant au moins deux livres. Cette restriction n'empêche cependant pas d'y découvrir le foisonnement et la richesse d'une création féminine en français qui n'a trouvé jusqu'à présent qu'une place marginale dans les ouvrages de référence. Selon les auteurs, cet ouvrage se veut donc un outil complémentaire pour les spécialistes des Lettres mais aussi un aide-mémoire et un compagnon de lectures pour tous. Disponible auprès de Christiane P. Makward, professeur à l'Université d'Etat de Pennsylvanie aux Etats-Unis à cjm9@psu.edu.
Mieux comprendre
Auteur(s) : Catalogue collectif. Pays de parution : République de Guinée, Afrique du Sud, Bénin, Brésil, Madagascar, Mali, Maroc, Rwanda, Tunisie. Langue(s) : anglais, arabe, français, malgache, portugais, amazighe, bambara, kinyarwanda, kiswahili
Ancrés dans le quotidien africain, dans les rues de Bamako et de Conakry, au port de pêche de Cotonou, sur les terres tunisiennes, ou imprégnés de l’héritage afro-brésilien, découvrez dès maintenant les 281 contes, documentaires, albums et romans qui composent ce catalogue. La production de neuf maisons d’édition indépendantes d’Afrique (Afrique du Sud, Bénin, Madagascar, Mali, Maroc, République de Guinée, Rwanda, Tunisie) et du Brésil est ainsi disponible en France, en Belgique et en Suisse ! Si vous souhaitez diversifier votre fonds, lire en bambara, en arabe, en anglais, en portugais, en kinyarwanda, en malgache, en français, si vous désirez tout simplement découvrir... la solution est ici, sur ce lien... tournez les pages ! L’Alliance diffuse et distribue l’ensemble des ouvrages présentés dans le catalogue.
Un auteur
Des questions, toujours des questions
Médiatropiques/ C’est avec ce constat teinté de révolte que commence le narrateur sous la plume de Wilfried N’Sondé. Des questions du capitaine de police aux questions que lui pose sa vie, en passant par ceux qu’il se pose sur les trajets et les dérives de ses compagnons d’enfance, sur ses origines et sur le sens de son existence, le narrateur cherche à comprendre ce qu’il s’est passé ce matin-là. Nous le découvrons en même temps que lui. Le crime, à première vue, a fait une victime innocente. Mais avant de reconnaître celle-là et ceux qui sont victimes par la perte de l’être aimé, la voix du narrateur avance dans un embrouillamini de bribes de mémoire, où se confondent de plus en plus les notions de victime et de bourreau, d’innocent et de coupable. Tout au long de ce récit aussi touchant et sensuel que déroutant et effrayant, « Wilfried N’Sondé explore la douleur de l’amour, l’appartenance et la violence, le désir et l’effroi » avec une « justesse de ton »(Le point de vue des éditeurs) qui rend ce livre à la fois émouvant et percutant. Wilfried N’Sondé est musicien. Il vit à Berlin depuis quelques années. Le Cœur des enfants léopards est son premier roman. Wilfried N’Sondé, « Le Cœur des enfants léopards », Actes Sud, 2007, 133 pages
*Etonnants voyageurs/ En 2007, Wilfried N’Sondé, chanteur et compositeur reconnu de la scène berlinoise, fait une entrée remarquée en littérature avec son premier roman, Le Coeur des enfants léopards, lauréat du Prix des cinq continents de la francophonie et du Prix Senghor de la création littéraire. Dans ce roman, détonnant mélange d’autobiographie et de rêve, Wilfried N’Sondé évoque sa jeunesse en banlieue, en rapportant l’histoire d’un jeune amoureux abandonné par son premier amour connue à l’âge de trois ans, alors qu’il venait d’arriver en France. À travers le portrait de son personnage, l’auteur jette un regard sombre et saisissant sur ces banlieues où vivent les populations les plus pauvres, souvent immigrées, et où le destin des jeunes est souvent voué à l’impasse. Dans son nouveau roman à paraître en mars 2010 chez Actes Sud, Le silence des esprits, Wilfried N’Sondé prolonge, avec cette même force d’évocation, sa réflexion sur la marginalité, sur les êtres aux prises avec leur passé. Il y raconte l’histoire d’un jeune Africain sans papiers, hanté par son passé d’enfant soldat, qui, à travers la rencontre d’une femme à la mémoire pareillement meurtrie, va faire l’expérience d’un bonheur éphémère. N’Sondé y déploie une écriture vive, rythmée, qui puise toute sa justesse dans sa propre expérience ; l’exil, le déracinement est en effet, un motif récurrent dans la vie de l’auteur : né en 1969 au Congo, il émigre en France à l’âge de cinq ans où il grandit et fait ses études ; puis, après être passé par Londres, Rome, Vienne et Madrid, il s’installe à Berlin où il vit de sa musique et travaille aussi comme éducateur auprès de jeunes en difficultés. Ainsi, celui que Jean-Marie Le Clézio, prix Nobel de littérature, qualifie d’ « étonnant » remarquant sa qualité « d’écrivain en action » (L’Express, 16 octobre 2008), est certainement une des voix les plus puissantes et singulières d’une nouvelle littérature urbaine et francophone.
Souleymane Mbodj
"Dix nouvelles histoires"
Conteur et musicien né au Sénégal Souleymane Mbodj se consacre depuis de nombreuses années à la transmission de contes africains en milieu scolaire. Son second tome de contes africains est un pur petit bijou. A travers ces dix petits contes philosophiques, les enfants et les parents pourront découvrir ou re-découvrir la sagesse africaine. Illustrations: Marie Lafrance. "Une chèvre en quête de liberté, un élève plus avisé que ses trois maîtres réunis, un chacal inquiet du sort réservé aux anciens...Sur les traces des vieux sages et des bons génies,découvrez les richesses de la philosophie africaine à travers ces nouveaux contes".
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Beaux livres
Né en 1950 à Aix en Provence, Christian Courrèges continue son travail en noir et blanc, sur la figure humaine, le portrait. Il déjoue les lieux communs imposés par le genre, en se consacrant depuis des années avec le même dispositif technique simple et des règles strictes qu’il impose à ses modèles à quelques séries qu’il fouille en profondeur. Depuis 2002, professeur à l'ENSAD. Coordinateur du département Photo/Vidéo. Ses photographies ont fait l’objet de plusieurs expositions et de l'édition de sept ouvrages. Pour le contacter: Christian Courrèges, 100 rue de la Folie Mericourt - 75011 Paris. E-mail: info@christian-courreges.com
Toni Morrison, Un don
par Minh Tran Huy
Avec Un don, Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, évoque dans une prose lyrique le monde beau, sauvage et encore anarchique qu’était l’Amérique du XVIIe siècle.
Dans Beloved, Toni Morrison avait mis en scène une mère hantée par le fantôme de son enfant, qu’elle avait égorgée pour lui éviter de vivre dans les fers de l’esclavage. Dans Un don, ce n’est pas une mère mais une fille, Florens, qui la nuit voit apparaître celle qui lui a donné le jour. Une femme qui, à défaut de la tuer, l’a autrefois abandonnée, suppliant Jacob Van Aark, un étranger de passage dans la plantation du Senhor d’Ortega, où toutes deux étaient esclaves, de la prendre – plutôt qu’elle-même et son petit garçon – en paiement de la dette contractée par le gentilhomme portugais. Plusieurs années ont passé, mais Florens ne s’est jamais remise de cette blessure originelle et refuse à présent d’écouter le message que « a minha mãe » tente désespérément de lui communiquer, et que le lecteur découvrira à la toute dernière page de ce roman où la prix Nobel de littérature 1993 allie avec son talent et son savoir-faire habituels la violence à la poésie, et le lyrisme à l’acuité.
Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, et l’esclavage, contrairement au contexte de Beloved, n’est pas encore associé à la race. Mais les choses changent : un conflit vient de s’achever, qui opposait « une armée de Noirs, d’indigènes, de Blancs et de mulâtres – Noirs libres, esclaves et engagés », menée par des membres de la gentry, à d’autres grands propriétaires locaux afin de renverser le gouverneur de Virginie. Pour la première fois, le pouvoir a été attaqué par un groupe dont les intérêts transcendaient le statut, la classe et la race, et, afin que cela ne se reproduise pas, on a édicté des lois donnant aux Blancs des droits que les Noirs n’ont pas, permettant notamment aux premiers de tuer les seconds pour n’importe quelle raison sans être poursuivis. La fiction d’une identité définie par la couleur de peau se met en place avec les tragiques conséquences que l’on sait.
Cela posé, Un don ne s’intéresse pas qu’à un moment clé de l’histoire afro-américaine, mais plus largement aux fondements d’une nation, dont la ferme de Jacob Van Aark, bâtie au milieu d’une nature encore sauvage (et magnifiquement décrite), est un parfait microcosme. Outre lui et sa femme Rebekka, qu’il a fait venir d’Angleterre, ainsi que Florens, l’enfant noire, ce lieu rassemble une Indienne, Lina, achetée à des presbytériens qui l’ont recueillie après qu’une épidémie a dévasté toute sa tribu, une faible d’esprit «aux yeux gris argent», Sorrow, rescapée d’un naufrage, et deux «engagés», Willard et Scully, qui attendent d’avoir accumulé de quoi acheter leur liberté (le passage en Amérique se payait pour les démunis en années de labeur qui pouvaient se prolonger indéfiniment, la dette passant des parents aux enfants).
Chacun des personnages, qui sont autant de fragments de la mosaïque identitaire de l’époque, incarne également une servitude particulière, de Rebekka, dont les perspectives se limitent à «servante, prostituée ou épouse» du fait de son sexe et de son rang social, à Florens, qui troque son asservissement pour un autre en tombant follement amoureuse d’un forgeron, un homme noir et libre – une rareté qui n’est pas encore une anomalie – venu construire pour Jacob Van Aark un splendide portail pour la nouvelle demeure que celui-ci veut bâtir. Une maison qui là encore est un joug, une maison bien trop somptueuse pour le petit fermier et commerçant qu’il est, mais qu’il désire passionnément depuis qu’il a été dîner dans la propriété des d’Ortega. Une maison qu’il considère comme un témoignage de ce qu’il a accompli, et un héritage, mais qui perd tout son sens lorsque Jacob disparaît sans personne à qui la transmettre, et que son épouse elle-même se meurt du mal qui l’a tué, la variole.
Ces drames nous sont rapportés en faisant fi de la chronologie, avec un art de la (dé)construction et des narrations entremêlées dans lequel Toni Morrison a toujours été experte. Jouant avec aisance des temporalités et des points de vue, les histoires de Jacob, Rebekka, Lina, Sorrow, Willard et Scully, contées à la troisième personne, viennent se greffer au récit, ou plutôt à l’adresse à la première personne de Florens, partie sur les routes retrouver le forgeron qu’elle adore, seul à pouvoir guérir sa maîtresse (il a auparavant soigné Sorrow, atteinte bien avant les autres). Un don est à la fois une remontée aux origines d’une nation – et de l’esclavage – et une traversée des États-Unis, géographique et métaphorique, avec les voyages de Jacob, puis de Florens, qui éclairent les facettes d’un pays se constituant dans le chaos, entre un Sud qui décrète les premières lois racistes et un Nord où font rage les persécutions pour sorcellerie alors que cohabitent ici et là des dizaines de factions religieuses…
Loin de l’idéal pastoral et de l’image bucolique de la terre promise, l’Amérique s’est édifiée au prix du sang et de la perte de l’innocence, nous dit Toni Morrison : l’utopie d’une identité multiple mais harmonieuse – telle qu’elle s’est fugitivement réalisée dans la ferme de Jacob, où le couple, les servantes et les engagés ont un instant réussi à former une famille malgré leurs différences – ne peut que dégénérer sur le long terme. Avec le décès du maître, la communauté à laquelle ils croyaient appartenir se délite : ils ne sont rien de plus qu’une collection d’orphelins et de déracinés. «Baptistes, presbytériens, tribu, armée, famille, il fallait bien quelque chose pour faire un cercle et protéger de l’extérieur.» Pour survivre, on a besoin d’une structure, qu’elle soit tribale, raciale, religieuse ou institutionnelle, et c’est ainsi que Rebekka basculera dans une dévotion fanatique, et que les trajectoires autrefois unies des uns et des autres éclateront pour que naisse une autre composante essentielle de l’identité américaine : l’individualisme forcené.
Dans cette parabole d’une rare densité symbolique, où le naturel se fond avec le surnaturel, où les thèmes de la servitude, de la féminité, de l’amour maternel et de la quête de soi sont articulés avec une puissante subtilité, Toni Morrison use d’une imagerie et d’une langue aux accents bibliques pour dire un paradis perdu. Sa chute est causée par deux péchés originels : l’extermination des Native Americans, dont la tribu de Lina est exemplaire, et la tentation de l’esclavage à laquelle Jacob finit par succomber, malgré sa répugnance pour le commerce des hommes – il décide en effet d’investir dans des plantations de canne à sucre avec cette idée qu’« il y [a] bel et bien une profonde différence entre la proximité intime des corps des esclaves [du domaine Ortega] et une main-d’oeuvre lointaine à La Barbade ». La corruption de ses idéaux, à l’image de la maladie qui le dévore, sera le début de la fin, et il n’est pas anodin que le portail de fer forgé ouvrant sur sa demeure rêvée – et maudite – soit constitué par deux serpents dont les crocs ont été remplacés par des pétales de fleurs : dans cette Amérique en devenir, l’enfer découle du paradis, beauté rime avec cruauté, et splendeur avec horreur. Seule lueur d’espoir, ou presque, le « don » du titre, cette miséricorde terriblement humble et humaine (le roman s’intitule A Mercy en anglais) dont Florens, traumatisée comme tous ses compagnons, a été témoin sans la comprendre, et que le fantôme de sa mère tente vainement de lui révéler, dans un ultime et déchirant effort d’apaisement.
Un don
Toni Morrison
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke
Éd. Christian Bourgois, 194 p., 15 euros.
Toni Morrison est l’auteur d’essais et de neuf romans, dont Sula, Le Chant de Salomon et Love. Toute son oeuvre est publiée en français aux éditions Christian Bourgois.
Prix littéraire
Notes de lecture
Marie NDiaye, "Les Grandes Personnes"
Une nouvelle pièce , d'une brieveté flamboyante, bientôt crée au théâtre.
par Odile Quirot
Tous les bons écrivains, ou scénaristes, ne font pas de bons auteurs dramatiques : Marc Dugain vient d’en faire l’expérience avec son adaptation de Tchékhov. On préfère Roger Grenier, l’essayiste et le romancier, à l’auteur de théâtre. Et la liste pourrait être longue. En revanche, la romancière de « Rosie Carpe », de « Trois femmes puissantes » entretient avec l’écriture dramatique des liens anciens, quasi natals, et heureux. Pour mémoire : « Hidla » ou Papa doit manger », pièce entrée au répertoire de la Comédie Française en 2003.
Marie NDiaye sait le poids du silence, au théâtre, et des corps. Celui du dénuement des mots, de leur force allusive, de la puissance de ce qui est formulé, ou non; évidemment, elle est à l’aise avec la liberté du théâtre, ce lieu où les morts se relèvent, où reviennent. Dans « Les Grandes personnes », il existe un personnage, double, nommé « Ceux qui logent dans la poitrine du fils ». Tout comme loge dans la conscience d’Hamlet le spectre de son père, dans le coeur d’Antigone, la mort sans sépulture de son frère, logent dans le fils adopté de la pièce la voix de ses parents naturels, qui réclament vengeance, puisque leur nom, et jusqu’à leur existence, a été rayée par Eva et Rudy, les parents adoptifs. Alors le fils est parti, et aussi sa sœur, fille non adoptée, on apprendra plus tard pourquoi elle a fui. Ils n’ont plus donné de nouvelles depuis des années, et pourtant Eva et Rudy sont riches, aimants, ils ont tout fait pour eux, leur semble t-il. Ce couple a des amis anciens, Isabelle et Georges, pauvres, mais fiers de leur fils exemplaire, « le Maître ». Voilà, le fils adoptif reviendra, la fille aussi, petit spectre au front blanc, morte sans doute. Et le « Maître » et fils modèle, tous les soirs chez ses parents, disparaîtra après avoir tenté de dire à ceux qui « n’ont jamais su distinguer entre leur être et le mien » qu’il violait certains de ses élèves. Et cela, personne ne veut l’entendre, à l’école non plus, sauf Madame B., une étrangère, qui vient exiger réparation pour son fils Karim. Elle sera chassée, rejetée. La culpabilité rôde, entêtante, les couples modèles se fissurent, et c’est l’enfance qu’on sacrifie : « Maudits soient les parents ». Mais comment faut-il aimer ses enfants ? C’est toujours trop, ou pas assez. Ce qui est faramineux c’est combien cette écriture irradiante contient de violence, d’inquiétude, de fantômes, de flèches acérées sur les rapports sociaux, de réflexion complexe sur la filiation, d’humour tranchant aussi. Les dialogues, d‘une pureté de diamant dur, recèlent des abîmes de vie, de douleur, de secrets. Chaque réplique est une bombe, qui implose. On oscille, dans un lent et obsédant balancement, entre une simplicité quasi biblique, une apparente banalité, et des moments d’aveux abrupts. Ces quatre-vingt neuf pages irradient, brûlent, se dévorent.
« Les Grandes personnes »de Marie NDiaye, sont à l’affiche du théâtre National de la Colline du 4 mars au 3 avril, dans une mise en scène de Christophe Perton, familier du théâtre de Marie NDiaye : il lui a passé commande en 2003 de « Rien d’humain », et également monté « Hilda ».
Maryse Condé, Grand prix du roman métis
Le Grand prix du roman métis 2010 a été décerné à Maryse Condé pour son livre «En attendant la montée des eaux» (JC Lattès). Portrait.
Le 14 décembre 2010, Maryse Conde a reçu le Prix métis (doté de 5.000 euros), nouveau venu sur la longue liste des prix littéraires francophones. Fondateur du prix et président d'un jury où l'on retrouve entre autres Tahar Ben Jelloun et Patrick Poivre d'Arvor, Mohammed Aïssaoui a voulu créer un prix «qui met en lumière les valeurs de diversité, d'échanges et d'humanisme, symboles de l'île de La Réunion.» Début novembre, Didier Jacob avait rencontré cet auteur de 76 ans, qui se plaignait de ne pas être lue alors que sortait «En attendant la montée des eaux», son vingtième livre.
Fu-rieuse. La grande figure des lettres guadeloupéennes, regard de velours et verbe charmeur, contient mal son amertume, dans l'appartement du Marais où elle vit six mois par an :
« Pourquoi suis-je à ce point ignorée dans mon propre pays? J'écris pourtant depuis 1976. Un jour, j'ai rencontré une trentaine de libraires. Aucun ne connaissait mon travail. C'est incroyable.»
Son parcours est en effet passionnant à plus d'un titre. 1934. Maryse Condé naît à Pointe-à-Pitre, dernière d'une famille de 10 enfants. Brillants sujets : l'un de ses frères, Auguste, est le premier agrégé de lettres guadeloupéen (promotion Césaire). Maryse s'installe en France à 16 ans. Studieuse, obéissante, rangée, elle découvre alors les écrits du grand manitou de la négritude, et ressent une émotion si forte que sa vie en sera changée pour toujours :
«C'est avec Césaire que j'ai découvert qu'on m'avait menti. Qu'on avait oublié, dans mon éducation, quelque chose d'énorme : l'Afrique.»
L'esclavage, sa vie, son oeuvre. Tandis qu'elle dévore ce noir chapitre de l'histoire humaine, Maryse Condé s'accommode de moins en moins des discours officiels. On la renvoie du lycée Fénelon pour insubordination et impertinence. Elle poursuit alors ses études à la fac, et rencontre un acteur guinéen qui lui fait découvrir le continent africain. Elle y passera douze ans. Mais son mariage, motivé, dit-elle, par d'autres raisons que l'amour, prend l'eau. Surtout, l'Afrique n'est pas cet éden qu'elle croyait, le jardin de roses de la négritude :
«Quand je suis arrivée en Guinée, je pensais que tous les Noirs étaient frères. Et voici que je découvrais la dictature, la vraie réalité du pouvoir africain. Je voyais Sékou Touré, magnifique, défiler dans une voiture décapotée sous les applaudissements du peuple et j'apprenais le lendemain l'existence du camp Boiro, les gens exécutés, à commencer par le mari de ma soeur qui était ambassadeur. Tout cela me préoccupait, m'habitait.»
Maryse Condé revient en France, travaille dans les bureaux de « Présence africaine », le fief de Césaire :
«Il venait tous les samedis. Il était sauvage et timide. Pas causant. Je n'aurais pas osé lui parler de mon oeuvre ni de la sienne. J'aurais eu un peu honte. Quoi lui dire? Je vous admire? C'est bête. On ne parlait de rien.»
Maryse Condé, en tout cas, se fait connaître avec des livres comme « Ségou » ou «Desirada». Succès populaires, d'estime aussi. Mais la reconnaissance officielle tarde à venir. «Après «Ségou», je suis restée trois ans au chômage. Jusqu'à ce qu'une université américaine me propose un poste. » Les Etats-Unis, au temps de la première guerre du Golfe et de l'encore populaire George Bush, ne font rêver ni Maryse Condé ni son mari. Mais ils partent s'y installer, et découvrent un pays plus accueillant qu'ils ne l'auraient cru. La romancière enseignera plus de dix ans à Columbia University, à New York. Elle y passe encore les hivers, préférant les ciels bleus, éclatants et froids de Manhattan à la grisaille parisienne. Et puis, aux Etats-Unis, elle est au moins reconnue.
«La Guadeloupe est intrinsèquement vieillotte»
«En attendant la montée des eaux», son dernier livre, réveillera-t-il la curiosité des lecteurs français? Savamment orchestrée, ponctuée d'expressions qu'elle a su, entre Guadeloupe, Guinée, France et Etats-Unis, tisser dans un entrelacs linguistique imagé et personnel, cette fresque polyphonique se nourrit des thèmes qui la hantent : misère du tiers-monde (le roman se déroule en partie en Haïti, et Maryse Condé confie que c'est en découvrant la haine des Guadeloupéens pour les nombreux immigrés haïtiens dans l'île qu'elle a eu envie d'écrire le livre), indigence des pouvoirs politiques en Afrique, influence néfaste des nations colonisatrices. On voit que la romancière antillaise, pour ne plus militer comme autrefois aux côtés des indépendantistes, n'a pas enterré la hache de guerre.
Surtout quand elle parle de son désespoir de voir la Guadeloupe demeurer cette île sans avenir qu'elle aimerait voir un jour voler de ses propres ailes :
«La Guadeloupe est intrinsèquement vieillotte. Elle ne produit rien. On vient en Guadeloupe à cause du système français, des allocs, mais il n'y a aucune créativité, rien de novateur, beaucoup de conformisme et une grande peur de l'autre.»
Didier Jacob
« En attendant la montée des eaux », par Maryse Condé,
Jean-Claude Lattès, 370 p., 19 euros
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Notre choix
HENRY DE BALZAC ENFANT DE L'AMOUR
Michel Thouillot
Comment exister quand on est le frère cadet de l'immense auteur de La Comédie Humaine ? Documents biographiques et études critiques fondent ce récit des relations tourmentées entre Henry, Honoré et leur mère. L'action se déroule principalement dans l'Océan Indien, à l'époque de l'esclavage, puis de son abolition : là s'inscrit la destinée d'Henry de Balzac, ballotté et dépassé par l'Histoire. Editeur : L'Hrmattan. ISBN : 978-2-296-54727-8 • juin 2011 • 286 pages. Michel Thouillot a enseigné de nombreuses années à l'étranger, en Afrique, en Amérique et dans l'Océan Indien. Parallèlement, il a mené des recherches universitaires sur l'oeuvre de Claude Simon. Au cours d'un séjour à Mayotte, il a découvert l'existence méconnue du frère cadet d'Honoré de Balzac. L'idée d'un roman était née ! Après une recherche documentaire poussée, tant historique que biographique et critique, il vient de retracer le destin singulier d'Henry de Balzac sous la forme d'une biographie romancée.
95 poètes pour Haïti
Comment exhumer le poème des décombres de la mémoire. La présentation de ce recueil a eu lieu le 12 janvier 2011 lors d'une soirée commémorative à l'Espace Le Scribe - L'Harmattan (19, rue Frédéric Sauton, Paris 5ème, M° Maubert Mutualité). La soirée fut agrémentée de lectures assurées par quelques poètes repris dans l'anthologie sur un fonds musical fourni par l'organisateur, le poète égyptien Oussama KHalil. Poètes pour Haïti est dédié au peuple haïtien et regroupe les poèmes d'auteurs qui se sont mobilisés à travers le monde, pour manifester leur solidarité. Khal Torabully, Dana Shishmanian, Lélio Brun, André Robèr, Alain Mabanckou, Nicole Barrière, José Le Moigne, Ernest Pepin, Thélyson Orélien, Jean-Luc Maxence, Fabian Charles, Colette Nys-Mazure, Gaëlle Josse, Arnaud Delcorte, Philippe Tancelin, Catherine Boudet, Eric Dubois, Patricia Laranco, Umar Timol, Marcelle Alizon, Jeanne Gerval, Anderson Dovilas, Sedley Richard Assonne, Yves Patrick Augustin, Cikuru Batumike, Jean-Yves Bertogal, Anne Bihan, Dominique Biton, Brigitte Bleuzen, Xavier Bordes, Denise Borias, Alain Boudet, Catherine Boudet, Yve Bressande, François Brouers, Nicole Cage-Florentiny, Üzeyir Lokman Çayci, Laurent Chaineux, Marie Cholette , Joël Conte , Maggy De Coster , Marcel Debel, Marlyne Delin , Marlyne Delin , Geneviève Deplatière , Kenzy Dib, Denis Emorine , Danièle Duteil, Nadine Fidji, Jean-Luc Gastecelle, Jean Gedeon, Hubert Gerbeau, David Giannoni, Béatrice Golkar, Adrien Grandamy, Patricia Grange, Gisèle Guertin, Valérie Hillevouan, Roland Hinnekens, Saint-John Kauss, Ali Khadaoui, Diane Labbé Dubois, Xavier Lainé, Louise Lavoix, Jean-Robert Léonidas, Isabelle Lévesque, Jean-Yves Loude, Charlito Louissaint, Benoist Magnat, Delva Maguet, Ndongo Mbaye,Bruno Morello ,Danièle Moussa, Mahamoud M’Saidie, Paul N’ Zo Mono, Alain René de Nilperthuis, Gabriel Okoundji, Salomon Omaande, Jean-Robert Paul, Sabine Péglion, Nicolas de Régnier, Isabelle Poncet-Rimaud, Max Rippon, Sophie Rochefort, Anick Roschi, Julienne Salvat, JJ.-Jacques Séwanou Dabla, Hélène Soris, Richard Taillefer, Erkut Tokman, Françoise Urban-Menninger, Farah Willem, Dominique Zinenberg ... évoquent les heures et jours de la tragédie et les interstices de l'espoir. Pour le comander, adressez-vous à l'Harmattan, Edition - Diffusion 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris
Viennent de paraître
— Et pour quelle raison j’te suivrais, mec ? J’te connais à peine ! — C’est vrai... Mais t’as une meilleure idée p’t-être ? Parce que je te rappelle que t’as pas d’argent, pas de papiers et pas d’amis ! En clair, tes chances de survie sur l’île sont très, très limitées ! Afin d’échapper aux pressions familiales, le jeune Gwadé quitte son île natale, la Guadeloupe,pour rejoindre la Martinique où il compte bien vivre de sa passion : le théâtre. Dès son arrivée, rien ne se déroule comme prévu et sa route, semée d’embûches, ne tardera pas à croiser celle de l’intrépide Rasta... Une bande dessinée amusante, aux couleurs et rythmes créoles. Né à Fort-de-France, Luko vit et travaille en région parisienne dans le domaine du management.
Passionné de dessin depuis toujours, il a travaillé sur 2 projets de bandes dessinées qui se sont vus classés parmi les 15 premiers lauréats du concours international Raymond Leblanc en 2007 et 2008, avant que Lé Zitata ne se libère de son univers intérieur. Editeur IBIS ROUGE, Ch. de la Levée - BP 267 - 97357 Matoury cedex - Guyane. Tél. : 05 94 35 95 66 - Fax : 05 94 35 95 68 ISBN : 978-2-84450-366-4
Les immigrés héros de BD
Par Gilles Médioni
Dessin extrait d'Immigrants, un album d'Etienne Davodeau
Marguerite Abouet avec Aya de Yopougon, Halim Mahmoudi et son Arabico, Edimo et Mbumbo, créateurs de Malamine. Un Africain à Paris... Une génération d'auteurs aborde le thème de l'immigration en France.
Ils racontent la vie dans les quartiers, les contrôles de police, la discrimination. Et aussi les files d'attente devant les préfectures, la traque des sans-papiers, les boulots au noir. Ils s'appellent Halim Mahmoudi, Edimo et Mbumbo, Marguerite Abouet... Leurs bandes dessinées ont l'amertume de Mémoires d'immigrés, le film de Yamina Benguigui, une pensée proche de Bourdieu, la tchatche de Jamel Debbouze ou le parler cash du rap le plus dur. Malins, militants, modernes, ces trentenaires issus de l'immigration, nés en France ou arrivés enfants dans l'Hexagone, livrent des oeuvres en prise avec la réalité quotidienne. Tous tendent un miroir à la société et amènent la BD là où on ne l'attendait plus. Et ça cogne ! Par exemple, au tout début d'Arabico, de Halim Mahmoudi, le héros, un petit garçon de 13 ans d'origine algérienne, prépare un devoir sur l'identité nationale : "Merde ! Fils d'immigrés, c'est français ou étranger ?" s'énerve-t-il. Plus loin, son grand frère Magyd - bac + 5, chômeur - craque : "Dans ma promo, on est quatre à n'avoir aucun travail. Les seuls Arabes et Noirs d'une promo de 40 fils de putes !" Lorsque Arabico égare sa carte d'identité, la douce France devient menaçante. L'album - un parmi d'autres sorti depuis quelques années - est le reflet de la crise identitaire, de la nostalgie des racines, de la souffrance et de la difficulté de s'intégrer.
Ce courant d'auteurs concernés et légitimes sur le sujet - ils appartiennent à la deuxième ou à la troisième génération - déferle comme si le genre était déjà bien installé, alors que l'éclosion est récente. Pourtant, dès le début de son histoire, le 9e art avait placé la réflexion sur "l'étranger" au centre de ses préoccupations. "On peut même considérer que, depuis les origines, les auteurs se collettent avec ce thème, rappelle Sylvain Venayre, maître de conférences en histoire contemporaine. Par exemple dans La Famille Fenouillard, de Christophe, en 1889. Et aussi chez Hergé. Après Tintin au Congo, où l'image de l'auteur, une image très dégradée, est au coeur du livre, il écrit Le Lotus bleu, qui prône la déconstruction des stéréotypes racistes envers les Chinois. De ce point de vue, et malgré ses critiques sur Hergé, Joann Sfar, dans Le Chat du rabbin, se situe parfaitement dans le sillage du Lotus bleu." Frappé par le tabou de la décolonisation, de la guerre d'Algérie, de la question harkie, le thème de l'immigration est passé sous silence avant d'envahir le cinéma, la littérature, le rap ou l'humour. Ce sont les années "black, blanc, beur", la culture du raï et de la cité. Seule la bande dessinée est à la traîne. Jugée peu sérieuse pour se frotter à un débat politique, elle n'opère, à quelques exceptions près - Baru, Farid Boudjellal - aucun travail d'observation ou de mémoire. Farid Boudjellal est un pionnier. Depuis près de trente ans, il enchaîne des publications aux titres explicites : Jambon-Beur, Le Beurgeois, Petit Polio : Le Cousin harki, La Famille Slimani. "Au départ, on m'a prévenu : "Tu vas te marginaliser." Mais on ne reproche pas à Morris de ne dessiner que des cow-boys. En créant le personnage d'Abdullah, j'ai eu envie d'exorciser les insultes dont j'ai été la cible : "bicot", "arabe", "bougnoule". Et d'en faire des gags. Mais mes BD ne sont pas seulement drôles. La scène de ratonnade que je relate dans Petit Polio a réveillé en moi des souvenirs terribles. Quand j'en parle dans les classes, les jeunes issus de l'immigration ont du mal à percevoir mon histoire, à moi qui suis né en France, en 1953." L'ami d'adolescence de Farid Boudjellal, José Jover, est aussi son éditeur. Ce dernier, enfant de l'anti-franquisme, ancien soudeur, militant, franc-tireur, a fondé les éditions Tartamundo qui ont publié notamment Les Folles Années de l'intégration, Mon album de l'immigration en France, Les Slimani.
Un sujet porteur mais pas encore rentable.
Si la bande dessinée zoome en ce moment sur l'immigration, c'est parce qu'il y a urgence. "Je voulais donner un coup de pied dans la fourmilière, lance Halim Mahmoudi. Arabico est un manifeste : il fallait expliquer ce que signifie avoir la "couleur de sa peau en permanence dans sa tête" et répondre à ceux qui nous traitent de "Français de papiers"." Son album résonne comme un disque de rap hardcore. "J'ai écrit une BD hip-hop dans le sens noble du terme, c'est-à-dire faite pour crier comme l'imaginaient les musiciens de jazz et de blues. Mais il manque encore à la bande dessinée son Abdellatif Kechiche [le réalisateur des films L'Esquive et Vénus noire]." Elle a en revanche son Spike Lee. Malamine. Un Africain à Paris, d'Edimo et Mbumbo - deux auteurs d'origine camerounaise - suit le parcours d'un docteur en économie rejeté chez lui et dédaigné en France. En tournant les pages, la rage monte. "Je ne supporte plus ce pays, encore moins ses habitants", lâche le personnage, alors qu'un mouvement ultranationaliste tente de le rallier à sa cause. "Cela nous intéressait de montrer le regard rempli de colère de Malamine vis-à-vis de lui-même, des autres immigrés africains, de l'Afrique et de la France", explique Edimo, éducateur en centre éducatif fermé et cofondateur de l'association l'Afrique dessinée. Pour beaucoup d'éditeurs, un sujet sur l'immigration est porteur mais pas rentable. Quadrants a arrêté la série Arabico, prévue en trois tomes. Les auteurs de Malamine ont essuyé des refus - "trop violent, trop intellectuel" - avant d'être accueillis par les Enfants rouges. L'humour est plus payant. Pahé a relaté le sourire aux lèvres ses années lycée [vers 1975] dans La Vie de Pahé, quand il débarquait à Tours directement d'un village d'Afrique équatoriale. Deux ans après sa publication, en 2006, la BD était adaptée en dessin animé. Entre les cases, Pahé pointe le racisme. "J'étais le seul Noir de ma classe, dit-il ; c'est une situation que les enfants d'immigrés ne connaissent pas."
Mangas, BD-reportages, séries... tous les styles se côtoient
Même idée de la transmission du côté de la douce et malicieuse Aya de Yopougon, l'adolescente ivoirienne imaginée par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie. La BD confronte Innocent, le double d'Aya, à la galère parisienne des années 1980. "Innocent, c'est moi, murmure Marguerite Abouet, arrivée dans la capitale à 12 ans. Ce prénom n'est pas gratuit. Tout étranger traverse d'abord un état de candeur en découvrant un pays. Après... Après, j'ai connu la loi Pasqua, la peur du flic, les jobs au noir... Ça devait sortir." Les voix portent. Dessinées au stylo à bille, au fusain ou à l'aquarelle, sous forme de strip ou conçues en série, ces bandes dessinées ont tous les styles et tous les genres. Y compris le manga, avec Les Iles du vent, d'Elodie Koeger et Hector Poullet, sur les clandestins haïtiens aux Antilles. Et la BD-reportage comme Droit du sol, de Charles Masson, qui dénonce le sort des migrants clandestins à Mayotte. Ou encore les oeuvres collectives Paroles sans papiers et Immigrants. Pour ce travail, Christophe Dabitch a recueilli les témoignages d'immigrés roumains, angolais, turcs, tsiganes. "Le but n'est pas de valoriser l'immigration, mais de la banaliser, en évitant le misérabilisme", dit-il. Pahé, Abouet, Edimo, Mbumbo et les autres mènent le même combat pour la tolérance en confrontant leurs héros à l'Afrique. Les origines ethniques de Malamine freinent son ascension dans son pays. Dipoula est un petit albinos inventé par Pahé. Innocent, le grand ami d'Aya, est gay. "J'ai voulu m'attaquer au tabou de l'homosexualité", souligne Marguerite Abouet. Après Aya de Yopougon, elle inaugure une nouvelle série autour des péripéties d'une jeune "Française de souche" qui jongle entre ses études aux Beaux-Arts et les petits boulots. Elle l'a baptisée Bienvenue. Pour Bienvenue à Paris.
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