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La France, tu l'aimes ou tu la fermes !
(Faut-il être blanc pour critiquer la nation ?)
Une chronique de Rokhaya Diallo dans le quotidien Le Monde
Il y a quelques jours, le député UMP de la Haute-Saône, Michel Raison, a été frappé d'une idée lumineuse : il a proposé, lors d'une question adressée au ministère de la culture, de faire taire les rappeurs. Mais pas n'importe lesquels : attirant l'attention du ministre sur "certains groupes de musique rap issus de l'immigration", qui, par leurs textes trop intolérants à son goût, "bafouent les valeurs fondamentales de respect et de liberté qui fondent notre démocratie", il a demandé de "censurer ces chansons". Rien que ça.
Cela peut paraître invraisemblable mais, en réalité, M. Raison se place dans la lignée des 200 parlementaires, qui, en 2005, après les révoltes des quartiers populaires, avaient déposé une plainte auprès du ministère de la justice pour sanctionner les groupes de rap dont les textes très critiques envers la République portaient, selon eux, atteinte à "la dignité de la France et de l'Etat". Rien de moins. Pourtant, avant ces générations de rappeurs trop énervés, selon les critères de nos élus, d'illustres chansonniers français se sont exprimés dans des vers qui n'étaient pas toujours des plus tendres. N'est-ce pas notre Renaud national qui chantait : ""La Marseillaise" même en reggae, ça m'a toujours fait dégueuler (...) et votre République, moi, j'la tringle." ? D'autres, de Brassens à Ferré, n'ont pas mâché leurs mots pour critiquer notre douce France. Mais loin d'être dénoncées par des députés en mal d'activité, leurs chansons sont passées à la postérité. Pour les rappeurs en revanche, pas question d'indulgence ! Bien au contraire, le député UMP prédit à leurs textes un impact des plus funestes : "Le message de violence de ces rappeurs reçu par des jeunes déracinés, déculturés, peut légitimer chez eux l'incivilité, au pire le terrorisme", affirme-t-il. Ainsi, selon le député, les origines de ces rappeurs occasionneraient des névroses telles qu'elles plongeraient leurs fans dans de dangereuses activités criminelles... On rirait si cette fantasque prédiction n'émanait pas d'un membre de l'Assemblée nationale !
Certes, M. Raison s'est finalement partiellement ravisé sur la formulation mais il s'est justifié en expliquant à Rue89 : "Lorsque des paroles de chansons excessives venaient d'un groupe issu de l'immigration, ça n'avait pas le même impact que lorsqu'il s'agissait de Français très marqués à droite qui proféraient des propos racistes." On comprendra que les groupes de rap visés ne sont pas des "Français"... De fait, il semblerait que, depuis quelques années, l'ascendance étrangère interdise toute prise de position politique un peu originale ou contestataire. Il y a deux ans, c'est l'écrivaine Marie N'Diaye, lauréate du prix Goncourt, qui avait été rappelée à l'ordre, lorsqu'elle avait déclaré aux Inrockuptibles qu'elle trouvait la France de Nicolas Sarkozy et certains membres du gouvernement "monstrueux". Il n'en fallait pas plus pour qu'Eric Raoult, député et maire UMP du Raincy, saisisse sa plume pour se plaindre auprès du ministre de la culture : "Ces propos, d'une rare violence, sont peu respectueux, voire insultants, à l'égard de ministres de la République", courrier dans lequel il invoquait un mystérieux "devoir de réserve, dû aux lauréats du prix Goncourt", qui, selon lui, devaient "faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions".
On cernait mieux les raisons de la colère de M. Raoult lorsqu'il précisait, plus tard, au Monde que "par comparaison, Yannick Noah et Lilian Thuram n'étaient pas allés aussi loin dans la critique de la France". Deux sportifs qui partagent, avec Marie N'Diaye, le tort d'avoir... la peau noire ! Et les Noirs à l'instar des rappeurs "issus de l'immigration" ne devraient faire preuve d'une telle ingratitude envers cette France qui leur a tant donné... Dernièrement, c'est Eva Joly qui a fait les frais de cette doctrine. La candidate à l'élection présidentielle a proposé la suppression du défilé militaire accompagnant la célébration du 14-Juillet et une pluie de critiques s'est alors abattue sur elle. Et ce n'est pas le fond, mais ses origines qui ont été les plus violemment attaquées : le premier ministre François Fillon a mis en cause sa "culture (pas) très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l'histoire française", et Jean-Pierre Chevènement a déclaré : "La nature de la France lui échappe sans doute. Peut-être lui faut-il encore un peu d'accoutumance."
Bien que vivant depuis plus de cinquante ans en France, et ayant exercé la fonction de magistrate, Eva Joly reste aux yeux de certains une Française "de papiers"... On ne peut s'empêcher d'avoir une pensée émue pour Georges Brassens qui pouvait fredonner sans crainte : "Le jour du Quatorze Juillet, je reste dans mon lit douillet. La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas." Critiquer la France, lorsqu'on a des origines étrangères, une couleur de peau trop sombre ou un accent pas bien d'chez nous devient un exercice de plus en plus périlleux, c'est désormais un privilège octroyé aux seuls "vrais" Français.
Article paru dans l'édition du 06.08.11
27ème Forum International Médias Nord Sud
10 au 14 octobre 2011 CICG, Genève
Le monde bascule-t-il ? Pouvoir et limites des BRICS
Du 10 au 14 octobre 2011, le Forum International Médias Nord Sud tiendra sa 27ème édition. Cet événement se déroulera au Centre international de conférence de Genève (CICG). Le Forum International Médias Nord-Sud réunit chaque année des acteurs du monde des médias, de l'économie, du développement et de la politique. Il consacre chaque édition à l'analyse d'un enjeu essentiel pour le futur. Pour son édition 2011 le Forum a choisit le thème Le monde bascule-t-il ? - Pouvoir et limites des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Pour l'édition 2011, de nombreux axes seront empruntés pour une meilleure compréhension du sujet : Plusieurs salles de projection; Des colloques télévisés; Des émissions de télévision et de radio; Un parcours de sensibilisation; Des soirées spéciales; Deux concours internationaux de films sur le thème et Un concours international de contributions écrites sur le thème. 50 documentaires seront présélectionnés par des professionnels et projetés au grand public, soit en Concours, soit en Panorama. Le meilleur documentaire international remportera "Le Grand Prix de Genève" (prix de 7000.- Euros / 10'000.- CHF). Le meilleur documentaire de l?histoire du FIMNS remportera le " Prix des 27 ans du FIMNS " (prix de 7000.- Euros / 10'000.- CHF). Les inscriptions sont ouvertes aux télévisions et aux indépendants (formulaire d?inscription et règlement sur le site www.nordsud.ch). Le Forum International Médias Nord Sud de Genève est né de l'engagement de nombreux partenaires parmi lesquels: La Télévision Suisse Romande, l?Institut de hautes études internationales et du développement, La Direction du développement et de la coopération (DDC), l'Organisation Internationale de la Francophonie, le Canton et la Ville de Genève, et plusieurs fondations préoccupées de créer à Genève un lieu de réflexion sur le futur.
SlateAfrique
Le kiswahili, un joyau linguistique.
Retour sur les origines et la diffusion de la langue swahilie, qui gagne du terrain en Afrique de l'Est et dans les Grands Lacs.
par Arnaud Bébien
Des mots ou des expressions popularisés par des films et des livres. Du roman La ferme africaine de Karen Blixen, qui donna le film Out of Africa, au dessin animé de Disney Le Roi lion, tout le monde connait au moins un mot de kiswahili. Hakuna matata («il n’y a pas de problème»), pole pole («doucement»), rafiki («ami») ou safari («voyage») arrivent certainement en tête.
Mais le kiswahili, largement parlé en Afrique de l’Est et des Grands lacs, relève de toute autre chose. Son importance ne se dément pas: il s’agit, selon l’université américaine de Stanford, de la langue la plus parlée en Afrique après l’arabe, mais la première d’origine continentale. Quant au nombre de locuteurs, le doute persiste car aucune étude n’existe sur le sujet même si des estimations de la Banque mondiale, datant de 2005, évaluent ce nombre compris entre 120 et 150 millions de personnes à travers le monde. Du fait de la diaspora et des enseignements proposés, le kiswahili est parlé sur les cinq continents. Les plus prestigieuses universités américaines ont ainsi leur propre département de kiswahili au sein de leur faculté de langues. Selon l’université de Virginie, plus d’une centaine d’universités l’ont inclus dans leur programme sur la planète. Les radios internationales, avec dernièrement RFI, diffusent les informations en kiswahili en Afrique de l’Est. Si la Tanzanie, avec Zanzibar, est l’Etat swahiliphone par excellence, la langue est largement parlée et comprise au Kenya. Les Comores, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, et l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) comptent également des milliers de locuteurs. L’usage de la langue est aussi courant dans le Nord du Mozambique, du Malawi et de la Zambie.
Une langue façonnée depuis des siècles
Le kiswahili est une langue façonnée depuis des siècles par les influences touchant la côte orientale du continent, où elle est apparue aux alentours du Xe siècle. On y retrouve ainsi le poids de l’arabe dans les chiffres. L’origine du mot swahili vient d’ailleurs de l’arabe sahil qui signifie «côte, littoral». Le kiswahili serait né de la rencontre entre les peuples bantous du littoral et les marchands arabes et persans sillonnant l’océan Indien et habitant les îles. Sa diffusion dans l’intérieur du continent remonte à moins de deux siècles. Elle se fit au cours du XIXe siècle par les caravanes arabes, envoyées pour capturer des esclaves à l’intérieur du Tanganyika (ancien nom de la Tanzanie continentale). Les caravanes atteignaient le sud de l’Ouganda peu avant 1850, et l’Est de l’actuelle RDC entre 1870 et 1884, participant ainsi à la diffusion de la langue swahilie. Les Arabes vendaient les esclaves capturés une fois de retour sur la côte, et surtout à Zanzibar, le centre de ce commerce, où le sultan d’Oman avait transféré sa capitale. C’est à cette époque que les missionnaires occidentaux, débarqués vers la fin du XIXe siècle, réalisent les premiers ouvrages en kiswahili en alphabet latin. S’il existait une écriture, elle était en caractères arabes. C’est un religieux français, à la veille de 1900, qui réalisa le premier lexique franco-swahili. En 1928, une conférence entre les pays de l’Est du continent donna naissance au véritable premier dictionnaire anglais-kiswahili. Et normalisa par la même occasion la langue car il existait plusieurs formes de kiswahili.
«Kiswa-English»
La Tanzanie de Julius Nyerere saisit la première, en 1967, l’intérêt d’instaurer le kiswahili comme langue nationale. En fédérant une nation autour d’une langue commune, Nyerere évitait ainsi le piège ethnique. Aujourd’hui, l’enseignement public en école primaire est exclusivement en kiswahili. Les médias tout comme les hommes politiques tanzaniens s’expriment dans cette langue, même si tous maîtrisent l’anglais. Au Kenya, toute la population ne parle pas le kiswahili. Le luo ou le kikuyu, par exemple, dominent encore largement dans leur bassin respectif. Le kiswahili a historiquement emprunté à une langue étrangère puis façonné un mot qu’il n’avait pas dans son propre vocabulaire. Si ce fut le cas avec l’arabe, le persan et le portugais, c’est de plus en plus courant avec l’anglais. Ainsi, ordinateur (computer en anglais), se dit kompyuta en kiswahili. Les exemples sont nombreux. On retient la version phonétique anglaise pour l’écrire en kiswahili.
La littérature swahilie a fleuri, et fleurit encore. Les plus grands classiques occidentaux ont été traduits, à l’image d’un Julius Nyerere qui à la fin de sa vie avait mis à la portée des Tanzaniens de nombreuses œuvres de Shakespeare en kiswahili. Enfin, une nouvelle pratique a vu le jour, celle du «Kiswa-English». Particulièrement visible parmi les étudiants qui mélangent kiswahili et anglais à tour de bras, un mot après l’autre, cette langue nouvelle génération a le don d’irriter les défenseurs du kiswahili. «C’est pour nous montrer qu’ils sont éduqués, et qu’ils connaissent l’anglais», disent les détracteurs.
Et le pire, c’est que même les politiciens s’y mettent, se coupant ainsi de leur audience la plus large. Le phénomène est surtout visible au Kenya et en Tanzanie, où le kiswahili est de moins en moins utilisé au sein des classes aisées. Il faut y voir les conséquences de la percée des écoles primaires et secondaires privées, où l’enseignement n’est qu’en anglais. Le reste de la population –l’écrasante majorité en fait– étant confinée au kiswahili.
Arnaud Bébien