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Les dons d'argent n'aident pas l'Afrique
De France, un jeune exilé politique guinéen lance un concept de boutique en ligne qui pourrait révolutionner les échanges entre la diaspora et leurs familles au pays. Objectif: assurer la sécurité alimentaire et contribuer au développement local. Une manière aussi de rassurer la diaspora, inquiète de la façon dont sont parfois dépensés ses dons.
«Lorsque j’envoie de l’argent à ma mère, il sert à financer les mariages, les baptêmes ou encore les funérailles des cousins; après ça, elle se retrouve sans rien pour s’acheter de quoi manger convenablement!», s’exclame Mohammed Sylla, qui vit à Paris et travaille dans l’action humanitaire. «En Guinée, on fait des fêtes à l’infini, et ma mère est tout le temps sollicitée pour y contribuer. Elle n’a ensuite plus un sou pour s’acheter du riz…»
De nombreux Guinéens de la diaspora partagent la frustration de Mohammed, son «ras-le-bol». Ils travaillent dur pour économiser, et lorsqu’ils regardent la façon dont leur argent est utilisé au pays, ils voient qu’au final celui-ci ne sert ni à nourrir leur famille ni au développement local. Sans parler des sommes perdues en route à cause des transferts coûteux entre la France et la Guinée: jusqu’à 30% des sommes envoyées peuvent être prélevés en commissions et intermédiaires, surtout si le destinataire vit éloigné des agences bancaires des grandes villes.
Envoyer des vivres par Internet
Face à ce constat décourageant, Aboubacar Kourouma, 42 ans, a échafaudé un système ingénieux. Exilé politique arrivé de Conakry en 2008, ce Guinéen a monté Wontanara, une boutique en ligne pour que les migrants de la diaspora y choisissent les produits alimentaires qu’ils destinent à leur famille restée au pays. Le principe est simple: après s’être connecté au site puis s’être identifié, le donateur choisit le marché où ses parents iront récupérer les denrées alimentaires qu’il a sélectionnées pour eux. Il indique le numéro de téléphone portable de ses proches, afin que ces derniers soient crédités. Ensuite, il leur communique un mot de passe pour qu’ils puissent valider la transaction. En Guinée, les bénéficiaires sont instantanément informés du montant du don par SMS, ainsi que des coordonnées du commerçant local en charge de leur délivrer les produits alimentaires. Le paiement se fait lors de la connexion du mobile du bénéficiaire avec le terminal du commerçant partenaire, par signature sonore. Les commerçants locaux signent une convention de partenariat avec Wontanara, qui leur fournit gratuitement le terminal de paiement. En échange, ils s’engagent à délivrer exclusivement des produits alimentaires et acceptent d’être payés par Wontanara après que les bénéficiaires sont venus chercher leurs denrées.
Tout le monde y gagne. Par le système des courses prépayées, Wontanara réduit les coûts opérationnels: 10% de commission seulement. La sécurité du paiement et de la transaction est assurée. Le bénéficiaire peut aller chercher les denrées chez un commerçant proche de chez lui. Le donateur sait que son argent sera bien affecté à la sécurité alimentaire de sa famille et que ce don aura des retombées en terme de développement local, puisque plusieurs commerçants de la ville participent au système mis en place.
Le rôle essentiel de la diaspora
A défaut d’obtenir un poste en accord avec ses compétences, Aboubacar accepte un emploi de boulanger et réfléchit à ce qu’il pourrait faire pour les siens en Guinée. C’est en 2008, alors qu’il enfournait ses pains dans une boulangerie de Saint Preux, qu’Aboubacar a imaginé ce concept pour lequel il remporte le concours ReThink HEC, qui «révèlent chaque année des entreprises et des étudiants qui ont su inventer de nouveaux modèles économiques pour répondre aux défis majeurs du développement durable». En novembre 2009, il rencontre Alexandre Peisse, un jeune financier français qui va lui donner un beau coup de pouce pour concrétiser ce montage judicieux. «Quand j’ai rencontré Aboubacar, j’ai été frappé par sa simplicité, son humilité, se souvient Alexandre Peisse. Voilà quelqu’un qui a été victime du racisme français: il possédait des tas de diplômes mais aucun des interlocuteurs qu’il a eus en face de lui n’a pris le temps de regarder son dossier de près. Il était africain donc "incasable" à leurs yeux. J’ai tout de suite su qu’Aboubacar avait la capacité d’exécuter quelque chose d’ambitieux. Il avait alors construit son business plan. De mon côté, je travaillais dans des fonds d’investissements à Londres. J’avais mis 70.000 euros de côté et je n’ai pas hésité une minute à investir ces économies dans son projet.» Et puis Wontanara a aussi remporté l’adhésion d’une personnalité de premier plan, le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou, grand afro-optimiste s’il en est. C’est dans le cadre du très africophile Musée du Montparnasse que Lionel Zinsou a parrainé le lancement de Wontanara, le 21 juillet.
Il a rappelé le rôle, essentiel à ses yeux, de la diaspora à l’égard de l’Afrique. Elle destine chaque année 14,7 milliards d'euros à l’Afrique subsaharienne —dont 49,1 millions à la Guinée. «Il n’y a pas de croissance africaine sans la diaspora; celle-ci envoie vers l’Afrique bien plus d’argent que ne le font les pays riches, souligne Lionel Zinsou. Les dons de la diaspora sont nettement supérieurs aux investissements directs, estime le banquier, qui insiste sur «l’avance des technologies de paiement en Afrique. Le Kenya est en pointe sur l’Europe et la France dans le domaine du paiement électronique, mais les Français ne le savent pas!»
Avec de si bonnes fées autour de son berceau, le «bébé» d’Aboubacar devrait vite prendre son envol. Ce dernier passe l’été en Guinée (ce qui lui est désormais possible grâce aux trois changements de régime qu’a connus le pays depuis 2008) pour les premiers essais à «échelle réelle». Si tout se passe comme ses fondateurs l’espèrent, Wontanara pourrait ensuite proposer d’autres produits prépayés aux membres de la diaspora, comme des services (médecins, électricité, etc.). Une inquiétude pourtant: et si, en Guinée, les familles renâclaient à ce que leurs enfants immigrés décident à leur place de l’affectation de leurs dons? «C’est vrai: le bénéficiaire peut être réticent à ce qu’on décide pour lui, qu’on choisisse des sacs de riz ou des bidons d’huile à lui donner. Mais c’est une avancée pour les Guinéens de France qui veulent contrôler leurs dons», explique Alexandre Peisse. Ce qu’Ibrahima, responsable culturel des Associations guinéennes de France, confirme: «Wontanara nous rassure, je suis sûr que nos parents en Guinée ne le prendront pas mal. Car ce que nous voulons c’est que notre argent ne soit pas affecté à des biens sociaux mais à des achats encore plus essentiels». Et puis, le mot «wontanara», qui a donné son nom au projet, ne signifie-t il-pas «on reste ensemble», en langue soussou?
Ariane Bonzon
Humanitaire
Aleth Félix-Tchicaya: "L'humanitaire s'est imposé à moi"
Aleth Félix-Tchicaya est fondatrice et présidente de l'Association Les Enfants d'Aleth. Une ONG active, sur le terrain, aussi bien en Afrique qu'en dehors de ses frontières, depuis 2007. Son activité se résume en peu de mots : secours alimentaires, sanitaires, éducatifs et réhabilitation sociale de base pour les populations dans le besoin. Son action repose sur la mise en oeuvre des considérables moyens humains et matériels et surtout, sur sa motivation personnelle. Pour en parler, Aleth Félix-Tchicaya s'est prêtée à nos questions.
-Vous êtes, Aleth Felix-Tchicaya, écrivaine belgo-congolaise, universitaire, diplomate, nièce du célèbre poète et romancier Gérald Félix Tchicaya U Tam'si. Vous êtes à la tête de l'association Les enfants d'Aleth, qui gère des actions humanitaires aussi bien au Congo-Brazzaville, votre pays, qu'au-delà de ses frontières. A 56 ans, votre parcours de vie va-t-elle nous réserver d'autres bonnes surprises ?
A.F.T: Effectivement, je suis tout ce que vous dites mais, vous oubliez de dire que je suis aussi l'aînée des petits enfants de Jean FELIX-TCHICAYA, Homme d'Etat congolais , Député du Moyen-Congo-Gabon et Parlementaire à L'Assemblée Nationale française. Je suis tout cela. Si ces données peuvent protéger ma trajectoire alors moi, Aleth Felix-Tchicaya je suis en rupture de ban avec le: "Sois belle et tais toi". Tout comme la roche, avant d'être roche était autre chose qui s'est fossilisée au fil d'un processus pour devenir roche et elle ne le sera pas éternellement ,elle sera de nouveau autre chose. C'est pour dire que les choses se transforment à tout moment, les opportunités peuvent arriver et donc je peux changer et parer à toutes éventualités.
-Comment et pourquoi l'association Les enfants d'Aleth a-t-elle été créée ? D'où vous est venue la fibre caritative ?
A.F.T: L'humanitaire est né avec des évènements divers comme les guerres, la faim... qui ont entrainé le déplacement des populations. L'humanitaire s'est imposé au carrefour de plusieurs enjeux: éthiques, politiques, économiques...C'était les premiers secours aux victimes sans défense. Donc il y avait là une notion, celle d'urgence. Cette image projetée au monde entier en montrant l'incapacité de ces personnes sans défense, à se nourrir, à se vêtir, à se prendre en charge m'avait choquée et boulversée. J'ai décidé d'en faire mes enfants et de m'en occuper toutes les fois que mes moyens le permettront.
-Pouvez-vous nous tracer les grandes lignes de votre association ?
A.F.T: "Les Enfants d'Aleth", est une Association internationale Sans Buts Lucratifs. Elle s'efforce de promouvoir par un effort international, la lutte contre l'exclusion sociale et la délivrance d'une aide humanitaire d'urgence, à savoir : les secours alimentaires de première necessité; les secours sanitaires et paramédicaux d'urgence; les secours éducatifs de premiére ligne et les secours en réhabilitation de base.
-Est-ce facile de travailler dans un domaine où il est impossible de répondre à toutes les attentes des populations dans le besoin ?
A.F.T: L'Etat a été créé pour résoudre les problèmes de ses habitants. Quand l'Etat est défaillant, il est du devoir de la société civile de prendre le relais. Prenons l'exemple d'un essaim d'abeilles: ce qui n'est pas utile à l'essaim ne l'est pas non plus à l'abeille qui ne fait que ce qui peut être utile à l'essaim ( donc à tout le monde). Je peux apporter ma contribution selon ma capacité et mes possibilités. Ma goutte d'eau peut être utile à tout l'océan. Ce que l'on fait avec amour fonctionne naturellement.
-Ne laissez-vous pas au bord du chemin des personnes frustrées ? Quelle est la vraie solution aux maux qui rongent nos jeunes sociétés ? Est-ce que la mauvaise gérance de nos pays explique tout ?
A.F.T: Je ne suis pas là pour le choix mais pour aider. Pour être frustré il faut avoir des appétits. Les tragédies humanitaires traduisent à des degrés divers une déficience des mécanismes de régulations internationales à un niveau moindre que le mien. Cela ne peut être en aucune façon une frustration. Moi, je n'apporte qu'une contribution. La société d'aujourdhui devrait offrir des emplois aux jeunes. Il faut traiter les autres comme on voudrait être traité. La plupart des problèmes, des difficultés et des conflits interviennent par notre incapacité à respecter cette directive simple. Cela peut-être une solution.
-Qu'attendre des autorités politiques lorsqu'on s'engage dans un processus aussi coûteux, exigeant que complexe ?
A.F.T: Est-ce que les affluents du fleuve attendent quelques choses du fleuve?. L'eau d'une source de montagne perd sa limpidité dès qu'elle commence à vagabonder. Ma volonté est de faire quelque chose de sain, je n'attends rien de personne. J'agis comme si j'étais distincte de rien ni de personne.
-Vous êtes l'auteur des récits Lumière de femme (Paris : Hatier, col. Monde Noir, 2003) et Les mamelons de Jaman (Paris, Les Éditions Amalthée, 2010) Quels messages veulent bien transmettre, respectivement, vos deux ouvrages ?
A.F.T: Ces deux ouvrages sont un message d'espoir pour des personnes qui connaissent un itinéraire de vie difficile. Dans lumière de femme on vole la vie de quelqu'un et, dans le deuxième , "Les mamelons de Jaman" ce sont les complications de cette vie volée qui se ressentent. Cela sert de témoignage à d'autres pour en tirer des leçons de vie.
-Qu'avez-vous retenu de l'oeuvre et de la personne de Tchikaya U Tam'Si disparu à l'âge de 57 ans, en avril 1988 ? Existe-t-il, aujourd'hui, une institution qui perpétue son oeuvre ?
A.F.T: Tchicaya U Tam'si était quelqu'un de très tourmenté dans l'expression de ses sentiments c'est pourquoi c'est un auteur pas toujours facile à lire et à comprendre. Il aimait les gens, la famille mais il me semble qu'une pudeur profonde lui faisait prendre des tours et des détours pour exprimer ses sentiments. Son côté solitaire n'arrangeait rien. Il m'a donné le goût de l'écriture et de la lecture. Il existe entre autres un prix de poésie africaine qui porte son nom et initié par la Fondation du Forum d'Assilab. Des hommages lui sont régulièrement rendus de par le monde.
-Avant Les Enfants d'Aleth, vous avez fait un passage remarqué dans la diplomatie jusqu'à occuper des hautes fonctions à la présidence de la république du Congo. Quel enseignement tirez-vous des années qui ont marqué votre passage dans ce milieu ?
A.F.T: La diplomatie consiste à arbitrer une situation en tenant compte des éléments disponibles; elle sert à régler les conflits de manière à obtenir consensuellement la paix . Sans violence et avec le respect de la parole donnée. La diplomatie m'a apporté un regard magnifique sur la paix, que les dossiers brûlants de l'époque n'ont fait que confirmer. Rappelez-vous : la situation de l'Angola, de Mozambique, de la Namibie voire les durs moments de l'apartheid. La diplomatie c'est comme la sagesse des anciens qui connaissent la vérité et la vie. Parcequ'ils ont déjà vécu. Ce qui signifie réellement les termes comme intégrité, honnêteté, loyauté, amitié et amour.
-Quel est l'état général actuel de la condition de la femme dans votre pays ? Dans quels domaines y a-t-il eu le plus d'avancées ces dix dernières années ?
A.F.T: Les gens naissent égaux par nature. Ils doivent s'exprimer, s'affirmer, se cultiver et exiger d'être reconnus; tout cela demande du respect. Le monde est en perpétuel changement . Depuis la nuit des temps, les deux sexes, masculin et féminin sont séparés, hiérarchisés, codifiés, à la faveur du mâle. Le modèle de la femme libérée a commencé d'infléchir dans sa course, celle de l'humanité. Le futur qui a de l'avenir et les lois de la nature rétabliront l'équilibre dans tous les domaines.
Propos recueillis par
Cikuru Batumike
N.B. pour tout contact : Les Enfants d'Aleth. 55 avenue du Val d'Or 1150 Bruxelles, Belgique. E-mail: contact@lesenfantsdaleth.org
Migrations
Méditerranée / “Traffic Island”
par Gilbert Calleja
Ces dix dernières années, Malte a connu un afflux de boat people, ce qui a fait de l’ « immigration » l’un des sujets de débat les plus brûlants du pays. Mais tandis que le racisme augmente, les hommes politiques locaux se montrent peu soucieux de favoriser l’intégration des migrants à la population locale.
On m’arrête à l’entrée. Je donne mon signalement au gardien, qui me prie cordialement d’attendre, puis passe une série de coups de téléphone. Je m’assois dans ma voiture, et regarde autour de moi. Le grillage jaune qui entoure les cours extérieures du centre de détention Safi et qui ressemble à une espèce de cage s’est sensiblement rouillé depuis ma première venue, en 2006, lorsque la première «visite de presse» a été organisée. Depuis lors, le site a connu maintes protestations et maints «soulèvements» des détenus immigrés, qui se plaignent de la longueur de leur détention, de l’âpreté des conditions de vie et des mauvais traitements qu’on leur inflige dans le centre. Une jeep de l’armée s’avance vers moi, et on m’escorte jusqu’à la «Maison Jaune», là où les femmes sont détenues dans une zone séparée. Quelques rapides formalités, et l’agent de sécurité ouvre le portail en métal. Je suis dans une véranda ceinte dans un grillage. Quatre jeunes filles paressent sur un matelas, tout au fond du couloir, tandis que d’autres vont et viennent, et s’adonnent à toutes sortes de tâches ménagères: pendre le linge sur la grille qui les entoure, débarrasser les restes du petit-déjeuner, etc. ; certaines me dévisagent, d’autres ricanent, d’autres encore me jettent des regards désapprobateurs. «Qui êtes-vous? Qu’est-ce que vous voulez?», me demande une robuste Nigérienne, avant même que j’aie eu le temps de prendre mes marques. Elle porte un faux manteau de fourrure trop grand pour elle, au-dessus d’un jean et d’un t-shirt rouge. La voix qui sort de ce gros tas de poils est de toute évidence hostile. Le soldat qui nous accompagne intervient et explique ce que je fais là. Ils se mettent d’accord : nous discuterons dans la «salle Télé».
Les filles s’assoient sur les tables, et on me laisse m’asseoir seul, à une distance qui me met mal à l’aise. Pour essayer de briser la glace et de détendre l’atmosphère, je demande au soldat de me laisser seul avec la quinzaine de jeunes filles assises en face de moi. Sur ma gauche, un groupe de timides Somaliennes, Erythréennes et Ethiopiennes qui parlent entre elles. Certaines essayent de traduire pour les autres. En face de moi, il y a les Nigériennes qui mènent le groupe, essentiellement parce qu’elles parlent un anglais plutôt bon. Elles refusent de me dire leur nom, leur âge, et leur pays d’origine. La plupart d’entre elles sont visiblement en colère et irritées par ma présence, je leur demande donc pourquoi. Elles m’expliquent qu’elles ont raconté leurs histoires à un grand nombre de journalistes avant moi, mais que leur situation n’a pas changé. Elles ne voient pas pourquoi elles sont incarcérées. Certaines déclarent qu’elles sont en détention depuis plus de 16 mois, d’autres disent que les conditions en Libye étaient meilleures qu’à Malte. Elles me rappellent encore et encore que les journalistes qui m’ont précédé n’ont pas du tout réussi à changer les choses. Je leur demande: De quel sorte de changement vous voulez parler?». «La liberté! Laissez-nous sortir – on n’est pas des criminelles.» J’essaie d’expliquer mon impuissance et de leur faire comprendre que ces choses ne sont pas de mon ressort. Elles me laissent planté là, seul face à mon carnet vide. J’ai dû attendre presque six semaines avant d’avoir droit à une heure de visite au centre. Les filles me donnent leur avis en moins de dix minutes. Pendant que je rentrais chez moi, je me suis efforcé de ne pas succomber à la déception et la frustration, pour essayer de comprendre la tournure qu’ont pris les événements. Ma frustration s’évanouit rapidement quand je remets en perspective le silence de ces jeunes filles.
Il n’y a pas de commune mesure entre mes six semaines d’attente et 16 mois de détention, après avoir traversé terres, désert et mer, après avoir laissé derrière soi tout et tout le monde, et avoir risqué sa vie, parce qu’on aspire à des conditions de vie humainement acceptables. L’immense majorité des migrants qui quittent les rivages d’Afrique du Nord pour rejoindre l’Europe viennent de Somalie, du Soudan, d’Ethiopie, d’Erythrée, de la République Démocratique du Congo, de Côte d’Ivoire, du Nigéria, et d’autres pays où l’instabilité politique, l’intolérance religieuse et tribale, les conflits et la misère sont à l’ordre du jour. Ma frustration s’efface quand je remets en perspective la décision des filles de garder le silence. Leur protestation silencieuse amène à se demander si les Maltais ou d’ailleurs les Européens abordent le problème de l’immigration convenablement. L’UE comprend-elle la détresse des nombreux réfugiés, des demandeurs d’asile ou des migrants économiques qui gagnent ses rivages? L’UE n’a, de fait, pas vraiment fait preuve de volonté politique pour améliorer la situation de ces gens, et au lieu de cela, en 2003, elle a donné 20 millions d’euros à la Libye de Kadhafi afin qu’elle arrête les bateaux qui quittent ses côtes pour l’Europe, qu’elle mette en place des centres de détention et qu’elle rapatrie les candidats à l’immigration dans leurs pays d’origine. Cela a été amplement documenté, et dénoncé par des journalistes comme Gabriele Del Grande sur son blog Fortress Europe.
Passer
L’immigration irrégulière dépend pour l’essentiel de deux facteurs : d’une part, un flot continuel de désespérés qui craignent pour leur vie et cherchent à s’échapper afin d’avoir une existence meilleure, plus humaine, et d’autre part, des trafiquants ou passeurs. Des personnes sans scrupules, des gangs et des organisations qui connaissent bien les structures de pouvoir qu’il faut connaître, ou des personnes qui ont simplement le moyen de transporter des gens sur des terrains rigoureux et de leur faire traverser la frontière, et qui sont prêts à prendre ce risque. Le point de départ d’un migrant peut être très différent, car il dépend de la situation de chaque pays. Certaines familles économisent pendant des années pour pouvoir financer le voyage d’un de leur membre, afin qu’il puisse se rendre en Europe, où il aura ensuite la possibilité de trouver un travail et d’envoyer de l’argent au reste de la famille, de sorte qu’elle finira par le rejoindre. D’autres s’en vont avec le peu qu’ils ont, surtout quand les conflits et la guerre viennent frapper à leur porte, et mettre sérieusement leur vie en danger. Tout cela est extrêmement simple en théorie. Il y a une demande, et une offre pour satisfaire cette demande, mais en pratique, les choses sont bien plus complexes et désespérément tragiques. Dans les faits, des milliers de gens meurent : ils périssent dans le désert, se déshydratent ou se noient dans la Méditerranée. Les chanceux qui survivent au voyage sont toujours victimes d’abus et d’humiliations, sans parler des traces psychologiques et des traumatismes qui hantent la plupart des migrants qui ont survécu.
Malte
La plupart des migrants qui débarquent à Malte n’ont jamais entendu parler de cette petite île. Une grande majorité d’entre eux sont des Somaliens qui fuient un pays de non-droit, où les clans guerriers et les seigneurs de guerre font la loi. Ils foulent le territoire maltais après avoir dérivé en mer pendant des jours et des jours. Très souvent, ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les attend, et la plupart d’entre eux n’ont pas de papiers d’identité. Dès leur premier pas sur l’île, Ils sont enregistrés et on les informe que leur arrivée est «illégale». Ils font alors une demande de protection ou d’asile politique. Pendant ce temps, on les enferme dans l’un des quatre centres de détention que compte l’île. Les dossiers et le retard s’accumulent à la Commission pour les Réfugiés, si bien que les individus doivent attendre pendant des mois avant d’avoir leur première «audience». La période maximale de détention est de 18 mois. Après cela, on leur accorde souvent la résidence temporaire, certains avantages sociaux, et un permis de travail. Les conditions de détention à Malte, comme ailleurs en Méditerranée, sont rudes. L’idée même de maintenir les migrants en détention a été dénoncée et maintes fois critiquée par les ONG locales, par le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, et par le Comité pour la Prévention de la Torture. Quand les migrants sont relâchés, soit ils trouvent un logement dans l’un des centres ouverts construits sur l’île, soit ils essaient de trouver une autre habitation. Généralement, les migrants africains, à Malte, vivent dans des conditions de pauvreté abjectes. Selon un rapport de la Commission Européenne contre le Racisme et l’Intolérance, publié en décembre 2007, «les autorités maltaises ont appliqué une politique de rétention systématique de tous ces migrants, ce qui a non seulement des incidences négatives sur le respect des droits de ces personnes mais contribue aussi à ce qu’elles soient perçues comme des criminels, en favorisant ainsi le développement du racisme et de la xénophobie parmi la population maltaise. Ces attitudes sont renforcées par le débat public –notamment le débat politique – sur l’immigration irrégulière qui ne fait pas en général une place suffisante à la question des droits de l’homme et de la dignité humaine. L’immigration irrégulière a aussi servi de plate-forme au développement de groupes organisés d’extrême-droite. Les migrants en situation irrégulière, les demandeurs d’asile, les personnes ayant obtenu le statut humanitaire et les réfugiés sont toujours exposés à la discrimination raciale dans l’accès aux différents services et à des abus sur le marché du travail où ils sont pour la plupart employés clandestinement.»
Traduction de l’anglais Marie Bossaert
Média
Tikishia Thérèse Digbeu :
"La plupart des immigrés ne lisent pas"
Rédactrice en chef du tabloïd "Le Nouvel Afriqu'Essor", mensuel d’informations générales publié à Londres, Tikishia Thérèse Digbeu est originaire de la Côte d'Ivoire. Elle vit en Europe depuis une vingtaine d’années et fait des allers-retours incessants de Paris à Londres. Communicative et journaliste, elle représentait son journal au dernier sommet de la francophonie tenu dans la ville suisse de Montreux. Rencontre avec une pro de l'information.
"Je vis plus à Paris qu’à Londres où j’ai résidé de façon continuelle pendant cinq ans. J’ai fait une maîtrise en journalisme et information en 1994 à Paris, après des études de Sociologie. A Londres, j’ai fait un First certificate, juste pour pouvoir comprendre et m’exprimer en anglais, ce qui n’est pas toujours facile. Je suis en union et mère de trois enfants. J’ai travaillé dans pas mal de rédactions parisiennes: Les Nouvelles de la Francophonie, Ivoire info, Pan Afrique, Koktel magazine, etc. J’ai été chroniqueuse radio dans l’émission « Li Bom Koum » sur Radio libertaire et correspondante de presse occasionnelle pour des quotidiens en Afrique: journal Le Jour en Côte d’Ivoire ou Le Sidwaya au Burkina Faso. Actuellement je gère l'agence de communication Euro2tdconseil basée dans les Yvelines. Nous faisons la promotion des minorités visibles en France. Je fais des piges pour Francophonie actualités. Je suis rédactrice en chef du mensuel Afriqu’ Essor, après avoir été secrétaire de rédaction, de sa création en 2004 à 2008. Depuis pratiquement deux ans, je suis la rédactrice en chef et ma mission première est de veiller à la ligne éditoriale du Nouvel Afriqu’Essor. Je suis appelée à sélectionner les articles, avant de les hiérarchiser et de les rendre lisibles pour nos lecteurs. Ce qu’il faut surtout retenir de moi, c’est que je suis une communicatrice chevronnée. Je suis bavarde et un peu timide mais ça c’est une autre histoire (rires). J’aime le journalisme et la presse écrite; j’aime écrire, analyser, cogiter et surprendre par mes convictions afro optimistes. Je suis sûre que je ferai une bonne scénariste parce que j’ai un cerveau toujours en effervescence. Je suis surtout une femme libre et j’y tiens."
Qui dirige le journal ; quelles sont vos sources de recettes ; quel est son tirage et quelles sont ses rubriques phares ?
Le Nouvel Afriqu’ Essor sort des presses, en moyenne, une fois par mois. C’est une publication francophone qui a pour cible les francophones panafricains du Royaume Uni (vous savez, il y a de plus en plus de francophones dans les grandes villes du Royaume Uni : Londres, New Castle, Manchester, Glasgow…). Il s’adresse aussi à la diaspora africaine en Europe. Notre journal est édité par « Tam Tam d’Afrique Limited » et son directeur, fondateur est M. Simplice Ongui Gildas, doyen de la diaspora ivoirienne à Londres. Gratuit en U.K (United Kingdom), son prix est de 1 euro dans les autres pays européens et de 300 CFA en Afrique. Pour un tabloïd en couleur, franchement, c’est donné. Nous tirons à 10 000 exemplaires pour le papier. Cependant, nous profitons des NTIC pour le publier en PDF à l’intention des internautes via facebook, email et autres. Nous sommes en création du nouvel Afriqu’ essor en ligne pour l’année prochaine. Ce sera une valeur ajoutée à nos recettes grâce à la publicité. Nous voulons toucher un public plus large. Vous comprendrez que nos sources de recettes proviennent essentiellement de la publicité et des publi-reportages. S'agissant de nos rubriques, avouons qu'elles sont diverses et intéressantes. Nous avons l'incontournable éditorial: nous en prenons vraiment soin parce qu’il représente le levier de notre journal. Nous avons la grande interview sur deux pages. Nous les consacrons, dans notre dernière parution, à notre rencontre exclusive avec Rodrigues Mingas, Secrétaire d’Etat chargé de l’Information du Cabinda : il nous parle des déboires de cette enclave annexée par l’Angola. Je n'oublie pas la rubrique économique qui traite de la monnaie CFA ou la rubrique Et si on en parlait, dans laquelle il est question des tribulations de la presse panafricaine en Europe. La politique et la culture ont la part belle dans les colonnes de notre journal. Chaque sujet du journal acquiert une attention particulière. En tant que rédactrice en chef, je prends le temps de tout tamiser, afin de rendre, à nos lecteurs, un travail propre.
Pourquoi avoir privilégié l’appellation Afriqu’Essor ? Brièvement, quelle est cette ligne éditoriale ?
Afriqu’Essor parce que l’Afrique, ce n’est pas seulement que les guerres, les conflits ethniques, les famines, les élections contestées, les constitutions tripatouillées, le népotisme, la corruption à outrance, les PPTE et que sais-je encore. La presse occidentale a tué le continent africain en se cramponnant aux images à sensation et aux maux des Africains. Les médias européens ont craché leur venin sur l’Afrique à tel enseigne que les bailleurs de fonds ont peur de s'y installer. Ils montrent notre continent sous un angle misérabiliste et sans avenir. A Afriqu'Essor, nous sommes des afro optimistes. Notre Afrique, c’est cette Afrique qui se bat et gagne. C’est cette Afrique qui critique pour construire et non pour détruire. C’est cette Afrique pleine d’espoir; cette Afrique en plein essor. Plus de 70% des Africains ont moins de 25ans, c’est une aubaine, c’est une Afrique dynamique. L’appellation du journal est la traduction de notre foi en ce continent, berceau de l’humanité. Même si d’aucuns pensent qu’elle est mal partie, pour nous l’Afrique est bien partie. Voilà un continent qui a connu quatre siècles d’esclavage, de colonisation et de décolonisation, du pillage de ses richesses, de la fuite de ses cerveaux et on voudrait qu’elle affiche des résultats, dans tous les domaines, sans lui laisser le temps de se reconstruire. Nous voulons montrer l’autre Afrique, celle qui brille de toutes ses richesses humaines et ça ce n’est pas rien. Justement sa ligne éditoriale se conjugue avec son titre. De la politique, nous nous intéressons en première ligne. Nous ne critiquons pas les hommes politiques pour le plaisir de critiquer. Nous apportons notre lot de perception et de critiques positives. Dans un de nos numéros, par exemple, nous soulevions le problème des transitions filiales en Afrique devenues une espèce de mode avec Kabila Joseph, Bongo Ali, Faure Eyadema, et demain, peut être, Karim Wade. Il faut en parler pour que les uns et les autres en prennent conscience et ne se laissent pas surprendre. Nous prenons position pour faire avancer l’Afrique. Par exemple, nous sommes de ceux qui pensent que le franc CFA est le symbole d'une deuxième colonisation. Il faut remettre sur la table, le débat de création d'une monnaie africaine. La liberté passe par la monnaie aussi. Nous disons clairement que les sommets de la Francophonie et autres rencontres de ce genre, tuent les langues africaines. Les Africains doivent se servir, certes, de la langue française. Mais, ils ne doivent pas oublier ou rejeter leur propre patrimoine linguistique. A travers des interviews, des portraits, des reportages et des analyses, nous montrons une autre image de l’Afrique, plus digne et prospère. Nous nous posons la question de savoir pourquoi, un pays comme le Niger, producteur de l’uranium à la pelle et dont les occidentaux se servent pour tout fabriquer, est encore l’un des pays les pauvres du monde ? Si l’Afrique ne diversifie ses partenaires, elle sera toujours à la traîne et cela nous le dénonçons.
Votre journal a-t-il la prétention et la possibilité de s'adresser à toute la diaspora africaine installée aux quatre coins du monde ?
Nous avons la prétention de nous adresser à tous les Africains de la diaspora parce que nous savons que le combat pour sensibiliser les Africains d’ici et de là-bas est digne. Grâce aux NTIC notamment internet, nous serons en mesure, demain, de toucher un large public. Le fait de mettre le nouvel Afrique Essor en ligne reste un devoir, une opportunité et une priorité.
On évoque souvent la non visibilité de la presse écrite francophone de la diaspora. Est-ce dû au manque de stratégie éditoriale ; aux contraintes techniques ; au manque de rigueur ; à l’aventure et/ou absence de professionnalisme qui ont souvent caractérisé nombre de publications dirigées par les Africains de la diaspora ?
C’est vrai, la presse écrite francophone de la diaspora broie du noir à tel enseigne qu’on ne peut pas compter le nombre de journaux qui mettent la clé sous le paillasson faute de moyens ou des publications qui ont du mal à décoller. J’ai travaillé dans des rédactions où les DP avaient du mal à joindre les deux bouts. Je ne mets pas, prioritairement, en cause la ligne éditoriale de tel ou tel journal, moins encore l’absence de professionnalisme ou le manque de rigueur. La faute aux annonceurs. Cela ne veut pas dire qu’il faut minimiser tout les maux que vous avez cités. Il faut les prendre en compte parce que dans cette histoire il y a pas mal d’aventuriers et d’hommes d’affaires qui font plus du business que de l’information. Le gros problème donc, ce sont les annonceurs qui ne donnent pas la publicité. D'un côté, les annonceurs sont réticents et de l'autre, les coûts de l’imprimerie sont exorbitants. Les annonceurs ne veulent pas mettre des sous dans une publication qui n’est pas pérenne. Pour rester longtemps sur le marché et fidéliser ses lecteurs, un journal doit être régulier sur le marché. A défaut d'annonceurs, quelques éditeurs et grands groupes se tournent vers des Chefs d’états pour qu'ils financent leur produit. Ceux-ci le font avec des visées politiques. En retour, ces publications bénéficiaires de leur geste servent à la diaspora des contenus faits uniquement de publi-reportages.
N’est-ce pas frustrant lorsqu’on sait que le principe de la liberté d’expression et d’information leur est acquis ?
C’est vraiment frustrant mais c’est la triste réalité que vit la presse panafricaine en Europe. Mais avec internet, l’information n’est plus confisquée et on ne pourra plus faire passer des interviews payées juste pour faire vivre le journal. Je ne vais pas citer des journaux et des magazines mais suivez mon regard et vous comprendrez. Le marché de la presse panafricaine de la diaspora est une espèce de mafia où les plus grands et les plus forts dominent et écrasent les ‘’ petites parutions’’ qui donnent des informations viables et non biaisées, justement, parce qu'elles ne sont pas parrainées.
Ne peut-on pas mettre sur le compte de cette non-visibilité le manque d’intérêt qu’affiche le lectorat africain de la diaspora à la presse qui lui est destinée ? Comment éveiller le goût de lecture chez les uns et les autres ?
Il faut le souligner et le reconnaître : la plupart d'immigrés ne lisent pas assez. Ils ont pour priorité leur travail qui, on le sait, est rude en Europe. Les boulots sont tellement éprouvants que la lecture occupe, dans leur emploi de temps, une place secondaire. Et puis, combien d’Africains lisent au moins un roman par mois ? À mon avis pas un grand pourcentage. On ne se décourage pas pour autant. Depuis les années 90, la couleur de l’immigration a changé; de plus en plus des jeunes étudiants africains vivent en Europe. Ils sont la cible potentielle de la presse de la diaspora. Pour éveiller le goût de la lecture chez les uns et les autres, il faut créer des magazines de proximité ou des journaux communautaires. Cela doit marcher très bien. L’information de proximité reste une alternative pour stimuler le lectorat africain de la diaspora.
La francophonie met des grands moyens au bon fonctionnement de TV5 et RFI. Par contre, arrive-t-elle à investir assez dans les projets d’émigration liés à la presse ? On sait qu’il existe, paradoxalement, un Fonds d’appui à la presse francophone du sud, initié en 1997 par l’ACCT. Qu'en pensez-vous ?
Il faut savoir que TV5 et RFI sont les relais de la Francophonie. Ils font la promotion de la langue de Molière. C’est tout à fait normal qu’ils aient la plus grosse part du gâteau. La Francophonie soutient les publications du sud au compte goutte ; celles de l’Europe doivent se débrouiller. Concrètement, à la veille des grands sommets ou des rencontres, la Francophonie achète des pages dans des grands journaux et jamais dans des journaux de proximité. J’ai parlé de mafia, c’est un peu fort mais ça fonctionne comme ça. Les grands avec les grands et les petits avec leurs lots de galère quotidiens. La francophonie décerne des prix aux journalistes des pays francophones du sud et c’est déjà pas mal. Ce serait encore mieux si elle envoyait des journalistes africains francophones en perfectionnement dans les grandes écoles occidentales de journalisme. Les journalistes africains gagneraient en déontologie et en professionnalisme. C’est aussi ça la Francophonie. Partager, échanger.
Les femmes africaines journalistes brillent par leur absence à ce sommet de la francophonie. Quelles peuvent être, selon vous, les raisons de cette absence ? On parle de peu de femmes journalistes et de manque d’intérêt de la francophonie à leur exercice du métier de journaliste. A votre avis ?
C’est vrai, je ne vois pas assez de femmes africaines à ce Sommet. On peut nous compter du bout des doigts. Comme d’habitude, il y a toujours trop d’hommes. De deux choses l’une. Soit les femmes journalistes africaines ne sont pas intéressées par la francophonie, soit la Francophonie n’a pas donné assez d’accréditations aux femmes. En réalité, il n’y a pas beaucoup de femmes dans ce métier parce qu’il est rude, surtout lorsqu’on commence à faire des enfants. C’est difficile de concilier la vie de mère au foyer et de courir entre deux avions. Si on veut continuer de couvrir les grands sommets et les grandes rencontres, il ne faut pas avoir une famille nombreuse. Autrement, c’est contraignant. Ça peut être une des raisons de l’absence des femmes à ce sommet.
Adresse : Mensuel Le Nouvel Afriqu'Essor. Simplice ONGUI. Directeur Général. Tel. 0044(0) 7950334279 Email. : osimo@hotmail.com ou afrique_essor @yahoo.fr
Propos recueillis par
Cikuru Batumike
cinéma
Case départ
« Case départ » sortait mercredi 6 à Paris (le 17 juillet aux Antilles). Il pourrait, et mériterait, d’être le carton de l’été au cinéma. Comme Roberto Benigni dans « La vie est belle », Fabrice Eboué et Thomas Ngijol ont choisi la comédie pour s’attaquer à un sujet dramatique, l’esclavage. C’est une première. Le film n’est pas un enchaînement de sketches. Il a un véritable scénario. Sans concession pour les uns et les autres, il raconte l’histoire deux frères antillais. L’un essaie d’être plus blanc qu’un Blanc pour s’intégrer. L’autre, « racaille de banlieue », se victimise pour ne rien faire. Transportés dans le passé après avoir déchiré l’acte d’affranchissement de leurs ancêtres, ils se retrouvent esclaves… Interview.
Pourquoi n’avez-vous pas lancé le film depuis les Antilles ? Fabrice Eboué : Pour une raison pratique. Ce n’était pas possible d’un point de vue emploi du temps. Thomas Ngijol : Il y a aussi eu des raisons liées au tournage…
Selon vous quel impact aura-t-il ? Fabrice Eboué : Le premier objectif est de faire rire et de rassembler un maximum de monde dans les salles. Ensuite, il y a le fond du film. Nous voulions parler des questions qui commencent à nous empoisonner en revenant en permanence sur le devant de la scène : intégration, immigration, quotas. Passer par cette période douloureuse était plus facile pour mettre le présent en lumière. L’idée était d’aller plus loin dans la douleur pour parler des petites choses d’aujourd’hui.
Vous pensez que ces questions sont plus dans l’actualité qu’il y a quelques années ? Fabrice Eboué : Elle parle d’elle-même. Il y a Marine Le Pen, l’extrême droite décomplexée. Ensuite, tous les dérapages de Claude Guéant, Brice Hortefeux ou Nicolas Sarkozy. Avec l’histoire des quotas, on est quasiment revenus à la classification ethnique. On a l’impression que les deux prochaines élections vont se jouer sur ces questions.
Nicolas Sarkozy voulait tourner la page de la repentance, trop importante sous Chirac. Vous, vous pensez qu’il faut passer par-là ? Regarder l’histoire en face pour avancer ? Fabrice Eboué : C’est le drame de la France. Au lieu d’être capable de dire « il s’est passé ça et ça dans le passé », on préfère faire des grands discours en disant que l’Afrique n’est jamais entrée dans l’histoire. Thomas et moi avons grandi avec des parents infirmier, sociologue ou médecin. Ils ont eu une rancœur envers ce pays. Il est important que le passé soit clair pour pouvoir faire table rase. Sinon les choses ne peuvent pas évoluer, certains ont de l’amertume, d’autres s’en servent comme alibi.
Y a-t-il une nouvelle forme de racisme ? Fabrice Eboué : Nous sommes plutôt dans l’air de la discrimination. Racisme est peut-être un mot trop violent aujourd’hui. Sinon on ne fait plus de différences avec des gens qui ont pu être fouettés et traités de sale nègre. La discrimination est plus sournoise. Finalement, je préfère qu’on me dise « sale nègre » plutôt qu’on me refuse un emploi ou un appartement. Au moins, je sais à qui j’ai affaire. La discrimination empêche l’intégration.
Des scènes ont-elles été difficiles à tourner pour les acteurs noirs ou blancs ? Y a-t-il eu de la gène ? Fabrice Eboué : Oui, la scène du marché. L’acteur qui jouait le vendeur d’esclaves nous disait : « Les gars, ça me fait vraiment bizarre ». Il était entouré de Noirs enchaînés. Il y avait un petit malaise, surtout que nous avons joué sur un ancien marché. C’était comme revenir deux cents ans en arrière.Thomas Ngijol : Il n’y a pas vraiment eu de gène entre acteurs. Plus avec les figurants cubains. Fabrice Eboué : Ils vivent la misère au quotidien dans un pays qui a connu l’esclavagisme. La scène de la cale du bateau avec les Noirs enchaînés a été très forte.
Vous avez pris parti de rire sur un thème extrêmement sérieux comme dans Papa Schultz ou La vie est belle… Thomas Ngijol : On ne voulait pas rire de l’esclavage. Mais on rigole plus facilement de choses dramatiques. L’histoire nous a aussi permis de pointer du doigt la vie de deux mecs. Fabrice Eboué : L’idée n’était pas de rire de l’époque ou de la douleur des esclaves. Nous étions intéressés par le décalage philosophique. On voit un mec essayer de faire le « caniche rose » et qui comprend tout d’un coup qu’à l’époque c’est un nègre et point barre.
Justement, pouvez-vous décrire vos personnages… Fabrice Eboué : Régis est une sorte de Brice Hortefeux noir. Il est allé au-delà de l’intégration. Il a totalement rejeté sa négritude et ses origines antillaises. Son mal-être se traduit par une certaine agressivité dès qu’il croise quelque chose d’un peu coloré…Thomas Ngijol : Joël est un peu une racaille bête et méchante. Il est dans une posture victimaire. Il pense qu’il ne trouve pas de boulot ou qu’il est contrôlé dans le bus parce qu’il est noir… En fait, c’est surtout une excuse pour ne rien faire. Fabrice Eboué : C’est un film sans complaisance. Ce n’est pas les gentils Noirs maltraités par les méchants Blancs. On voit dès le début que les deux personnages sont des c…, en fait, plutôt des gars perdus.
Vous en croisez souvent des gens comme ça ? Thomas Ngijol : Ca arrive. Moi-même, je suis passé par là. On passe toujours par une phase entre Régis et Joël. A Maisons-Alfort, j’ai croisé de vrais Régis et de vrais Joël. Ces personnages sont proches de nous, de nos familles. D’ailleurs, si le film ne marche pas, ce sera parce qu’on est noir ! (rire). Les Etats-Unis ont beaucoup de grands acteurs noirs. Ce n’est pas encore le cas en France.
Pourquoi ? Fabrice Eboué : parce qu’on nous propose uniquement de jouer le rôle d’un mari malien qui a trois femmes et treize enfants ou d’un facteur à l’accent créole. En France, le producteur demande systématiquement pourquoi tel acteur est noir. Il faut justifier le fait qu’il soit noir. Mais, ça commence à changer.
David Martin/Agence de presse GHM
Un film qui fait déjà débat
Sur la toile et ses réseaux sociaux, il existe un appel au « boycott intelligible et intelligent » du film Case départ. L’internaute Philippe Mbala explique pourquoi .
« Suite à une malédiction, les deux personnages se retrouvent à l’époque de l’esclavage. Le titre donc suppose que le « départ » de l’homme noir serait la période esclavagiste. L’homme noir n’a pas donc d’histoire. Le titre lui même donne le ton. Il agit donc dans l’inconscient collectif du Noir et du Blanc. » Dans le même temps, la Martiniquaise Joby Valente, comédienne et présidente du Mouvement pour une nouvelle humanité, s’est exprimée sur Case départ pour lancer, elle aussi, une protestation. « Je critique cette initiative parce qu’on est en butte avec des gens qui réclament l’abrogation de la loi Taubira. Nous devons être vigilants. Il n’y a pas encore eu de film français sérieux sur le sujet et voilà que de jeunes humoristes s’en emparent… Ca banalise et ils sont encouragés… Peut-être ne le savent-ils pas. Ils ne sont d’ailleurs pas vraiment concernés puisqu’ils n’ont pas d’ancêtres déportés. Si ça commence comme ça, le discours va glisser. Rigoler avec l’esclavage alors que la mémoire n’est pas encore reconstituée… » Fabrice Eboué, co-réalisateur et comédien de Case départ refuse tout de go son analyse dans une interview accordée à Gens de la Caraïbe : « C’est complètement irrecevable ce que cette dame dit. Vous savez qui Joby Valente représente au fond dans le film ? C’est le personnage de Joël tout au début (ndlr : Joël est celui qui est au chômage ; être noir, selon lui, est la cause de tous ses échecs puisqu’il serait tout le temps en butte au racisme). C’est terrible à dire mais pour moi, elle entrave l’avancée du peuple noir, et je dirais même de l’humanité en général… » Quand on oppose à Joby Valente les films Racines ou Amistad, elle rétorque que ce sont des films américains et que le premier film français consacré à l’esclavage ne peut être un film comique : « La reconnaissance de l’esclavage par la loi Taubira ne va pas avec un discours de banalisation. » Et quand on évoque La vie est belle de Roberto Bénigni, film comique sur la Shoah, elle répond : « Ce film a été fait après de nombreux films sérieux et après que les faits soient établis. » Serge Romana, président du CM98, association qui œuvre au quotidien pour la mémoire de l’esclavage et des ancêtres esclaves, n’avait pas encore vu le film le jour de sa sortie, mais il s’est montré surpris d’un appel au boycott.
François-Xavier Guillerm
Des planteurs martiniquais opposés au scénario
Case Départ a été tourné à Cuba. Pourtant, Fabrice Eboué et Thomas Ngijol auraient aimé la Martinique. « Nous avons contacté deux planteurs békés pour tourner sur leur terrain. Ils ont lu le scénario et nous ont demandé d’être plus sympas avec les esclavagistes… On leur a dit que c’était un peu tiré par les cheveux », raconte Fabrice Eboué. Les acteurs-réalisateurs ont tenté de faire intervenir le conseil régional, mais rien n’y a fait. « C’est une histoire entre personnes privées. Nous ne pouvions forcer personne, que ce soit pour accueillir le tournage ou modifier le scénario », explique Yvette Galot, présidente de la commission culture et patrimoine au Conseil régional de la Martinique. Faute de pouvoir disposer d’un décor naturel, elle a proposé à la production de monter un décor, mais celle-ci a finalement opté pour Cuba, « certainement pour des raisons de coût », ajoute l’élue martiniquaise. Au final, la Martinique a été privée de retombées économiques importantes. « Comment a-t-on pu nous empêcher de venir ? s’interroge Fabrice Eboué, pour qui cette mésaventure « montre que beaucoup de choses ne sont pas encore résolues. Il y a un problème de fonctionnement dans cette île qui traverse pourtant une crise économique… ».
David Martin