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Enjeux
L'Afrique, nouveau terrain de jeu des puissances économiques
de notre correspondant Amady Aly Dieng
Face à l’arrivée de concurrents comme la Chine et le Brésil, qui multiplient les initiatives diplomatiques et commerciales en Afrique, les capitales européennes se trouvent de plus en plus placées sur la défensive. Paris fait ainsi face à une contestation croissante. Dans la lutte d’influence à laquelle se livrent les puissances, Washington n’hésite pas à enrôler des leaders noirs américains, anciens militants de droits civiques, appelés sous les drapeaux de la guerre commerciale.
En effet, les relations internationales se sont étoffées d’agents privés tels que les organisations non gouvernementales (ONG), les cabinets de consultants ou les Eglises. Leur influence paraît d’autant plus grande que le continent noir se trouve en situation de faiblesse politique et humanitaire. C’est ainsi que les lobbies évangéliques venus des Etats-Unis colonisent les milieux gouvernementaux, tandis que les ONG déterminent les termes de débats cruciaux, comme celui du Darfour. De plus en plus présente, la justice internationale post-conflit exprime ces ambiguïtés entre impératifs universels et nécessaire prise en compte des réalités locales.
Etats-Unis, «black business, lobby évangélique
Né d’un père kényan, le président Barack Obama a placé les relations entre les Etats-Unis et le continent africain sur le devant de la scène. Celles-ci sont marquées par le rôle croissant des leaders noirs américains qui, jadis très actifs sur la question des inégalités sociales, se sont mis au service des intérêts économiques de Washington en Afrique. Dans les années 1980, le démocrate Andrew Young fustigeait les «millionnaires noirs sans cœur». Vingt ans plus tard, il était devenu l’un des «sorciers noirs» de l’administration Bush. C’est le «black business» cynique des Etats-Unis. Attirant moins l’attention médiatique que les mouvements musulmans, les Eglises évangéliques ont fait une percée notable en Afrique. Venues des Etats-Unis, elles établissent un mélange détonant entre religion, argent et politique. En Ouganda, leur influence suscite des polémiques. Ainsi l’Ouganda découvre le lobby évangélique. Quelle place et quelle identité pour les Eglises africaines dans la chrétienté ? Cette question taraude depuis longtemps les théologiens d’un continent dont les cultures sont trop souvent méprisées. Durant le très actif pontificat de Jean Paul II, elle a pris une acuité particulière, provoquant d’intenses débats. Lors de son dernier voyage, le pape a privilégié la mise en relief des éléments «malsains» des traditions et des coutumes africaines, allant jusqu’à déclarer que les traditions traditionnelles n’inclinaient pas à l’amour et au culte de Dieu. Autrement dit, et pour conclure, il faut cesser de penser la possibilité d’un christianisme africain.
Françafrique, Bolloré, Mosanto, Bruxelles et Pékin
Malgré les indépendances, la France n’a jamais abandonné sa politique d’influence, et souvent d’ingérence, dans ses anciennes colonies. Cependant, le discrédit croissant de la «Françafrique», une politique migratoire bêtement restrictive et la séduction exercée par de nouvelles puissances minent lentement ses positions. Ami personnel du président Nicolas Sarkozy, M. Vincent Bolloré est devenu le symbole du type de relations entretenues par la France avec les pays africains. Les réseaux politiques et médiatiques de l’homme d’affaires lui permettent en effet de traverser les tempêtes de critiques suscitées par ses liens peu scrupuleux sur le continent noir et d’obtenir de fort juteux contrats. Soutenu par les autorités de Ouagadougou, le semencier Mosanto a fait du Burkina Faso la tête de pont de son offensive commerciale en Afrique de l’Ouest. Mais, comme leurs homologues occidentaux, les paysans burkinabés se méfient des organismes génétiquement modifiés et organisent la résistance. Avec la crise alimentaire, l’agriculture se trouve à nouveau au centre des débats. Ecartant toute remise en cause du libre-échange, les Etats-Unis prônent une «révolution verte» qui fait la part belle aux intérêts américains. Les fondations «philanthropiques» jouent un rôle actif dans cette campagne. Dans la guerre mondiale pour les matières premières, la République démocratique du Congo constitue un objectif stratégique. Pékin y affronte Bruxelles, Paris ou encore Ottawa. Mais les méthodes peu orthodoxes de la Chine, qui recourt au troc, suscitent la réprobation du Fonds Monétaire International. En quelques années, la Chine est devenue le troisième partenaire commercial de l’Afrique. Cet essor rapide est soutenu au plus niveau : depuis 2003, le président Hu Jintao a effectué quatre voyages officiels sur le continent. Si Pékin délaisse les discours tiers-mondistes, il tire avantage par son non-ingérence dans les affaires intérieures de ses partenaires. Les méthodes peu orthodoxes de la «Françafrique», de la Chine.
Pauvreté persistante, pandémie du sida, guerres... Mais...
A première vue, la nouvelle donne mondiale ne produit pas de changements spectaculaires dans le quotidien des populations : la pauvreté reste endémique ; le continent est, au premier chef, touché par la pandémie de sida ; et la guerre ravage toujours certaines régions, comme le Darfour. Toutefois, les classes moyennes, laminées par les plans d’ajustements structurels des années 1980, se reconstituent et pourraient «tirer» le développement. En 2009, le Sud-Africain Nicky Oppenheimer est même le premier magnat d’Afrique subsaharienne à entrer dans le classement Forbes des cent premières fortunes du monde. De Johannesburg à Dakar, ces événements avivent le débat politique et économique, sur fond d’inégalités. Ils coïncident aussi avec une volonté d’affirmation nouvelle du continent : des institutions panafricaines se développent ; des gouvernements décident d’affronter les multinationales prévaricatrices ; des Etats accèdent à des forums mondiaux tels que le G20… Insensiblement, les cartes sont redistribuées. Alors que seize pays fêtaient, en 2010, les cinquante ans de leur affranchissement colonial, certains voudraient y voyaient l’annonce d’une
seconde indépendance pour le continent.
En quelques années, le continent africain a subi de profondes mutations. La fin de la guerre froide a transformé le jeu politique, en répandant le multipartisme et en mettant fin à des conflits alimentés de l’extérieur, comme en Angola. D’autre part, le boom des matières premières coïncide avec l’échec des plans d’ajustements structurels et provoque une interrogation sur le modèle économique à suivre. Au-delà des difficultés du quotidien, une nouvelle partie commence pour l’Afrique, selon Anne-Cécile Robert. Les classes moyennes africaines commencent à se reconstituer. Mais elles semblent moins préoccupées de l’intérêt général que leurs aînées. Grand échec de l’Organisation de l’unité africaine, la recherche de la paix est l’un des objectifs prioritaires de l’Union africaine, qui lui a succédé en 2002. La création du Conseil de la paix et de sécurité innove dans ses principes fondateurs et dans son mode de fonctionnement. Mais les blocages, notamment financiers, demeurent. Si la présence de l’armée française est ancienne et suscite des controverses sur place, les Etats-Unis développent eux aussi leur implantation militaire sur le continent. Mais la création du commandement américain Africom a suscité les réticences des gouvernements locaux.
* Amady Aly Dieng est économiste. Il anime des chroniques littéraires régulières dans la presse sénégalaises. Les éléments développés dans cet articles sont un résumé de l’édition «Indispensable Afrique Manière de voir - Le Monde diplomatique Bimestriel - N° 108 décembre 2009-janvier 2010, 98 pages
Droits humains
Libye: le premier procès de partisans de Kadhafi
est reporté au 15 février
Un combattant pro-Kadhafi, les yeux bandés, est gardé par un membre de la rébellion libyenne, en octobre 2011 en Libye.
Le premier procès de partisans de Mouammar Kadhafi s'est ouvert dimanche devant un tribunal militaire à Benghazi (est), avec 41 personnes accusées d'avoir comploté contre la révolution libyenne, avant d'être reporté au 15 février à la demande de la défense.
"Nous ouvrons le premier procès en relation avec la révolution du 17 février", a déclaré le juge Ali Hamdi à l'ouverture d'une audience publique entourée de strictes mesures de sécurité. La défense composée d'une quinzaine d'avocats a contesté la tenue du procès devant un tribunal militaire, la grande majorité des accusés étant des civils. Les partisans de Kadhafi sont accusés notamment de "soutenir l'ancien régime contre la révolution libyenne" déclenchée le 17 février, de former "une bande dans le but de commettre des actes criminels" et d'aider des détenus à s'évader de leur prison. Après délibération, la Cour a décidé de reporter le procès au 15 février, à la demande de la défense. Les accusés ont été arrêtés fin juillet à Benghazi après un raid meurtrier mené par les ex-rebelles libyens contre un groupe de partisans de l'ancien régime, qui avait fait 15 morts, dont quatre ex-rebelles. Des responsables de la sécurité du conseil national de transition (CNT) avaient alors indiqué que plusieurs prisonniers de guerre évadés se trouvaient dans ce groupe armé qui s'était installé dans une fabrique de plaques d'immatriculation. Le hangar de la fabrique abritait sept pick-up armés de mitrailleuses, ainsi qu'une grande quantité d'explosifs que le groupe comptait utiliser dans des attentats à la voiture piégée à Benghazi, selon les mêmes sources.
Ce procès se tient au moment ou des milices formées d'anciens rebelles qui avaient combattu le régime Kadhafi font l'objet de critiques grandissantes de la part d'organisation de défense des droits de l'Homme, qui les accusent de torturer des prisonniers, pour la plupart des fidèles à l'ancien pouvoir. La semaine dernière, Amnesty International et Médecins sans frontières (MSF) ont dénoncé une pratique "généralisée" de la torture, parfois à mort, sur des détenus partisans présumés de l'ancien régime. Les autorités ont assuré jeudi qu'elles enquêteraient sur ces affaires. Les Nations unies ont aussi pointé du doigt les "brigades révolutionnaires" accusées de détenir des milliers de personnes dans des prisons secrètes. Selon les ONG, la Libye compte environ 8.500 détenus dans une soixantaine de prisons gérées en majorité par les milices. En septembre, HRW avait appelé les autorités libyenne à mettre fin aux arrestations arbitraires et aux mauvais traitements infligés aux prisonniers en Libye et à mettre sur pied un système judiciaire capable de traiter la situation de tous les prisonniers, "un objectif auquel la priorité n'a pas été suffisamment donnée", selon l'organisation. En novembre, le CNT avait annoncé l'adoption d'une loi sur la justice transitionnelle, sans en révéler le contenu.
Soudan: Khartoum est plus près de la guerre que de la paix avec le Soudan du Sud
Le président sud-soudanais Salva Kiir, le 2 février 2012 à Juba. La position de notre président, Salva Kiir, est très claire. Nous ne sommes pas pour la guerre, nous voulons la paix car le Soudan n’est pas notre ennemi , a déclaré à l’AFP Barnaba Marial Benjamin, ministre de l’Information sud-soudanais. AFP - Isaac Billy
Le Soudan est plus près de la guerre que de la paix avec le Soudan du Sud, a déclaré vendredi le président soudanais Omar el-Béchir sur la télévision nationale.
"Le climat est actuellement plus proche d'un climat de guerre que d'un climat de paix", a dit le président soudanais au sujet de ses relations avec le Soudan du Sud voisin, devenu un Etat indépendant en juillet après avoir fait sécession du Soudan. Ces déclarations surviennent au lendemain d'une mise en garde du président sud-soudanais Salva Kiir, qui a réclamé des négociations exhaustives avec le Soudan sur le partage des ressources pétrolières mais aussi sur le différend territorial opposant encore les anciens ennemis, pour éviter une nouvelle guerre. De son côté, le gouvernement sud-soudanais a assuré vendredi soir toujours "vouloir la paix", en réponse à des propos d'Omar el-Béchir.
"La position de notre président, Salva Kiir, est très claire. Nous ne sommes pas pour la guerre, nous voulons la paix car le Soudan n'est pas notre ennemi", a déclaré à l'AFP Barnaba Marial Benjamin, ministre de l'Information sud-soudanais. "Depuis 2005 (Omar el-Béchir) a tenté de préparer une guerre, peut-être la veut-il", a poursuivi le ministre sud-soudanais. "S'il veut la guerre contre nous à cause de nos ressources (pétrolières), alors c'est autre chose", a déclaré M. Benjamin. Le ministre sud-soudanais a cependant souligné que son pays "se préparait à tenir de nouvelles discussions (avec les représentants soudanais) le 9 février à Addis Abeba". Ces nouvelles discussions feraient suite à des négociations entre Juba et Khartoum sur le partage de la manne pétrolière de l'ancien Soudan, et qui viennent d'échouer. Depuis la sécession, les relations entre le Nord et le Sud sont restées extrêmement tendues. En conflit ouvert sur le pétrole et l'avenir de la province d'Abyei, les deux pays s'accusent aussi mutuellement d'entretenir une rébellion hostile à l'autre. La semaine dernière, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, avait lui-même estimé que la crise entre les deux pays, devenue une menace pour la paix et la sécurité régionales, atteignait "un point critique".
Branchez vous avec
Indiscrétion
Internet: un câble sous-marin desservira l'ouest
de l'Afrique fin 2012
Des techniciens posent le câble sous-marin en fibre optique African Coast to Europe au Gabon le 27 octobre 2011
Un câble sous-marin de 17.000 km posé entre la France et l'Afrique du Sud pour desservir une vingtaine de pays d'Afrique, entrera en service "au deuxième semestre 2012", a-t-on appris mercredi auprès du groupe français France Télécom.
Ce câble baptisé Africa Coast to Europe (ACE) devait initialement entrer en service début 2012. Il desservira 23 pays dont il facilitera l'accès à l'internet haut-débit. Il part du Cap, à la pointe orientale de l'Afrique du Sud et a atterri il y a un mois à Penmarc'h dans le Finistère, selon France Télécom dans un communiqué. D'un coût de 700 millions de dollars, il doit offrir une alternative aux autres projets le long de la côte occidentale de l'Afrique: le WACS partant de Londres et atterrissant au Cap, dont les promoteurs sont notamment MTN et Vodacom, mais n'a pas selon France Télécom de station au Sénégal, ni dans les trois Guinées (Bissau, Conakry et Équatoriale); le Main One et le GLO-1 entre le Nigéria et le Royaume-Uni. Selon France Télécom, "ACE sera le premier câble sous-marin international en accès direct pour les sept pays suivants: Mauritanie, Gambie, Guinée, Sierra Leone, Liberia, Sao Tome & Principe et Guinée Équatoriale". Sur le flanc est du continent africain, d'autres câbles en fibres optiques ont été posés, notamment le Seacom qui relie depuis 2009 Marseille (France) à l'Afrique du Sud, une branche desservant Bombay en Inde. L'internet haut-débit est peu répandu en Afrique: 0,7% fin 2008, selon une étude menée il y a deux ans par Pyramid Resarch et communiquée par France Télécom, qui mise sur une croissance annuelle du nombre d'abonnements de 28% d'ici 2013. Pour France Télécom, le nouveau câble servira "à réduire la fracture numérique sur le continent africain" mais aussi "à la croissance du groupe et à ses filiales". Le marché des câbles sous-marins en est plein essor, les nouvelles constructions se concentrant entre l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie. Le seul axe sensiblement sous-équipé reste le tronçon Amérique latine-Afrique. Depuis 2009, la capacité internet de l'Afrique a été multipliée par 300. Le continent noir devait auparavant compter sur des liaisons satellite très lentes. Les habitants ont cependant du mal à en profiter en raison de la lenteur avec laquelle les opérateurs installent les infrastructures de connexion, notamment dans les zones rurales.
L'Algérie, un « pays pathétique » selon des diplomates français
Par Mehdi Benslimane
« Pays pathétique », « bloc monolithique », « deux cents têtes » qui font la pluie et le beau temps, « peuple tué, qui n'a pas plus de ressort »… Les propos précédents ne concernent pas la Somalie, le Zimbabwe ou un autre pays déglingué de l'Afrique mais plutôt l'Algérie de Bouteflika.
Et ceux qui font ce constat aussi effrayant que pessimiste ne sont pas de simples quidams mais des diplomates chevronnés. C'était le 31 août, 1 et 2 septembre derniers à Paris lors de la XIXe Conférence des ambassadeurs de France. Rendez-vous de la diplomatie qui réunit l'ensemble des 181 chefs de mission diplomatique français et les responsables de l'administration centrale du ministère des Affaires étrangères et européennes, le grand raout est l'occasion pour les journalistes de discuter avec les diplomates français installés aux quatre coins du monde. A la condition que les propos soient « off », c'est-à-dire que la source ne doit en aucun cas être citée. Sont donc présents à cette conférence, les ambassadeurs de France accrédités en Afrique du Nord. Au tour de petits fours et d'une coupe de champagne, les langues se délient. Dans un compte rendu publié par l'hebdomadaire Valeurs actuelles (8 septembre), on apprend comment les diplomates peuvent fondre l'armure, se délivrer de l'obligation de réserve et se lâcher.
« C'est un mastodonte qui va nous gêner » Et sur l'Algérie, leurs propos sont cruels, sans concession. L'Algérie est vue comme « un pays pathétique ». Un « bloc monolithique » qui « ne comprend rien, il est dépassé ». Le régime évolue avec « deux cents têtes » qui font la pluie et le beau temps, « les autorités continuent à contresens ». Les Algériens sont épuisés, cassés. « Cela fait de la peine de voir ce peuple tué, qui n'a plus de ressort. » Alors que la Tunisie s'est débarrassée de 23 ans de dictature de Ben Ali, que l'Egypte à enterré celle de Moubarak, que le Maroc a engagé de profondes réformes politiques en réformant la Constitution, que la Libye a dégagé le tyran Kadhafi, l'Algérie reste en marge des grandes mutations que connaît l'Afrique du Nord. Constat des diplomates : « C'est un mastodonte qui va nous gêner. »
« Un pays plus riche que jamais » mais un « peuple malheureux »
Evidemment, ces constations tranchent radicalement avec le discours convenu, compassé que tiennent publiquement diplomates et responsables français sur l'Algérie. Bien sûr, loin des caméras et des micros, les dirigeants français, de gauche comme de droite, nourrissent une vision très critique à l'égard du pouvoir algérien, désespèrent de la situation économique et redoutent que les responsables ne soient pas en mesure de maitriser une éventuelle explosion qui menace le pays. Les propos rappellent étrangement l'analyse faite en février 2008 par l'ambassadeur US à Alger, Robert S. Ford. Dans un câble classé secret, le diplomate, aujourd'hui en poste en Syrie, décrivait l'Algérie comme un « pays plus riche que jamais », mais « à la dérive » que les Algériens sont un « peuple malheureux », que le DRS, les services de renseignements, sont « paranoïaques ».
La Tunisie, un pays qui « tourne »
Si les diplomates français se montrent pessimistes à l'égard de l'Algérie, leurs analyses de la situation en Tunisie et un degré moins au Maroc sont nettement plus positives. En Tunisie comme en Egypte, écrit le journaliste de Valeurs actuelles, « le pays tourne, l'administration et les institutions fonctionnent ». La menace islamiste ? Ils ne constituent pas une force capable de réaliser un raz-de-marée lors des élections du 23 octobre. A peine 25% de l'électorat. « Les islamistes sont un mouvement divisé et composite. Ils n'ont pas de modèle politique. Ils ne veulent pas le pouvoir. » Alors que le gouvernement français a été fortement chahuté en janvier 2011 peu après la chute de Ben Ali, les rapports entre Tunis et Paris se normalisent. Et le business redémarre. Le pays a bénéficié d'une aide de 350 millions d'euros, le nombre de visas accordés aux Tunisiens est porté à 90 000 et les investissements directs de la France sont de 1,3 milliard d'euros. Un climat d'affaires favorable aux 1 270 entreprises françaises actives en Tunisie.
Le Maroc ? « Si cela ne tenait qu'à Mohammed VI… »
L'analyse des diplomates sur la situation au Maroc est légèrement plus nuancée. A l'instar des autres pays du Maghreb, le royaume n'a pas été épargné par la contestation sociale, portée dans la rue essentiellement pour le Mouvement du 20 février. A défaut d'être un handicap pour le Palais, ce mouvement a été plutôt un atout. Propos de diplomates : « Le souverain a trouvé avec ce mouvement l'outil qui lui a permis de balayer des obstacles qui le gênaient pour appliquer les réformes promises depuis des années. » La Constitution proposée par Mohammed VI et adoptée par référendum en juillet 2011 est « bonne » « mais les partis ne semblent pas prêts à entrer dans le jeu ». Le roi Mohammed VI voudrait accélérer les changements, mais il est freiné. « La vitesse du changement n'est pas garantie. Si cela ne tenait qu'au roi, il irait plus loin et plus vite. »
Cameroun : « l’inacceptable » soutien militaire français à la dictature !
Le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé vient de qualifier d’ « acceptables » les conditions dans lesquelles s’est déroulée l’élection présidentielle au Cameroun, malgré les nombreuses fraudes signalées et le large boycott des électeurs camerounais, scandalisés de voir un chef d’Etat au pouvoir depuis 29 ans se représenter à eux. A contretemps de l’Histoire et des promesses hypocrites faites après les révolutions tunisienne et égyptienne, la diplomatie française se compromet à nouveau avec une des dictatures les plus archaïques du continent. Dimanche 9 octobre, Paul Biya s'est présenté pour la sixième fois devant les Camerounais après 29 ans de règne sans partage. Comme dans les précédentes élections présidentielles et à l'instar d’autres dictatures françafricaines, la préparation en amont n’a laissé aucune chance de parvenir à un changement de pouvoir. Le régime a une nouvelle fois organisé sa tacite reconduction, avec une élection présidentielle à un tour préparée en seulement six semaines afin de prendre de court et écarter une partie de l'opposition, déjà largement divisée ou corrompue par le régime. La tension est montée d'un cran quelques jours avant le scrutin, avec l'arrestation mardi 4 octobre d'un syndicaliste étudiant et de 17 militants d'un parti d'opposition dont, pour certains, on est toujours sans nouvelles. Alors que les résultats officiels seront donnés par la Cour suprême au plus tard le 24 octobre, les principaux partis d'opposition documentent les fraudes et demandent l’annulation du scrutin.
Dans ces conditions, il est totalement scandaleux que le gouvernement français, par la voix d’Alain Juppé devant l'Assemblée nationale ce 11 octobre, ait estimé les conditions de ce scrutin « acceptables » reconnaissant ainsi à l’avance l’élection frauduleuse de Paul Biya. Nicolas Sarkozy n’avait-il pas avoué lui-même le 31 août dernier devant les ambassadeurs français, qu'autour « du mot « stabilité », la France [avait] eu des rapports avec des régimes qui n’étaient pas des exemples de démocratie », reconnaissant explicitement la nécessité de sortir de cette doctrine ? Alors que Michèle Alliot-Marie qui proposait au régime de Ben Ali « le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité » avait dû démissionner, il est aujourd’hui inacceptable qu’un ministre français balaie ainsi d’un revers de main les revendications démocratiques d’un pays qui n’a connu que deux présidents depuis son indépendance. Un pays qui a connu en février 2008 une insurrection populaire cristallisée autour du refus de la non-limitation du nombre de mandats présidentiels, matée dans le sang grâce au savoir-faire et au matériel français, causant 100 à 150 morts.
Comme pour la Tunisie, les relations de la France avec le Cameroun reposent sur une coopération policière et militaire qui permet de préserver les intérêts économiques et stratégiques français. Le ministère des Affaires étrangères français affiche ainsi fièrement que « le Cameroun est notre premier partenaire dans le monde en matière de coopération militaire », qui s'élève à « près de 4 millions d’euros » par an d'après le député UMP Michel Terrot et qui se maintient dans le cadre du nouveau par! tenariat de défense entre la France et le Cameroun. Cette coopération, qui trouve son origine dans les atrocités de la guerre d’indépendance qu'y mena secrètement l'armée française, comporte aussi un volet important d'enseignement aux techniques de « maintien de l'ordre » Il est urgent que cesse cette hypocrisie criminelle et que le gouvernement français mette un terme définitif à son soutien inconditionnel au régime camerounais. L'Union européenne, dont l'appui aux processus électoraux au Togo en 2010 et au Tchad début 2011 avait déjà servi à soutenir des dictateurs inamovibles, doit également cesser d'apporter sa caution au maintien de cette dictature : en finançant « Elections Cameroun » (ELECAM), l'organisme inféodé au régime pourtant censé organiser un scrutin impartial, elle offre une légitimité usurpée au nouveau doyen de la Françafrique.
Stéphanie Dubois de Prisque
Un Nobel de la paix 100% féminin tourné vers l'Afrique et le printemps arabe
Le Nobel de la paix a été attribué vendredi à la première présidente élue à la tête d'un pays africain, la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf, à sa compatriote, la "guerrière de la paix" Leymah Gbowee, et à une figure emblématique du "printemps arabe" au Yémen, Tawakkol Karman.
Les trois lauréates sont ensemble récompensées "pour leur lutte non-violente en faveur de la sécurité des femmes et de leurs droits à participer aux oeuvres de paix", a déclaré le président du comité Nobel norvégien, Thorbjoern Jagland. En consacrant ce trio, le comité a couronné deux femmes qui ont activement contribué à extirper le Liberia de 14 ans de guerres civiles et une troisième qui incarne l'engagement non-violent en faveur du changement au Yémen, un des pays les plus conservateurs au monde. Première femme démocratiquement élue à la tête d'un Etat africain, en 2005, Mme Sirleaf, 72 ans, s'est attelée à la reconstruction d'un pays ravagé par deux conflits intérieurs, qui ont fait environ 250.000 morts et laissé une économie exsangue. Décerné quatre jours seulement avant une élection présidentielle dans laquelle la "Dame de fer" brigue un second mandat, ce prix a suscité une controverse au Liberia.
Le principal opposant de Mme Sirleaf, Winston Tubman, s'est érigé auprès de l'AFP contre un prix "inacceptable et immérité", trouvant "provocant" qu'il soit attribué en pleine campagne électorale au Liberia. A Oslo, le président du comité Nobel a démenti toute velléité d'ingérence. "Nous choisissons en fonction de ce qui nous paraît important et non de considérations de politique intérieure", a-t-il dit. "C'est un prix pour tout le peuple libérien", a réagi l'intéressée, très populaire à l'étranger, mais beaucoup moins consensuelle dans son pays, où on lui reproche de ne pas avoir rempli ses promesses en matière économique et sociale et de ne pas avoir suffisamment fait pour la réconciliation nationale. D'abord soutien de Charles Taylor, Mme Sirleaf en devient une féroce adversaire, en réaction aux violences qui vaudront au chef de guerre devenu président (1997-2003) d'être jugé à La Haye pour crimes de guerre et contre l'humanité. Son accession au pouvoir a été rendue possible par le travail sur le terrain de Leymah Gbowee, "guerrière de la paix", à l'origine d'un mouvement pacifique qui contribuera, notamment à l'aide d'une "grève du sexe", à mettre fin à la deuxième guerre civile en 2003. De par ses fonctions, cette travailleuse sociale de 39 ans est témoin de certaines des exactions les plus brutales : le viol comme arme de terreur, l'embrigadement d'enfants-soldats, etc. "Plus personne ne pourra plus minimiser notre rôle désormais (...) Le monde a reconnu le rôle, l'intelligence et la contribution des femmes", a-t-elle réagi auprès de l'AFP vendredi. Fondé en 1822 par des esclaves noirs affranchis venus des Etats-Unis, le Liberia connaît toujours une paix fragile du fait de vives tensions ethniques et de la présence de mercenaires difficiles à déloger.
Première Arabe Nobel de la paix
La troisième lauréate, Tawakkol Karman, journaliste, est une figure emblématique du soulèvement populaire au Yémen, où les femmes ne jouent pas un rôle de premier plan en politique. Elle est la première femme arabe et la plus jeune personne à recevoir le Nobel de la paix, qu'elle a immédiatement dédié aux Yéménites en lutte contre le régime du président contesté Ali Abdallah Saleh. "Ce prix est une victoire pour la révolution et pour le caractère pacifique de cette révolution", a-t-elle dit à l'AFP. Fondatrice du groupe "Femmes journalistes sans chaînes", cette jeune femme frêle, mère de trois enfants, a été l'un des principaux meneurs des manifestations estudiantines de janvier qui ont donné le coup d'envoi au soulèvement, ce qui lui a valu d'être brièvement arrêtée. En couronnant pour la première fois trois femmes, le comité Nobel porte à 15 le nombre des lauréates du prix de la paix en 110 ans d'histoire. Les félicitations ont afflué de toutes parts : de la chancelière allemande Angela Merkel, femme la plus puissante du monde selon le magazine Forbes, au président français Nicolas Sarkozy en passant par le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon. Le prix, qui consiste en une médaille, un diplôme et un chèque de 10 millions de couronnes suédoises (environ un million d'euros), sera remis à Oslo le 10 décembre, date anniversaire de la mort de son fondateur, l'industriel et philanthrope suédois Alfred Nobel.